Un collectif d’habitants a réussi à empêcher le pharaonique projet EuropaCity à Gonesse de voir le jour

Contre EuropaCity à Gonesse : « Il fallait montrer que ces terres pouvaient nourrir Paris »

4 mars 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=5tKzVeWpHWEcAMITdCEI_2pdycYSdQ4xPo5U5vvzJfrYK4eLf8szSpniM3Giy-apOp1JmGqKxcTx7ugIFmk

Par Lucie Delaporte

Pour sauver les terres agricoles très riches de Gonesse, un collectif d’habitants a réussi à empêcher le pharaonique projet EuropaCity de voir le jour.

Retour sur une lutte citoyenne victorieuse avec le chercheur Stéphane Tonnelat, qui vient de publier un livre sur ce combat qui a marqué les années 2010.

Pendant plus de cinq ans, l’ethnographe Stéphane Tonnelat a suivi les membres du Collectif pour le triangle de Gonesse (Val-d’Oise) opposé au projet EuropaCity (2012-2019) qui se voulait le plus grand centre commercial d’Europe au nord de Paris. Une idée mégalomane où pistes de ski et centre aquatique devaient compléter un complexe réunissant plus de cinq cents boutiques. EuropaCity promettait de faire ruisseler sur le territoire des dizaines de milliers d’emplois en attirant plus de 30 millions de visiteurs et visiteuses par an, dont la moitié arriverait par avion.

Dans son livre Sauver les terres agricoles (Le Seuil, 2026), le chercheur retrace le combat d’habitant·es mobilisé·es pour préserver de l’urbanisation les terres agricoles particulièrement riches de ce territoire. Comment contrer des projets d’aménagement de cette ampleur, soutenus par les élu·es du territoire ? Quelles résistances démocratiques face à des projets climaticides ? Entretien.

Manifestation contre le projet EuropaCity à Gonesse (Val-d’Oise), le 21 mai 2017. © Photo Thomas Samson / AFP

Mediapart : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la mobilisation contre le projet EuropaCity ? 

Stéphane Tonnelat : Je suis un ethnographe qui vient du courant pragmatiste, une tradition qui considère qu’il n’y a pas de distinction de nature entre les savoirs professionnels, profanes ou scientifiques. Mon travail consiste à documenter ce que j’appelle l’intelligence collective de la société. Face aux changements sociaux, climatiques, environnementaux, les solutions émergeront autant de la société civile que de la recherche scientifique.

Le collectif en lutte contre le projet EuropaCity était, comme je le cherchais, un groupe qui avait un problème très concret à régler : comment stopper une fuite en avant de l’urbanisme, du capitalisme, localisé, en stoppant un projet précis ? Comment répondre à notre crise écologique de façon démocratique ? C’était très concret. Je suis sensible aux enjeux environnementaux depuis longtemps et j’avais envie d’aligner un peu mes intérêts personnels avec mes travaux.

Si la capitale a été construite ici, c’est en raison de la présence de ces terres très riches.

Le discours des promoteurs d’EuropaCity était assez classique : des dizaines de milliers d’emplois allaient arriver sur le territoire, le projet allait « mettre Gonesse sur la carte ».

Face à cela, le collectif posait d’autres questions : est-ce qu’il y a une autre ville souhaitable que celle qui ne cesse de croître par la bétonisation des terres ? Qu’est-ce qu’une bonne ville ? Quelles relations entre la ville et la campagne ?

Ce discours des défenseurs d’EuropaCity était certes classique mais très efficace, surtout dans une agglomération en proie à un fort taux de chômage. Comment s’y opposer sans passer pour déconnecté des réalités sociales du territoire ? 

Pour déjouer le discours bien rodé des promoteurs, il fallait aussi produire de l’enquête, de l’expertise. Les chiffres avancés en termes d’emploi étaient en réalité complètement fantaisistes. Par exemple, les 40 000 emplois qui venaient des 800 000 mètres carrés de bureaux prévus provenaient d’un calcul au doigt mouillé multipliant le nombre de mètres carrés par un ratio de salariés potentiels.À lire aussiEuropaCity, ou comment Auchan veut divertir le Grand Paris

Et puis quels emplois ? Pour qui ? Ces emplois, ils n’auraient pas été de très bonne qualité, pas très bien payés, en concurrence avec d’autres, mais, aussi, ils n’auraient pas bénéficié aux Gonessiens ou aux gens alentour.

Il y avait déjà, dans le triangle de Gonesse, une offre commerciale surabondante avec trois grands centres commerciaux qui avaient du mal à rester profitables. Un des enjeux du collectif a été de faire passer dans le débat public qu’il s’agissait bien d’un centre commercial de plus alors que le promoteur communiquait sur la création d’un centre de loisirs avec une piste de ski, un centre aquatique, une ferme urbaine, un cinéma multiplex, une salle de spectacle…

Pour changer le récit, il fallait aussi faire comprendre que le projet menaçait quelque chose qui avait de la valeur : des terres agricoles, et des terres d’une qualité exceptionnelle.

Sur ce point, plutôt que d’avancer des chiffres, le collectif a choisi de rendre sensible la richesse de ces terres que le promoteur ou le maire n’ont cessé de dénigrer en disant qu’elles étaient déjà urbanisées, polluées… C’est très compliqué de contrer ce genre de discours quand on ne peut pas voir, sentir, de quoi on parle.

On a fait un potager avec des légumes qui ont servi à faire une distribution de soupe à Paris place de la République. Il fallait montrer que ces terres pouvaient nourrir Paris.

Sur le triangle, une tour d’observation a été construite pour montrer au public et aux journalistes l’étendue de ces terres agricoles. Des promenades naturalistes ont aussi été organisées. Les archéologues de l’Inrap [Institut national de recherches archéologiques préventives – ndlr] nous ont montré que ces terres sont cultivées en agriculture céréalière depuis 2 500 ans au moins. Si la capitale a été construite ici, c’est en raison de la présence de ces terres très riches.

Les promoteurs du projet ne vont cesser de dire que les opposant·es ne sont pas des habitant·es de Gonesse mais des gens qui viennent d’ailleurs, « des bobos parisiens » qui n’auraient pas leur mot à dire. Face aux opposant·es du projet va se monter le Collectif des vrais gens, favorable à celui-ci. 

C’est la question à mon avis essentielle de la légitimité qui est posée ici : qui est légitime pour décider de ce projet ? Le maire disait que c’était un projet pour les Gonessiens mais, en même temps, il espérait attirer 31 millions de visiteurs, plus que Disneyland Paris. Le travail du collectif [des opposant·es] a été de montrer qu’on était dans tout autre chose qu’un projet local, puisqu’on parlait du plus grand centre commercial d’Europe.

À Gonesse, si vous n’êtes pas d’accord avec le maire, vous n’avez rien !

L’ étiquette « bobos parisiens » a été collée aux membres du collectif par le maire et ses adjoints pour les sortir de la communauté. Or, comme je le montre dans le livre, ils sont la plupart habitants du Val-d’Oise ou de Seine-Saint-Denis, c’est-à-dire assez proches du triangle de Gonesse et il s’agit pour l’essentiel de personnes issues de la petite classe moyenne.

Le Collectif des vrais gensest apparu lors de l’enquête publique. Ils sont venus à une trentaine, presque uniquement des hommes, portant tous le même tee-shirt, ce qui laissait penser que c’était un peu téléguidé. C’était une démonstration de force.

Gonesse est une ville riche, grâce aux aéroports du Bourget et de Roissy, avec une population assez pauvre, notamment à cause des nuisances aériennes qui font que les gens qui ont un peu les moyens partent… Le pouvoir municipal est très fort parce que c’est la ville qui finance tout : les jardins familiaux, les associations, tout est sous le contrôle de la mairie. À Gonesse, si vous n’êtes pas d’accord avec le maire, vous n’avez rien !

On a l’impression que le maire de Gonesse peut décider tout seul. Est-ce vraiment le cas ? 

Au niveau de l’intercommunalité, on était dans le jeu assez classique des relations : « Tu me laisses faire ce que je veux chez moi, je te laisse faire ce que tu veux chez toi. » C’est un problème de l’urbanisme d’aujourd’hui. L’intercommunalité dans laquelle se situe Gonesse est celle de Roissy-Pays-de-France qui mélange des communes complètement rurales et des communes hyperurbanisées comme Sarcelles ou Gonesse. Comme leurs intérêts étaient divergents, ces communes ne s’étaient pas dotées d’un SCoT, un document d’urbanisme.

Stéphane Tonnelat. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Une autre aberration est que, lorsque le commissaire-enquêteur donne un avis défavorable au projet, cet avis n’est que consultatif. Le maire s’assoit dessus. Il y avait ensuite des recours juridiques : au tribunal administratif, puis devant la cour d’appel. Cela permet d’exposer le projet à l’opinion même si, au bout du compte, les cours d’appel sont très peu réceptives au droit de l’environnement alors que les tribunaux administratifs ne donnent pas systématiquement la priorité au Code de l’urbanisme sur le Code de l’environnement, comme on l’a vu récemment pour l’A69.

Votre enquête montre aussi l’ambivalence du monde agricole vis-à-vis de l’urbanisation. Collectivement les agriculteurs sont contre, individuellement c’est plus compliqué… 

Il y a une douzaine d’agriculteurs dans le triangle de Gonesse avec lesquels il n’a pas toujours été facile de discuter dans le cadre de mon enquête. Cela fait quarante ans qu’on leur a dit qu’on allait urbaniser, ce n’est donc pas étonnant que lorsqu’on leur rachète leurs terres à dix fois le prix, ils soient vendeurs.

Ce collectif-là lutte pour récupérer ces deux choses à la fois : le contact avec l’alimentation, les terres, et le pouvoir de décider.

Le régime foncier agricole est très mal préparé à résister à l’urbanisation. Tout est fait pour que ce soit plus facile de vendre ses terres à l’urbanisation que, par exemple, les transformer pour produire en bio. Sur ce territoire, il y a des échanges de parcelles permanents et plusieurs niveaux de contrôle de la terre entre celui à qui elle appartient, celui qui l’exploite, etc. Il est très compliqué d’investir sur un terrain agricole sur du temps long. Or, l’agriculture bio est attachée au sol, pas à l’agriculteur, et il faut trois ans de conversion avant de passer au bio.À lire aussiLe gouvernement met fin à EuropaCity, pas à l’artificialisation des sols

Le projet Carma – défendu par le collectif – proposait de faire de l’agriculture locale au lieu d’envoyer les blés sur les marchés internationaux. Il a rencontré des obstacles insurmontables liés au contrôle du foncier et a aussi manqué d’un portage politique. Cela dit, il a été important pour montrer qu’il y avait des alternatives, c’était un levier fort de mobilisation.

Pour vous, cette lutte contre EuropaCity n’est pas seulement un combat contre l’artificialisation des terres, mais aussi contre l’aliénation. En quoi ? 

Oui, cette mobilisation est aussi une lutte contre l’aliénation et sous deux aspects. La première aliénation touche à notre alimentation et aux terres agricoles. Elle s’ancre dans la séparation qui doit être interrogée entre la ville et la campagne. Les citadins devraient savoir d’où vient leur nourriture, et même, potentiellement, avoir l’occasion de cultiver eux-mêmes leurs légumes.

La deuxième forme d’aliénation, c’est le fait d’avoir perdu le pouvoir d’agir qui nous permet de dire qu’on souhaite manger ceci et pas cela, qu’on veut manger bio et pas autre chose, qu’on ne veut pas construire sur les terres agricoles. Ce collectif-là lutte pour récupérer ces deux choses à la fois : le contact avec l’alimentation, les terres, et le pouvoir de décider. Et c’est ce qui la rend emblématique, à mon avis, pour d’autres mobilisations. C’est une mobilisation pour la démocratie publique et écologique. C’est ce que j’appelle le « réformisme radical ». On n’est pas là pour faire la révolution mais avec l’idée de faire entendre raison aux institutions qui en sont capables. Cela commence par la participation à l’enquête publique, puis des manifestations, et cela peut aller jusqu’à l’occupation, jusqu’à la ZAD.

Cela contraste avec d’autres formes d’action, comme ceux qui jettent de la soupe sur les tableaux dans les musées pour alerter sur l’inaction climatique. Ils sont facilement présentés comme des extrémistes par les médias parce qu’on ne voit pas le rapport entre leur forme d’action et le réchauffement climatique. Lorsque des terres agricoles sont occupées pour résister à l’urbanisation, là le lien est clair et la légitimité à désobéir est plus forte. 

Le collectif n’a pas réussi à empêcher la construction de gare prévue dans le projet initial, et qui est donc en plein champ. À quoi va-t-elle servir ?

Aujourd’hui, il y a un projet de cité scolaire : un lycée agricole et un internat, alors que les logements sont interdits à cause de la proximité des avions qui passent. Les responsables politiques du Val-d’Oise – le conseil départemental qui finance le collège, la région Île-de-France qui finance le lycée – instrumentalisent les besoins scolaires de l’est du Val-d’Oise (Villiers-le-Bel, Sarcelles) pour justifier l’urbanisation de ces terres. En faisant ça, ils exposent les jeunes de ces quartiers à non seulement des temps de transports très importants, mais aussi à une pollution sonore compte tenu de la proximité de l’aéroport. Or, ces jeunes, pour beaucoup, sont de familles pauvres, issus de l’immigration. Pour moi, C’est un exemple flagrant de racisme environnemental.

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Sauver les terres agricoles, Stéphane Tonnelat,Le Seuil, 2026.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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