2 mars 2026 |
Par Sarah Benhaïda et Pauline Graulle
Couper les ponts avec La France insoumise ou faire front commun, même quand la stratégie du mouvement mélenchoniste exaspère ? Deux semaines après la mort de Quentin Deranque, et en pleine campagne des municipales, le reste de la gauche nage en pleine confusion.
Combien sont-ils, comme Charles Fournier, à avoir regretté leur geste ? « La minute de silence à l’Assemblée nationale était totalement déplacée et une lucidité de la gauche dans un moment comme celui-là aurait été utile », a écrit le député écologiste, une semaine après l’hommage de la représentation nationale à Quentin Deranque, militant néofasciste tué à Lyon (Rhône) quelques jours plus tôt. Un événement qui cristallise depuis le malaise au Palais-Bourbon.
« Vous vous rendez compte de ce qui s’est passé ? Que la gauche fasse une minute de silence pour un fasciste est un basculement historique ! C’est une faute impardonnable ! », enrageait quelques jours plus tard un écologiste parisien qui dit avoir observé, médusé, les député·es de la gauche de l’hémicycle se lever avec les autres. « On peut, dans ce moment, vouloir éviter des coups, et se dire que faire la minute de silence, c’est finalement passer entre les gouttes », explique Charles Fournier qui, comme d’autres, a été interpellé par des citoyen·nes « furieux de [sa] participation ».
De La France insoumise (LFI) au Parti socialiste (PS), cet hommage national s’est révélé un véritable cas de conscience. C’est le député d’extrême droite Éric Ciotti qui en a fait la demande le 17 février au matin, lors de la Conférence des président·es de l’Assemblée. À ce moment-là, tout le monde a opiné du chef, du patron des député·es macronistes Gabriel Attal au Rassemblement national (RN). Mathilde Panot, la présidente du groupe insoumis, a elle aussi accepté après avoir souligné que ce moment ne devait pas être l’objet d’une instrumentalisation politique.

Captures d’écran de la minute de silence à l’Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque. © Photomontage Mediapart
Le socialiste Boris Vallaud a tenté de réclamer une condamnation élargie à toutes les violences politiques, soulignant que rien n’avait été organisé après la mort du rugbyman argentin Federico Martín Aramburú, tué en 2022 en plein Paris après une altercation dans un bar avec deux militants d’extrême droite. Même chose pour le communiste Stéphane Peu. Seul Paul Molac, du groupe Liberté, indépendants, outre-mer et territoires (Liot) a franchement exprimé ses réserves, soulignant notamment que le procureur n’avait pas encore fait la lumière sur la mort du militant.
« Une faute »
Le 17 février, à 15 heures, tout l’hémicycle s’est levé pour respecter cette minute de silence. Dans son propos introductif, Yaël Braun-Pivet n’a parlé que du « jeune Quentin », se bornant à « condamner unanimement, et sans réserve, tous les actes de violence et de haine », sans plus de précisions. Pour le député insoumis Éric Coquerel, le deal était donc respecté. Stéphane Peu, le président du groupe communiste, juge à l’inverse que « Yaël Braun-Pivet n’a pas tenu l’équilibre qu’on lui demandait, c’était une faute ».
Sur les bancs, chacun et chacune s’est arrangé·e avec ses convictions. « Je ne me suis pas levé pour Quentin, je me suis levé contre la violence politique et parce qu’un gamin est mort », confie un socialiste. « Vous comprenez que dans un moment où à peu près toute la classe politique et médiatique nous met sur le dos la mort d’un jeune homme sur lequel [sic] nous n’avons rien à voir, il nous semblait intéressant de ne pas être là où on nous attendait et de ne pas cliver sur cette question-là », justifiera la semaine suivante Mathilde Panot.
Paul Vannier (LFI) se dit « à l’aise de l’avoir faite » : « Je ne regrette pas cette minute de silence, qui était la manifestation de notre refus de la violence, qui peut conduire à la mort d’un homme. » « Ça avait été concerté dans le groupe, tout le monde était d’accord pour la faire… On ne voulait pas se rajouter ça sur le dos pendant la période », abonde Éric Coquerel, qui indique n’avoir pas eu depuis la moindre remarque sur le sujet, « alors qu[’il avait] par exemple pu entendre du mécontentement après le 7-Octobre ».
Plusieurs parlementaires auraient néanmoins préféré manquer le début de la séance. C’est le cas des insoumis Aurélien Taché, Loïc Prud’homme, Thomas Portes ou Aymeric Caron – qui « assume avoir séché la minute de silence ». Même chose pour la communiste Elsa Faucillon et même quelques socialistes soudainement pris par une affaire urgente à régler.
La gauche a besoin de se défendre […], mais ce qui s’est passé est totalement contre-productif. Ça inverse l’origine de la violence.
Un député proche de LFI
La députée PS de Lyon Sandrine Runel était, elle, bien présente. Mais le vendredi 20 février, elle a adressé une lettre à Yaël Braun-Pivet pour réclamer des explications. « Par le passé, certaines demandes de minute de silence ont été refusées au motif que l’Assemblée nationale ne pouvait organiser d’hommage pour des situations individuelles », y écrit-elle. Pourquoi avoir dérogé à l’usage qui réserve d’ordinaire ces hommages aux morts de personnalités politiques ou dépositaires de l’autorité de l’État, ainsi qu’aux victimes d’attentats terroristes ? La présidente de l’Assemblée n’a jusqu’ici pas répondu.
La journée du 17 février résume à elle seule l’immense désarroi dans lequel s’est enfoncée une gauche paralysée par le drame de Lyon et aux prises, depuis jeudi 26 février, avec de nouveaux sous-entendus aux relents antisémitesà Lyon puis à Perpignan (Pyrénées Orientales) de Jean-Luc Mélenchon – lundi 2 mars, le leader insoumis s’est dit « le premier désolé » d’avoir « déformé par erreur » les noms de Jeffrey Epstein et Raphaël Glucksmann.
« Qu’il arrête la politique. Il ne sert à rien si ce n’est à se marginaliser et à nous mettre des bâtons dans les roues », a par exemple réagi vendredi sur le réseau social X Katia Yakoubi, ex-insoumise marseillaise ayant récemment rompu les rangsavec le parti mélenchoniste. « Nourrir ainsi la plus grande confusion à travers ce complotisme bas de gamme aux relents antisémites. Il faut vraiment que ce genre de propos cesse », a abondé Lucie Castets. « Ça suffit maintenant ! », a imploré Marine Tondelier.À lire aussiMort de Quentin Deranque : à l’Assemblée, LFI jugée coupable sans autre forme de procès
Une gauche écartelée entre celles et ceux qui appellent à faire front commun contre le rouleau compresseur de la diabolisation de LFI, et celles et ceux qui au contraire y voient, non sans cynisme, une occasion d’en finir avec ce concurrent gênant à gauche. « On n’est plus trop nombreux à vouloir tenir tous les bouts à gauche et on a les tendons qui commencent à faire mal », résume la députée écologiste Sandrine Rousseau.
Première cause du malaise : la stratégie de LFI, qui met un point d’honneur à soutenir son député Raphaël Arnault et l’organisation antifasciste qu’il a cofondée, la Jeune Garde, en dépit des images de violences de Lyon qui ont relancé les accusations en « brutalisation » et en « responsabilité morale ». « Quand j’ai vu les images, je suis resté interloqué. C’était sale, je n’avais jamais vu ça. La gauche a besoin de se défendre, surtout à Lyon, mais ce qui s’est passé est totalement contre-productif, ça inverse l’origine de la violence », témoigne un député pourtant proche des insoumis.
« On ne combat pas le fascisme avec les méthodes des fascistes. Nos idéaux ne peuvent être les passions tristes de la haine et de la violence qui ont une grammaire viriliste. Et quand l’antifascisme se laisse happer par cet ethos, il se trahit et nous fragilise collectivement », a quant à elle jugé Clémentine Autain, qui fut parmi les plus promptes à réagir après le drame de Lyon dans un long texte où elle rappelle que l’union des gauches est la seule véritable réponse à la montée de l’extrême droite.
La gestion de LFI en question
Jeudi 26 février au matin, la charge contre Raphaël Arnault – qui n’est pas reparu en public depuis deux semaines en raison, explique LFI, des menaces de mort qui pèsent sur lui – est venue de deux autres candidat·es à la primaire de la gauche. « Un député ne peut pas rester député quand il a été condamné pour violences volontaires », a affirmé la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, en référence à la condamnation définitive de l’insoumis, mais en oubliant un peu vite que José Bové fut lui-même condamné pour violence en réuniondix ans avant son élection comme eurodéputé écologiste.
Dans la foulée, François Ruffin a lui aussi critiqué le maintien en fonction du parlementaire, dont un collaborateur a été mis en examen dans l’enquête lyonnaise. « Personnellement, je remettrais ma démission », a-t-il lancé. « Le débat médiatique fait que c’est dur d’aller dans la nuance, et en même temps, la réaction de LFI défie tous les réflexes qu’on avait jusqu’alors et sort de toute rationalité ordinaire. Normalement, quand un député est, de près ou de loin, rattaché à une affaire criminelle, et quand bien même il n’a peut-être rien fait, on l’éloigne par précaution, pour protéger le collectif », plaide aussi un député socialiste.
« Franchement, les insoumis ne nous aident pas à les aider !, s’alarme une députée du groupe écologiste. Non seulement leur gestion de l’affaire renforce le plafond de verre et augmente le risque que Bardella et la droite en profitent, mais en restant arc-boutés sur leurs certitudes, ils affaiblissent toute la gauche. » « Leur façon de ne jamais reconnaître leurs erreurs est devenue insupportable », ajoute la parlementaire, estimant que si un problème similaire se posait dans son groupe, la suspension du député en question serait à la fois « immédiate et logique ».
Ce cordon sanitaire est un cordon autour du cou de l’ensemble de la gauche. Si on le passe, ça nous étrangle tous.
Alexis Corbière, ex-insoumis
Au PS aussi, l’affaire a suscité des tensions en interne sur fond d’élections municipales. Depuis des jours, l’aile la plus droitière du parti martèle que tout est fini avec Jean-Luc Mélenchon. « Je considère que la relation avec LFI est terminée », a dit François Hollande, appelant à ne faire aucune alliance avec les insoumis au second tour du scrutin. Pas le « moindre contact », a renchéri Jérôme Guedj. « Il faut recomposer un espace social-démocrate imperméable aux idées de LFI et qui ait des ambitions écologistes non populistes », abonde un proche de Raphaël Glucksmann, qui parie que le discrédit des insoumis permettra à l’inverse une montée en crédibilité du reste de la gauche.
Une stratégie qui ne convainc pas tout le monde. Apporter de l’eau au moulin de la diabolisation de LFI, « c’est faire le jeu de l’extrême droite, aux portes du pouvoir sur le plan électoral et peut-être déjà en train de prendre le pouvoir dans les idées qui irriguent notre société », cingle le député socialiste Pierrick Courbon, situé à l’aile gauche du parti. « Tous ceux qui prônent la théorie des gauches irréconciliables ne sont pas à la hauteur des enjeux historiques. La gauche n’a pas d’autres horizons que d’essayer d’avancer groupée face à ces défis », ajoute-t-il.À lire aussiAprès la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon, La France insoumise et l’antifascisme dans la nasse
De façon plus inattendue, l’ex-strauss-kahnienne Sandrine Runel refuse de se laisser embarquer dans des règlements de comptes entre les deux gauches. « Il faut dissocier cet événement dramatique condamnable et le moment politique. La violence que nous vivons dans des campagnes municipales, je pense notamment à Paris et à la violence crasse de Sophia Chikirou à l’égard d’Emmanuel Grégoire, ne doit pas venir alimenter ni percuter cet événement dramatique », plaide la députée de Lyon, où le maire sortant écologiste Grégory Doucet, allié au PS, n’exclut pas de faire alliance avec LFI au second tour.
Un constat partagé par l’ancien insoumis Alexis Corbière. « Ce cordon sanitaire est un cordon autour du cou de l’ensemble de la gauche. Si on le passe, ça nous étrangle tous. Les municipales arrivent et tout ça va être percuté par la vraie vie : s’il n’y a pas d’union, Marseille basculera à l’extrême droite, Paris sera gagnée par Rachida Dati, Toulouse sera gardée par la droite… », prévient-il.
« Le sursaut serait d’être capables de se reparler », préconise Charles Fournier. « Rappelez-vous des “écoterroristes”, des Soulèvements de la terre qui ont été dissous…, prévient Sandrine Rousseau. Les prochains sur la liste, c’est nous. Il ne faut pas se voiler la face là-dessus. »
Deux semaines après la mort de Quentin Deranque, le désarroi des gauches
2 mars 2026 | Par Sarah Benhaïda et Pauline Graulle
Couper les ponts avec La France insoumise ou faire front commun, même quand la stratégie du mouvement mélenchoniste exaspère ? Deux semaines après la mort de Quentin Deranque, et en pleine campagne des municipales, le reste de la gauche nage en pleine confusion.
Combien sont-ils, comme Charles Fournier, à avoir regretté leur geste ? « La minute de silence à l’Assemblée nationale était totalement déplacée et une lucidité de la gauche dans un moment comme celui-là aurait été utile », a écrit le député écologiste, une semaine après l’hommage de la représentation nationale à Quentin Deranque, militant néofasciste tué à Lyon (Rhône) quelques jours plus tôt. Un événement qui cristallise depuis le malaise au Palais-Bourbon.
« Vous vous rendez compte de ce qui s’est passé ? Que la gauche fasse une minute de silence pour un fasciste est un basculement historique ! C’est une faute impardonnable ! », enrageait quelques jours plus tard un écologiste parisien qui dit avoir observé, médusé, les député·es de la gauche de l’hémicycle se lever avec les autres. « On peut, dans ce moment, vouloir éviter des coups, et se dire que faire la minute de silence, c’est finalement passer entre les gouttes », explique Charles Fournier qui, comme d’autres, a été interpellé par des citoyen·nes « furieux de [sa] participation ».
De La France insoumise (LFI) au Parti socialiste (PS), cet hommage national s’est révélé un véritable cas de conscience. C’est le député d’extrême droite Éric Ciotti qui en a fait la demande le 17 février au matin, lors de la Conférence des président·es de l’Assemblée. À ce moment-là, tout le monde a opiné du chef, du patron des député·es macronistes Gabriel Attal au Rassemblement national (RN). Mathilde Panot, la présidente du groupe insoumis, a elle aussi accepté après avoir souligné que ce moment ne devait pas être l’objet d’une instrumentalisation politique.

Captures d’écran de la minute de silence à l’Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque. © Photomontage Mediapart
Le socialiste Boris Vallaud a tenté de réclamer une condamnation élargie à toutes les violences politiques, soulignant que rien n’avait été organisé après la mort du rugbyman argentin Federico Martín Aramburú, tué en 2022 en plein Paris après une altercation dans un bar avec deux militants d’extrême droite. Même chose pour le communiste Stéphane Peu. Seul Paul Molac, du groupe Liberté, indépendants, outre-mer et territoires (Liot) a franchement exprimé ses réserves, soulignant notamment que le procureur n’avait pas encore fait la lumière sur la mort du militant.
« Une faute »
Le 17 février, à 15 heures, tout l’hémicycle s’est levé pour respecter cette minute de silence. Dans son propos introductif, Yaël Braun-Pivet n’a parlé que du « jeune Quentin », se bornant à « condamner unanimement, et sans réserve, tous les actes de violence et de haine », sans plus de précisions. Pour le député insoumis Éric Coquerel, le deal était donc respecté. Stéphane Peu, le président du groupe communiste, juge à l’inverse que « Yaël Braun-Pivet n’a pas tenu l’équilibre qu’on lui demandait, c’était une faute ».
Sur les bancs, chacun et chacune s’est arrangé·e avec ses convictions. « Je ne me suis pas levé pour Quentin, je me suis levé contre la violence politique et parce qu’un gamin est mort », confie un socialiste. « Vous comprenez que dans un moment où à peu près toute la classe politique et médiatique nous met sur le dos la mort d’un jeune homme sur lequel [sic] nous n’avons rien à voir, il nous semblait intéressant de ne pas être là où on nous attendait et de ne pas cliver sur cette question-là », justifiera la semaine suivante Mathilde Panot.
Paul Vannier (LFI) se dit « à l’aise de l’avoir faite » : « Je ne regrette pas cette minute de silence, qui était la manifestation de notre refus de la violence, qui peut conduire à la mort d’un homme. » « Ça avait été concerté dans le groupe, tout le monde était d’accord pour la faire… On ne voulait pas se rajouter ça sur le dos pendant la période », abonde Éric Coquerel, qui indique n’avoir pas eu depuis la moindre remarque sur le sujet, « alors qu[’il avait] par exemple pu entendre du mécontentement après le 7-Octobre ».
Plusieurs parlementaires auraient néanmoins préféré manquer le début de la séance. C’est le cas des insoumis Aurélien Taché, Loïc Prud’homme, Thomas Portes ou Aymeric Caron – qui « assume avoir séché la minute de silence ». Même chose pour la communiste Elsa Faucillon et même quelques socialistes soudainement pris par une affaire urgente à régler.
La gauche a besoin de se défendre […], mais ce qui s’est passé est totalement contre-productif. Ça inverse l’origine de la violence.
Un député proche de LFI
La députée PS de Lyon Sandrine Runel était, elle, bien présente. Mais le vendredi 20 février, elle a adressé une lettre à Yaël Braun-Pivet pour réclamer des explications. « Par le passé, certaines demandes de minute de silence ont été refusées au motif que l’Assemblée nationale ne pouvait organiser d’hommage pour des situations individuelles », y écrit-elle. Pourquoi avoir dérogé à l’usage qui réserve d’ordinaire ces hommages aux morts de personnalités politiques ou dépositaires de l’autorité de l’État, ainsi qu’aux victimes d’attentats terroristes ? La présidente de l’Assemblée n’a jusqu’ici pas répondu.
La journée du 17 février résume à elle seule l’immense désarroi dans lequel s’est enfoncée une gauche paralysée par le drame de Lyon et aux prises, depuis jeudi 26 février, avec de nouveaux sous-entendus aux relents antisémitesà Lyon puis à Perpignan (Pyrénées Orientales) de Jean-Luc Mélenchon – lundi 2 mars, le leader insoumis s’est dit « le premier désolé » d’avoir « déformé par erreur » les noms de Jeffrey Epstein et Raphaël Glucksmann.
« Qu’il arrête la politique. Il ne sert à rien si ce n’est à se marginaliser et à nous mettre des bâtons dans les roues », a par exemple réagi vendredi sur le réseau social X Katia Yakoubi, ex-insoumise marseillaise ayant récemment rompu les rangsavec le parti mélenchoniste. « Nourrir ainsi la plus grande confusion à travers ce complotisme bas de gamme aux relents antisémites. Il faut vraiment que ce genre de propos cesse », a abondé Lucie Castets. « Ça suffit maintenant ! », a imploré Marine Tondelier.À lire aussiMort de Quentin Deranque : à l’Assemblée, LFI jugée coupable sans autre forme de procès

Une gauche écartelée entre celles et ceux qui appellent à faire front commun contre le rouleau compresseur de la diabolisation de LFI, et celles et ceux qui au contraire y voient, non sans cynisme, une occasion d’en finir avec ce concurrent gênant à gauche. « On n’est plus trop nombreux à vouloir tenir tous les bouts à gauche et on a les tendons qui commencent à faire mal », résume la députée écologiste Sandrine Rousseau.
Première cause du malaise : la stratégie de LFI, qui met un point d’honneur à soutenir son député Raphaël Arnault et l’organisation antifasciste qu’il a cofondée, la Jeune Garde, en dépit des images de violences de Lyon qui ont relancé les accusations en « brutalisation » et en « responsabilité morale ». « Quand j’ai vu les images, je suis resté interloqué. C’était sale, je n’avais jamais vu ça. La gauche a besoin de se défendre, surtout à Lyon, mais ce qui s’est passé est totalement contre-productif, ça inverse l’origine de la violence », témoigne un député pourtant proche des insoumis.
« On ne combat pas le fascisme avec les méthodes des fascistes. Nos idéaux ne peuvent être les passions tristes de la haine et de la violence qui ont une grammaire viriliste. Et quand l’antifascisme se laisse happer par cet ethos, il se trahit et nous fragilise collectivement », a quant à elle jugé Clémentine Autain, qui fut parmi les plus promptes à réagir après le drame de Lyon dans un long texte où elle rappelle que l’union des gauches est la seule véritable réponse à la montée de l’extrême droite.
La gestion de LFI en question
Jeudi 26 février au matin, la charge contre Raphaël Arnault – qui n’est pas reparu en public depuis deux semaines en raison, explique LFI, des menaces de mort qui pèsent sur lui – est venue de deux autres candidat·es à la primaire de la gauche. « Un député ne peut pas rester député quand il a été condamné pour violences volontaires », a affirmé la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, en référence à la condamnation définitive de l’insoumis, mais en oubliant un peu vite que José Bové fut lui-même condamné pour violence en réuniondix ans avant son élection comme eurodéputé écologiste.
Dans la foulée, François Ruffin a lui aussi critiqué le maintien en fonction du parlementaire, dont un collaborateur a été mis en examen dans l’enquête lyonnaise. « Personnellement, je remettrais ma démission », a-t-il lancé. « Le débat médiatique fait que c’est dur d’aller dans la nuance, et en même temps, la réaction de LFI défie tous les réflexes qu’on avait jusqu’alors et sort de toute rationalité ordinaire. Normalement, quand un député est, de près ou de loin, rattaché à une affaire criminelle, et quand bien même il n’a peut-être rien fait, on l’éloigne par précaution, pour protéger le collectif », plaide aussi un député socialiste.
« Franchement, les insoumis ne nous aident pas à les aider !, s’alarme une députée du groupe écologiste. Non seulement leur gestion de l’affaire renforce le plafond de verre et augmente le risque que Bardella et la droite en profitent, mais en restant arc-boutés sur leurs certitudes, ils affaiblissent toute la gauche. » « Leur façon de ne jamais reconnaître leurs erreurs est devenue insupportable », ajoute la parlementaire, estimant que si un problème similaire se posait dans son groupe, la suspension du député en question serait à la fois « immédiate et logique ».
Ce cordon sanitaire est un cordon autour du cou de l’ensemble de la gauche. Si on le passe, ça nous étrangle tous.
Alexis Corbière, ex-insoumis
Au PS aussi, l’affaire a suscité des tensions en interne sur fond d’élections municipales. Depuis des jours, l’aile la plus droitière du parti martèle que tout est fini avec Jean-Luc Mélenchon. « Je considère que la relation avec LFI est terminée », a dit François Hollande, appelant à ne faire aucune alliance avec les insoumis au second tour du scrutin. Pas le « moindre contact », a renchéri Jérôme Guedj. « Il faut recomposer un espace social-démocrate imperméable aux idées de LFI et qui ait des ambitions écologistes non populistes », abonde un proche de Raphaël Glucksmann, qui parie que le discrédit des insoumis permettra à l’inverse une montée en crédibilité du reste de la gauche.
Une stratégie qui ne convainc pas tout le monde. Apporter de l’eau au moulin de la diabolisation de LFI, « c’est faire le jeu de l’extrême droite, aux portes du pouvoir sur le plan électoral et peut-être déjà en train de prendre le pouvoir dans les idées qui irriguent notre société », cingle le député socialiste Pierrick Courbon, situé à l’aile gauche du parti. « Tous ceux qui prônent la théorie des gauches irréconciliables ne sont pas à la hauteur des enjeux historiques. La gauche n’a pas d’autres horizons que d’essayer d’avancer groupée face à ces défis », ajoute-t-il.
À lire aussiAprès la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon, La France insoumise et l’antifascisme dans la nasse
De façon plus inattendue, l’ex-strauss-kahnienne Sandrine Runel refuse de se laisser embarquer dans des règlements de comptes entre les deux gauches. « Il faut dissocier cet événement dramatique condamnable et le moment politique. La violence que nous vivons dans des campagnes municipales, je pense notamment à Paris et à la violence crasse de Sophia Chikirou à l’égard d’Emmanuel Grégoire, ne doit pas venir alimenter ni percuter cet événement dramatique », plaide la députée de Lyon, où le maire sortant écologiste Grégory Doucet, allié au PS, n’exclut pas de faire alliance avec LFI au second tour.
Un constat partagé par l’ancien insoumis Alexis Corbière. « Ce cordon sanitaire est un cordon autour du cou de l’ensemble de la gauche. Si on le passe, ça nous étrangle tous. Les municipales arrivent et tout ça va être percuté par la vraie vie : s’il n’y a pas d’union, Marseille basculera à l’extrême droite, Paris sera gagnée par Rachida Dati, Toulouse sera gardée par la droite… », prévient-il.
« Le sursaut serait d’être capables de se reparler », préconise Charles Fournier. « Rappelez-vous des “écoterroristes”, des Soulèvements de la terre qui ont été dissous…, prévient Sandrine Rousseau. Les prochains sur la liste, c’est nous. Il ne faut pas se voiler la face là-dessus. »