Rémi Lefebvre, politiste : « La stratégie de LFI peut fonctionner au premier tour de la présidentielle, mais pas au second »
Le professeur de science politique revient, dans un entretien au « Monde », sur les accusations récentes dont a fait l’objet LFI, accusé d’antisémitisme et de proximité avec des groupes d’ultragauche violents. Il détaille aussi le fonctionnement interne très vertical du parti et analyse son choix d’une ligne radicale, un pari politique risqué.

Rémi Lefebvre est professeur de science politique à l’université de Lille, spécialiste de la gauche française et des partis politiques. Il a écrit, avec le politiste Sébastien Michon, l’article « Le populisme et le populaire. La France insoumise au prisme de sa représentation parlementaire » (Politix, 2025).
En meeting à Lyon, jeudi 26 février, le leader « insoumis » Jean-Luc Mélenchon a renouvelé son soutien à la Jeune Garde, mise en cause dans la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, le 14 février. Lors de ce meeting, il a aussi ironisé sur la prononciation du nom du pédocriminel américain Jeffrey Epstein, déclenchant de nouvelles accusations d’antisémitisme. Comment interpréter ce qui ressemble à une fuite en avant ?
C’était prévisible : Jean-Luc Mélenchon ne bat jamais sa coulpe. Depuis sa création, en 2016, La France insoumise (LFI) a vu son histoire émaillée par des scandales, des controverses, des propos tonitruants, des attaques contre les journalistes… Pas une excuse, pas un regret. Jean-Luc Mélenchon cultive aussi de manière répétée une ambiguïté sur l’antisémitisme, cherchant à alimenter le scandale médiatique et les procès en la matière.
La ligne du parti doit rester infailliblement radicale et conflictuelle, sur la forme et le discours en particulier, faute de quoi LFI prendrait le risque de s’aliéner sa base électorale. C’est la « stratégie du socle » : Jean-Luc Mélenchon repose sur un noyau dur d’électeurs de 8 % ou 9 %, attaché à la radicalité du parti.
Le problème, c’est que cette stratégie constitue aussi un plafond de verre pour le mouvement : les postures radicales du leader « insoumis » nourrissent un rejet croissant, voire une détestation à son égard, que certains médias cultivent aussi.Or, dans l’optique d’une présidentielle, Jean-Luc Mélenchon doit aussi élargir sa base et capter le vote utile d’électeurs à gauche plus modérés. La ligne « insoumise » actuelle peut – éventuellement – fonctionner au premier tour, mais pas au second, si le candidat fait trop figure de repoussoir. Le « petit-bourgeois sans colonne vertébrale politique » ne votera pas nécessairement pour un « insoumis » au deuxième tour, même face au Rassemblement national (RN), contrairement à ce que Mélenchon a récemment affirmé au Nouvel Obs [dans un entretien paru sur le site du magazine mercredi 25 février].
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Quant à savoir pourquoi aucune contestation interne n’émerge, il faut avoir en tête les mots d’ordre du parti : fiabilité et loyauté au chef et à la ligne. La discipline est totale ; les purges de 2024 contre Alexis Corbière et Raquel Garrido ont mis en garde le reste des troupes. Le signal est d’autant plus fort que la plupart des députés « insoumis » n’ont pas de capital politique personnel et doivent leur élection à la marque LFI. Les élus se taisent, même en cas de désaccord majeur, car l’épée de Damoclès d’un retrait d’investiture plane.
Parmi les sept personnes mises en examen pour homicide involontaire et complicité, après la mort de Quentin Deranque, figurent deux collaborateurs du député (LFI) de Vaucluse Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde, dissoute en 2025 pour « provocation à des agissements violents ». Comment a-t-il été choisi par le parti ?
Raphaël Arnault avait déjà été candidat dans une autre circonscription – la deuxième du Rhône – en 2022, mais sous une autre étiquette, celle du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), contre un candidat investi par la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), et avait fini quatrième.
Lors des élections législatives anticipées de 2024, il a effectivement été investi par le Nouveau Front populaire (NFP) à Avignon, rattaché à LFI. A l’époque, sa candidature était déjà controversée, y compris au sein de la coalition de gauche : son accointance avec l’ultragauche radicale était pointée du doigt et le magazine d’extrême droite L’Incorrect révélait en pleine campagne qu’il était fiché « S ».
LFI n’a pas investi Raphaël Arnault par hasard. Le parti cherche à enrôler des profils issus de la société civile. Parmi les députés élus deux ans plus tôt, en 2022, on compte notamment : Aymeric Caron, journaliste et fondateur du parti antispéciste Révolution écologique pour le vivant ; Rachel Keke, retenue en raison de son engagement dans la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles en 2019 dont elle a été porte-parole ; Aurélie Trouvé, universitaire (économiste), porte-parole pendant dix ans du mouvement altermondialiste Attac ; Louis Boyard, qui a été à la tête d’un mouvement lycéen dans le Val-de-Marne ; ou encore Alma Dufour, militante écologiste et porte-parole des Amis de la Terre.
Pourquoi ce type de profils intéresse-t-il LFI ?
Ces candidats symbolisent une forme de renouvellement de la politique professionnelle. Leur investiture est liée à leur engagement dans le « mouvement social », qui les a mis en lumière dans l’espace public ou médiatique. Ils permettent au parti d’élargir ses soutiens et d’accréditer son caractère pluraliste, mouvementiste et inclusif.
LFI est obsédée par l’idée d’être un mouvement fluide, poreux et ouvert au-delà des frontières partisanes. En particulier, le parti voit en Raphaël Arnault un relais dans la nébuleuse antifasciste et la jeunesse contestataire, un électorat convoité.
Plus globalement, comment LFI fonctionne-t-elle ? Jean-Luc Mélenchon en parle comme d’un « mouvement gazeux »…
Oui, il n’a pas envie que l’organisation soit figée. Il y a un grand flou sur les règles du jeu internes, alors que les partis politiques français sont généralement structurés de manière bureaucratique – au Parti socialiste (PS), il y a des fédérations, des conseils nationaux, des bureaux nationaux, des secrétariats nationaux… A l’inverse, LFI est un parti où le cadre organisationnel est minimal. N’importe qui peut adhérer au mouvement en quelques clics, sans avoir à payer de cotisation ; n’importe qui peut créer un groupe d’action au niveau local. Certes, depuis fin 2022, il existe des structures départementales, mais elles ont peu de pouvoir. Par ailleurs, il n’y a pas de congrès pour trancher entre différentes lignes politiques.
De même, les positions hiérarchiques sont mal définies : Jean-Luc Mélenchon dirige le parti, mais n’a aucun titre, si ce n’est celui de coprésident de l’Institut La Boétie ; Manuel Bompard, lui, est « coordinateur », un statut vague. Fin 2022, LFI a mis en place une forme de direction, la « coordination des espaces », mais le processus de nomination des membres de cette coordination reste opaque.
Quel est l’intérêt pour le leader « insoumis » d’un tel fonctionnement ?
Le parti donne un sentiment de grande liberté à ses adhérents. Cette plasticité permet paradoxalement à Jean-Luc Mélenchon de manœuvrer, de manière informelle, et de coopter ses proches pour imposer son leadership sur le mouvement.
L’horizontalité sur le terrain ne se comprend qu’à l’aune de la très grande verticalité décisionnelle du parti : le leader n’a pas de comptes à rendre aux militants. Le manque de démocratie est justifié par l’invariabilité de la ligne politique. Mais elle a changé depuis 2017 : sur l’union de la gauche ou la laïcité, par exemple.
Point-clé : la direction et Jean-Luc Mélenchon gardent la main sur la sélection des candidats. A la différence d’autres partis comme le PS, Les Républicains (LR), Les Ecologistes, le Parti communiste français (PCF), qui accordent dans la désignation des candidats une place importante aux instances locales et au vote des militants, l’investiture des candidats « insoumis » est assurée par un comité électoral national, à la faveur d’un processus centralisé.
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Ce modèle organisationnel est assez inédit en France. A une exception près : La République en marche (LRM), conçue en 2016 par l’actuel président de la République, Emmanuel Macron. Dans les deux cas, il n’y a pas d’adhésion, pas de congrès, pas de vote des adhérents, des investitures décidées par le haut et une très forte personnalisation autour du chef. Toutefois, LRM est devenu Renaissance en 2022 et s’est transformé en parti classique.
Vous avez étudié, avec votre collègue Sébastien Michon, les critères de sélection des 75 députés « insoumis » élus aux législatives de 2022, qui ont été investis dans des circonscriptions gagnables. Quels sont-ils ?
En fait, il y a trois types d’élus. Les élections législatives servent d’abord à rétribuer les cadres dévoués et loyaux à l’égard de Jean-Luc Mélenchon (le noyau dur de fidèles), souvent parachutés dans de « bonnes » circonscriptions.
Ce groupe réunit, d’un côté, les dirigeants historiques – Manuel Bompard, Gabriel Amard, Danielle Simonnet, Alexis Corbière, Raquel Garrido [les trois derniers ont quitté LFI en 2024] – qui ont pour la plupart suivi le parcours du leader, du PS jusqu’à LFI en passant par le Parti de gauche ; et, de l’autre, une nouvelle génération de jeunes cadres – Mathilde Panot, Antoine Léaument, Clémence Guetté, Paul Vannier. Ces derniers, souvent diplômés d’un institut d’études politiques et anciens militants de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), ont occupé des fonctions de collaborateur politique auprès de Jean-Luc Mélenchon ou d’un élu LFI, à l’Assemblée nationale ou au Parlement européen, et ont participé à l’organisation de campagnes électorales. Ils doivent tout au parti.
Le deuxième profil est celui des militants – moins connus – implantés localement : Sébastien Rome, Bénédicte Taurine, Loïc Prud’homme ou Léo Walter. Leur socialisation politique s’est souvent faite dans d’autres partis – au PCF ou à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), devenue en 2009 le NPA. Lorsqu’ils entrent à LFI, ces militants ont généralement déjà eu une expérience politique en tant qu’élu local. Ces personnalités permettent à LFI d’avoir des relais et des candidats positionnés sur des territoires où le parti est peu implanté. Le troisième profil, déjà évoqué, est celui des candidats issus de la société civile.
LFI se targue d’être inclusif socialement, et fait une large place à la figure du peuple et à la critique des élites. La composition sociologique de ses élus est-elle représentative de la société française, et en particulier des classes populaires et intermédiaires ?
Non, même s’ils sont un peu plus divers socialement que le reste de l’Assemblée nationale. « Nous aurons un groupe qui sera à l’image du peuple français », avait assuré Paul Vannier, responsable du pôle élections, dans les pages du Monde, le 17 mai 2022.
Pourtant, le compte n’y est pas, à part quelques contre-exemples médiatiques, comme Rachel Keke, qui a perdu son siège en 2024 : il y a un décalage entre l’invocation du peuple et la pratique partisane. Les CSP + sont surreprésentés (43 % en 2022, contre 22 % en France en 2021, mais 61 % dans le groupe socialiste), alors que les professions intermédiaires (20 %, contre 25 %), les employés (19 %, contre 26 %) et plus encore les ouvriers (4 %, contre 19 %) sont sous-représentés.
L’attribution des candidatures, centralisée, aurait pu permettre de mener une politique volontariste de promotion des milieux populaires et des figures des quartiers. Mais c’est le capital partisan interne et la rétribution des proches de M. Mélenchon qui prévalent. En somme, LFI ne représente guère le « peuple » et n’est pas si éloigné de son contre-modèle, le PS, ses notables et ses classes moyennes intellectuelles.
A-t-il été difficile d’enquêter sur LFI ?
De nombreux cadres et députés sont méfiants. Lorsqu’ils parlent, ils exigent souvent un strict anonymat. Ils sont parfois critiques à l’égard du fonctionnement du mouvement, mais loyaux, car il n’y a pas d’autres espaces à investir selon eux dans la gauche radicale. Ils sont par ailleurs souvent retenus par la place qu’ils ont acquise dans le parti.

