L’antifascisme est une nécessité morale et existentielle, partagée par des millions de personnes »
27.02.2026 05:00 (Stéphanie Prezioso Historienne IEP Lausanne)
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Depuis la mort violente [du militant d’extrême droite] Quentin Deranque le 14 février, l’antifascisme est mis sur le banc des accusés avec la gauche qui s’en réclame. Pour de nombreux éditorialistes et responsables politiques, l’antifascisme serait aujourd’hui le facteur majeur de violence politique en France, alors même que toutes les études sérieuses montrent qu’elle est très majoritairement le fait de l’extrême droite.
C’est d’ailleurs une composante centrale de la rhétorique, de l’idéologie et de l’action de celle-ci, dans les périodes où elle ne cherche pas à rassurer la population à des fins électorales. Quand l’extrême droite accède au pouvoir – l’histoire le montre –, elle accroît massivement la violence à l’égard de ses opposants et de tous ceux qu’elle exclut de sa vision étriquée de la nation. « Viva la muerte ! » [« vive la mort »] n’était-il pas le cri de guerre des fascistes espagnols pendant la guerre civile (1936-1939) ?
A rebours du bon sens, c’est aujourd’hui la violence antifasciste qui est pourtant présentée comme la principale menace contre la paix civile. Les discours, les modes d’action, les appels au meurtre, le vandalisme et les agressions de certains militants d’extrême droite – contre des migrants, des associations qui les soutiennent, des personnes LGBTQ+, ainsi que des organisations syndicales et politiques de gauche – sont escamotés, minimisés ou niés. Parallèlement, les appels à ranger les « antifas » parmi les groupes terroristes se multiplient, une dénomination qui ne renvoie pourtant à aucune organisation précise, un terme fourre-tout visant à condamner un ensemble vague d’acteurs et à stigmatiser quiconque lutte contre les dérives autoritaires des Etats.
L’antifascisme en vient même à être taxé de « nouveau fascisme » ou de « vrai fascisme » par des commentateurs sans scrupule. L’inversion des faits, de l’histoire et des valeurs ne pourrait être plus complète. Un vent mauvais souffle de Washington et d’ailleurs : désormais, le pouvoir discrétionnaire des multimillionnaires et des forces politiques à leur service ne souffre plus de la moindre critique….(suite voir en-dessous)
« L’antifascisme est une nécessité morale et existentielle, partagée par des millions de personnes »
Tribune
L’effacement des racines de l’antifascisme, de ses bases politiques, sociales et culturelles conduit à un profond déni de réalité, analyse l’historienne Stéfanie Prezioso, dans une tribune au « Monde ».
Depuis la mort violente [du militant d’extrême droite] Quentin Deranque le 14 février, l’antifascisme est mis sur le banc des accusés avec la gauche qui s’en réclame. Pour de nombreux éditorialistes et responsables politiques, l’antifascisme serait aujourd’hui le facteur majeur de violence politique en France, alors même que toutes les études sérieuses montrent qu’elle est très majoritairement le fait de l’extrême droite.
C’est d’ailleurs une composante centrale de la rhétorique, de l’idéologie et de l’action de celle-ci, dans les périodes où elle ne cherche pas à rassurer la population à des fins électorales. Quand l’extrême droite accède au pouvoir – l’histoire le montre –, elle accroît massivement la violence à l’égard de ses opposants et de tous ceux qu’elle exclut de sa vision étriquée de la nation. « Viva la muerte ! » [« vive la mort »] n’était-il pas le cri de guerre des fascistes espagnols pendant la guerre civile (1936-1939) ?
A rebours du bon sens, c’est aujourd’hui la violence antifasciste qui est pourtant présentée comme la principale menace contre la paix civile. Les discours, les modes d’action, les appels au meurtre, le vandalisme et les agressions de certains militants d’extrême droite – contre des migrants, des associations qui les soutiennent, des personnes LGBTQ+, ainsi que des organisations syndicales et politiques de gauche – sont escamotés, minimisés ou niés. Parallèlement, les appels à ranger les « antifas » parmi les groupes terroristes se multiplient, une dénomination qui ne renvoie pourtant à aucune organisation précise, un terme fourre-tout visant à condamner un ensemble vague d’acteurs et à stigmatiser quiconque lutte contre les dérives autoritaires des Etats.
Renversement des valeurs
L’antifascisme en vient même à être taxé de « nouveau fascisme » ou de « vrai fascisme » par des commentateurs sans scrupule. L’inversion des faits, de l’histoire et des valeurs ne pourrait être plus complète. Un vent mauvais souffle de Washington et d’ailleurs : désormais, le pouvoir discrétionnaire des multimillionnaires et des forces politiques à leur service ne souffre plus de la moindre critique.
En réalité, ce discours vient de loin. Il se répand insidieusement depuis une trentaine d’années au fil de prises de position qui dépouillent l’antifascisme de ses idéaux émancipateurs pour le peindre sous les traits de l’intolérance et de la violence. C’est ce point de bascule qu’il s’agit d’interroger. Il repose sur ce que l’historien américain Robert Proctor appelle une « ignorance culturellement produite », soit une ignorance activement fabriquée et entretenue par une série d’acteurs (Etats, groupes d’intérêt, médias, réseaux sociaux, etc.) depuis des décennies.
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Dans nombre de discours publics, ce renversement des valeurs a été permis par la référence croissante à des signifiants désormais creux, selon la formule du politiste argentin Ernesto Laclau (1935-2014), pour les investir d’un sens nouveau et en faire une formidable arme d’hégémonie culturelle. Les termes « liberté », « égalité » ou « justice », historiquement liés à de longues luttes sociales et à des conquêtes collectives, sont dès lors privés de leur contenu et récupérés pour légitimer des objectifs et des intérêts qui s’y opposent.
Pendant la guerre froide, déjà, dans le débat public et intellectuel, le communisme tendait à être autant décrié que le fascisme : l’« antitotalitarisme » avait remplacé l’antifascisme pour « immuniser » le prétendu « monde libre » ; tous les détracteurs de la société de marché et de la démocratie libérale étaient assimilés à des ennemis totalitaires. Cette narration s’était imposée d’autant plus facilement que le totalitarisme était devenu synonyme de communisme, lui-même assimilé à sa monstrueuse caricature stalinienne – goulags, déportations, massacres –, occultant totalement la dimension émancipatrice de celles et ceux qui, par milliers, avaient payé de leur vie les combats antifascistes de l’entre-deux-guerres.
Démocratie exigeante
Depuis lors, la légitimité de l’antifascisme n’a cessé d’être sapée, ce que favorise de plus en plus l’éloignement des faits, la disparition des principaux témoins et acteurs, ainsi que l’émergence de générations sans expérience du fascisme et du nazisme. L’antifascisme a été dès lors assimilé à un instrument idéologique de propagande, à un esprit antidémocratique. L’effacement des racines de l’antifascisme, de ses bases politiques, sociales et culturelles, ou pire encore, l’inversion de leur signification, conduit à un profond déni de réalité.
Aujourd’hui, ce retournement n’est pas seulement le fait des héritiers directs du fascisme : il « informe » le discours d’un large spectre de courants issus de la droite, voire parfois d’une partie de ceux qui se prétendent héritiers de la social-démocratie, au nom d’une lecture « pacifiée » de l’histoire. L’antifascisme, voilà l’infâme ! Hier, on cherchait à mettre le fascisme et l’antifascisme sur un pied d’égalité. Aujourd’hui, on taxe l’antifascisme de fascisme. Après tout, pour paraphraser le narrateur des Carnets du sous-sol de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski (1821-1881), pourquoi faudrait-il encore admettre que « deux et deux font quatre » ?
On entend parfois que l’antifascisme ne servirait plus à rien, parce que le fascisme aurait disparu. Pourtant, l’antifascisme n’a jamais été seulement une lutte contre le fascisme. Il trace l’horizon d’une démocratie exigeante. Il défend les libertés durement conquises. Il protège les droits face à l’oppression. Il incarne la justice sociale et l’égalité. Il est une nécessité morale et existentielle, partagée par des millions de personnes qui, à travers le monde, scandent : « Siamo tutti antifascisti » [«nous sommes tous antifascistes »].
Parler d’antifascisme aujourd’hui, ce n’est pas seulement se souvenir des luttes du passé. C’est rappeler notre responsabilité collective. C’est renouveler notre vigilance face à l’autoritarisme qui menace.
Stéfanie Prezioso est historienne et professeure à l’Institut d’études politiques de l’université de Lausanne. Elle a notamment écrit « Découvrir l’antifascisme » (Editions sociales, 2025).