« Le passage dans la langue courante de “grand remplacement”, formule haineuse et conspirationniste, marque un basculement »
Chronique
Philippe BernardEditorialiste au « Monde »
L’expression, inventée par l’idéologue Renaud Camus en 2010, reformule un mythe développé par Hitler, dans les années 1930, constate dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».
La bataille contre l’extrême droite est aussi une guerre de mots et elle est mal engagée. Avec des trouvailles comme « sidaïques », « Français de papier », « européiste » ou « immigrationniste », Jean-Marie Le Pen avait ouvert les hostilités voici des décennies.
Et comme si « submersion migratoire » ne suffisait pas, l’expression « grand remplacement », inventée en 2010 par l’écrivain Renaud Camus, s’est tant banalisée, en particulier depuis la campagne présidentielle de 2022, que sa véritable signification a presque fini par être oubliée. Il s’agit d’un mythe prétendant qu’il existe un plan concerté visant à remplacer, par le biais de l’immigration et de la démographie, la population européenne par des Africains.
Les « élites politiques et médiatiques », en particulier les juifs, tirent les ficelles, soutient l’inventeur de la formule, qui n’hésite pas à voir dans l’opération un « génocide par substitution ». Il est vrai que l’écrivain devenu idéologue, auquel seules ses saillies racistes et antisémites ont permis de sortir de l’ombre, comme le racontent Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye dans L’Homme par qui la peste arriva (Flammarion, 256 pages, 20,90 euros), a estimé en 2017 que la Shoah est « tout de même un peu petit bras » en comparaison de son « grand remplacement ».
La formule inventée par ce dandy reclus dans son château du Gers pourrait se comparer à un slogan publicitaire qui fait mouche. Sa prolifération, en dehors même du champ strictement politique, sa mutation en verbe (« grand-remplacer ») sont stupéfiantes. L’intelligence artificielle ne va-t-elle pas « grand-remplacer » les salariés ? Et la monnaie virtuelle les espèces ?
Par facilité ou par complaisance, parfois sous le couvert de l’ironie, l’expression fétiche de l’extrême droite tendance Zemmour a été reprise par Valérie Pécresse en 2022. Mais aussi et surtout par Jordan Bardella, agitée, sous une forme euphémisée par Marine Le Pen, comme une sorte de hashtag, une formule mise à toutes les sauces. Cette confusion finit par faire oublier la menace concrète que représentent la croyance en ce prétendu complot migratoire et la promesse de « remigration » (expulsion) visant toute une partie de la population de notre pays désignée par la couleur de sa peau.
Poison sémantique
Les dangers d’une telle dissémination d’un poison sémantique complotiste ont apparemment échappé à Jean-Luc Mélenchon. A Toulouse, le 22 janvier, il a expliqué que la « nouvelle France », celle que les élus de La France insoumise prétendent incarner, devait être « celle du “grand remplacement”, celle de la génération qui remplace l’autre, parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ».

Sous le couvert de second degré, le leader des « insoumis » a repris à son compte une expression qu’il dénonçait encore en 2023 comme relevant du « pur jus ethniciste ». Aujourd’hui, il prétend qu’elle peut décrire l’avènement de la « nouvelle France »métissée – correspondant à la population urbaine du pays – qu’il oppose sans la nommer à une « vieille France » blanche, notamment rurale.
A l’opposition de classe sociale, familière à la gauche, il substitue une division géographique, voire ethnique.
Tout en prônant la dissolution des identités par « créolisation », il flatte dans ses discours les électeurs issus de l’immigration qu’il cherche à mobiliser. Objectif : disputer à l’extrême droite le thème de l’identité nationale et mettre en scène l’opposition avec le Rassemblement national dans la perspective du second tour de la présidentielle de 2027, où il se pose en unique challenger de l’extrême droite. Quitte à employer, avec « grand remplacement », les mots de l’adversaire.
« Quand on emploie cette expression, on la valide. C’est un marqueur identitaire complotiste, des mots qui peuvent tuer, comme à Christchurch [l’auteur de l’attentat commis en 2019 en Nouvelle-Zélande qui a fait 51 morts dans deux mosquées s’y est explicitement référé]. M. Mélenchon a voulu faire le buzz, il savait parfaitement ce qu’il disait », analyse Valérie Igounet, historienne spécialiste de l’extrême droite et directrice adjointe de Conspiracy Watch.
Les « égouts de l’histoire »
Ne voit-on pas ce qui se joue derrière cette banalisation ? Analysant la « bataille culturelle » menée à travers un « “grand remplacement” lexical », la linguiste Cécile Alduy explique que ces manipulations « minent les normes partagées du débat républicain, (…) nous habituent à voir des “races” plutôt que des personnes, des “étrangers” plutôt que des voisins, des “ennemis” plutôt que des concitoyens ». L’universitaire, dans son livre La Langue de Zemmour (Le Seuil, 2022), rappelle la formule prémonitoire de Gustave Le Bon, auteur en 1895 du classique Psychologie des foules : « La puissance des mots est si grande qu’il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. »
Le passage dans la langue courante du « grand remplacement », expression haineuse et conspirationniste, porteuse d’élimination de certains de nos semblables, compatriotes compris, marque un basculement qui évoque celui des années 1930. Pour Olivier Mannoni, traducteur du Mein Kampf, d’Hitler et subtil analyste de l’usage des mots en politique, Renaud Camus n’a fait que reformuler un mythe explicitement développé dans le bréviaire du Führer du IIIe Reich : « La théorie du “grand remplacement” d’une population “aryenne” par une population immigrée (Hitler écrit “nomade”) venue occuper le pays en tapinois. »
« Nous assistons à la remontée des égouts de l’histoire. Et nous nous y accoutumons. Les mots ont ouvert le chemin ; le passage à l’acte n’est pas loin », poursuit-il dans son percutant Traduire Hitler (éd. Héloïse d’Ormesson, 2022).
A l’adresse de ceux qui verraient dans cette comparaison un point Godwin, il rétorque : « Qualifier une pensée de nazie, ce n’est pas faire de l’anachronisme, c’est simplement la ramener à sa source. »
Lire aussi l’enquête (2022) | Le « grand remplacement », généalogie d’un complotisme caméléon