Pour manger mieux, il faut produire mieux : des aliments de qualité, accessibles à tous, qui rémunèrent dignement les agriculteurs

Agriculture : « Produire toujours plus pour exporter davantage ne nourrira pas mieux les Français »

Tribune

L‘augmentation de la production agricole défendue par la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, n’est une réponse ni à l’insécurité alimentaire, ni à la vulnérabilité des filières, estime un collectif de chercheurs dans une tribune au « Monde ».

Publié le 25 février 2026 à 18h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/25/agriculture-produire-toujours-plus-pour-exporter-davantage-ne-nourrira-pas-mieux-les-francais_6668258_3232.html

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Pour manger mieux, il faut produire mieux : des aliments de qualité, accessibles à tous, qui rémunèrent dignement les agriculteurs. Voilà ce que nous répondons à la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, qui brandit le « produire plus »dans le contexte du Salon de l’agriculture. Oui, l’agriculture française est confrontée à des défis majeurs. Mais les interpréter à l’aune d’un supposé déclin et en conclure qu’il faudrait produire toujours plus pour exporter davantage, et lever les contraintes environnementales pour y parvenir, conduit à occulter d’autres réalités essentielles. La balance commerciale ne peut être la seule boussole de la politique agricole.

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Rappelons d’abord que la France est très largement excédentaire en céréales, produits laitiers, sucre, pommes de terre, viande de porc, vin par exemple. Sur bien des productions, on produit déjà trop ! De plus, comme l’a montré le Prix Nobel d’économie 1998 Amartya Sen, l’insécurité alimentaire est d’abord une question de pauvreté plutôt que de disponibilités alimentaires. Aujourd’hui, de 7 millions à 11 millions de personnes en France sont en insécurité alimentaire, non parce qu’on manque de nourriture, mais parce qu’elles sont trop pauvres pour acheter de quoi manger correctement. Et parce que la nourriture la moins chère qui leur est accessible, trop grasse, sucrée et salée, est risquée pour leur santé. Produire et exporter plus ne nourrira pas mieux les Français.

Avec le modèle actuel, plus l’agriculture est productive, plus elle a des coûts cachés importants : émissions de gaz à effets de serre ; pollutions massives par les nitrates, pesticides, antibiotiques ; effondrement de la biodiversité dû à ces pollutions et à la destruction des haies. De fait, l’agriculture française est bien loin d’être « la plus propre du monde ». Les maladies liées à l’exposition aux pesticides – en premier lieu pour les travailleurs agricoles – explosent, mais aussi celles liées à l’alimentation : obésité, diabète, maladies cardiovasculaires, certains cancers. Ces coûts se retrouvent supportés par le système de santé, les ménages et l’ensemble de la collectivité. Ils ont été estimés par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à 156 milliards d’euros pour la France en 2020, alors que la valeur ajoutée agricole et agroalimentaire était de 74 milliards d’euros seulement. Autrement dit, ce que l’agriculture gagne en productivité est perdu ailleurs.

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De plus, le modèle actuel est profondément dépendant d’approvisionnements extérieurs : engrais azotés et phosphatés, principes actifs des pesticides, soja pour l’alimentation animale sont importés en masse. Une part croissante de ces intrants provient de zones géopolitiquement instables ou stratégiquement sensibles (Russie, Etats-Unis, Chine, pays du Golfe). Intensifier la production, c’est donc aussi accroître notre dépendance à ces chaînes d’approvisionnement, affaiblir notre capacité d’adaptation en cas de crise et donc notre souveraineté alimentaire. Une agriculture moins dépendante des engrais et des pesticides, ou, a minima, reposant sur une gestion stratégique de ces dépendances, serait au contraire un levier puissant de stabilité.

Une autre vulnérabilité est souvent passée sous silence : la dépendance aux débouchés d’exportation. Plus une filière est structurée autour de marchés extérieurs, plus elle devient sensible aux retournements de conjoncture, aux sanctions commerciales ou aux arbitrages géopolitiques. Les difficultés récentes de filières céréalières, laitières et viticoles par exemple, confrontées à des fermetures de marchés ou à des tensions diplomatiques (Chine, Etats-Unis notamment), montrent que la puissance exportatrice peut se retourner en fragilité systémique. Maîtriser ses dépendances, ce n’est pas seulement réduire les importations critiques, c’est aussi limiter une exposition excessive à des débouchés extérieurs instables.

Maîtriser ses dépendances

Rappelons enfin que les performances de la balance commerciale ne sont pas celles des agriculteurs. Ce sont celles des entreprises de négoce, des grands groupes coopératifs, des industriels de l’agroalimentaire, et de la grande distribution. Les aléas de la balance commerciale sont le résultat des stratégies de ces acteurs mondialisés, qui n’agissent pas dans l’intérêt spécifique des citoyens ni dans celui des agriculteurs français, mais dans le sens de leurs profits, en tirant les prix de leurs approvisionnements vers le bas. S’il est moins cher d’importer du steak haché ou du jambon des Pays-Bas ou d’Allemagne, quelle raison pour eux d’acheter français ?

En somme, produire et exporter plus n’est une réponse ni à l’insécurité alimentaire actuelle ou future, ni à la vulnérabilité des filières. Alors que la moitié des agriculteurs cessera son activité d’ici dix ans, la stratégie actuelle va accélérer l’agrandissement et l’industrialisation des plus grandes fermes par rachat des voisins. Le foncier passera inévitablement aux mains de fonds d’investissement, seuls capables de racheter des exploitations devenues beaucoup trop chères. Le salariat et les robots deviendront la principale forme de travail agricole, transformant encore plus radicalement nos paysages ruraux et nos rapports à l’alimentation. Est-ce bien cela que nous voulons pour nos enfants ?

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Aujourd’hui, scientifiques, experts et de nombreux agriculteurs s’accordent sur la nécessité de changer de modèle agricole et alimentaire. Depuis des décennies, diverses expérimentations font la preuve que d’autres modèles, moins dépendants, plus économes, et plus résilients, fonctionnent en s’appuyant sur le vivant plutôt que sur la chimie. Accompagner ces initiatives nécessite des institutions qui prennent en compte la productivité et la compétitivité, mais aussi la performance et la robustesse environnementales et sociales. Plutôt que de menacer l’Agence bio, l’Office français de la biodiversité, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) ou l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), il faut au contraire les renforcer pour leur permettre de jouer davantage ce rôle. C’est à cette condition que les citoyens pourront retrouver confiance dans leur agriculture et leur alimentation.

Tamara Ben Ari, chercheuse à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) au Laboratoire innovation des systèmes agricoles et alimentaires ; Nicolas Bricas, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), à Montpellier, titulaire de la chaire Unesco Alimentations du monde ; Marion Desquilbet, chercheuse de l’Inrae à l’Ecole d’économie de Toulouse ; Eve Fouilleux, chercheuse du CNRS au Laboratoire interdisciplinaire sciences innovations sociétés et chercheuse associée au Cirad ; Franck Galtier, chercheur du Cirad, à Montpellier

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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