« On met des déchets sur des cultures qu’on va manger » : comment des PFAS contaminent des terres agricoles

26 février 2026 à 10h19 https://reporterre.net/PFAS-comment-ils-contaminent-massivement-des-terres-agricoles
Mis à jour le 26 février 2026 à 13h35
Des sites industriels rejetant des PFAS déversent leurs résidus d’eaux usées sur plusieurs milliers d’hectares, d’après une enquête de Disclose et France 3, que Reporterre copublie. Une nouvelle bombe sanitaire, dont l’État peine à prendre la mesure.
Une enquête de Disclose en partenariat avec Reporterre.
Le cycle infernal de la pollution aux PFAS prend un nouveau tournant. Il ne s’agit plus des poêles antiadhésives, des textiles imperméabilisants ou des rejets de l’industrie chimique dans l’eau, mais d’une contamination qui frappe des milliers d’hectares de champs agricoles, partout en France. Le phénomène, resté confidentiel jusqu’à aujourd’hui, est d’une ampleur inédite.
Du Pas-de-Calais aux Alpes-Maritimes, en passant par la Mayenne et le Bas-Rhin, Disclose et France 3 Auvergne-Rhône-Alpes ont découvert que des sociétés épandent sur les terres agricoles des tonnes d’engrais souillés par ces molécules toxiques, dont certaines sont associées au développement de cancers, de troubles hormonaux et de croissance.
Voilà plusieurs mois que les pouvoirs publics sont en état d’alerte sur cette nouvelle source majeure d’exposition aux « polluants éternels ». À bas bruit, l’État demande aux industriels de multiplier les prélèvements là où il n’y en avait pas auparavant : les « boues d’épuration ». Méconnus, ces résidus solides issus des stations de traitement des eaux usées fournissent aux agriculteurs et agricultrices un engrais précieux… qui peut se révéler ultratoxique.

C’est exactement ce qui s’est passé dans les Ardennes où Disclose et France 3 ont rencontré les maraîchers Anne et Sébastien Abraham, dont les légumes présentent des concentrations record en PFAS. À l’origine de la contamination ? Des boues d’épuration, elles-mêmes saturées en polluants éternels. En l’occurrence, celles d’une ancienne papeterie, qui a été autorisée à épandre ses boues sur leur parcelle, avant leur installation.
« C’est incroyable qu’en 2026, on autorise à épandre sur des terres qui servent à faire de la nourriture, s’insurge Anne Abraham. Ce sont des déchets, qu’on met sur des terres où on cultive ce que l’on va manger… Comment peut-on penser que cela ne se retrouvera pas dans nos assiettes ? ». Le couple Abraham a été contraint de fermer son exploitation en janvier 2026.
Du « poison » dans les champs
Loin de se cantonner aux Ardennes, l’épandage de boues d’épuration est encouragé par les pouvoirs publics depuis la fin des années 1990. Avec plus de 1,1 million de tonnes produites en 2023, dont une majorité destinées à l’agriculture, les stations d’épuration publiques françaises sont championnes d’Europe en la matière. À cela s’ajoutent les boues issues des stations de traitement privées, dans l’enceinte des usines, mais leur volume est inconnu.
« Les boues d’épuration, c’est un super produit ! C’est riche en azote, en potassium, il y a plein d’oligo-éléments », témoigne un agriculteur du sud lyonnais qui a préféré rester anonyme, tant le sujet est devenu sensible pour la profession. En apparence, la pratique a tout d’un pacte gagnant-gagnant : les collectivités et les industriels se débarrassent de déchets encombrants et coûteux à traiter, quand les agriculteurs et agricultrices bénéficient d’un engrais peu onéreux, voire gratuit. Mais quand elles sont chargées de PFAS, les boues deviennent un poison.
Lire aussi : Polluants éternels : les angles morts de la surveillance
L’enquête de Disclose et France 3 révèle que sur les 100 installations les plus émettrices de PFAS en France, un quart d’entre elles ont valorisé leur déchets dans l’agriculture ces dernières années [carte ci-dessous]. Pour identifier ces 23 usines, nous avons analysé plus de 400 000 résultats de prélèvements d’eaux usées dans l’industrie, entre juillet 2022 et décembre 2025. Leur point commun : elles recyclent leurs déchets d’épuration dans l’agriculture, alors qu’elles ont toutes rejeté au moins 1,5 g de PFAS en une journée.
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Il existe trois voies de pollution des champs par les boues contaminées : l’épandage direct ; le compostage, où elles sont mélangées à des déchets verts avant d’être épandues ; et enfin le transfert des eaux contaminées vers des stations d’épuration publiques qui pratiquent aussi l’épandage ou le compostage. Dans les trois cas de figure, les PFAS sont susceptibles de contaminer les denrées alimentaires.
La pollution des sols est un vecteur important de contamination humaine, selon le professeur Philippe Grandjean, qui a publié de nombreuses études sur l’impact sanitaire des polluants éternels. Les PFAS étant très mobiles, ils peuvent migrer dans les cultures. Or, ces cultures, explique-t-il, « servent notamment à nourrir les vaches et l’exposition humaine aux PFAS peut passer, par exemple, par la consommation de lait ou de fromage ». Les PFAS, insiste-t-il, « sont un poison pour plusieurs organes et peuvent entraîner un risque accru de maladies, en raison d’effets néfastes sur le système immunitaire, le système hormonal et le métabolisme du foie ».
L’industrie textile et papetière, source majeure de contamination
Jusqu’ici, les principaux responsables identifiés de la dissémination des PFAS dans l’environnement étaient les plateformes chimiques qui produisent ces molécules. À l’instar d’Arkema et Daikin, près de Lyon. Notre enquête met au jour deux autres secteurs d’activité qui contribuent à cette pollution éternelle via l’épandage massif de boues d’épuration : les industries papetière et textile.
Un tiers des 23 usines que nous avons identifiées appartiennent à ces filières. Les PFAS y sont utilisés pour leurs propriétés résistantes à la graisse ou à l’humidité. Problème : ces molécules très persistantes s’infiltrent dans les eaux usées des usines et ne peuvent être éliminées par les stations d’épuration.
C’est ce que confirme une note à « diffusion restreinte » de la préfecture de la Meuse datée du 7 août 2025 et obtenue par Disclose et France 3. Dans ce document transmis au ministère de la Transition écologique, le préfet indique que « les contrôles effectués sur les boues issues d’industries nationales, en particulier papetières et textiles, ont révélé des concentrations [en PFAS] préoccupantes ».
Un site industriel est emblématique de cette pollution passée sous les radars. Il s’agit de l’entreprise textile Mathelin apprêts teintures (MAT), installée depuis 1925 à Chessy, dans le Rhône. En un siècle, ses eaux usées ont « vu passer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, raconte un technicien chargé de la surveillance des milieux aquatiques dans la région. Mais maintenant cela va beaucoup mieux ». Sauf que les PFASn’ont ni couleur, ni odeur, ils sont invisibles.

En 2023, selon les dernières données connues de l’administration, l’industriel a appliqué sur ses tissus près de 10 tonnes de liquides contenant des PFAS. Un an plus tard, la concentration de ces molécules dans ses boues d’épuration atteignait 2 417 microgrammes par kilogramme (µg/kg), dévoile un rapport d’analyse obtenu auprès de la préfecture du Rhône. C’est beaucoup plus que les taux que nous avons mesurés dans les boues de la papeterie de Stenay, responsable d’une pollution record de l’eau potable dans plusieurs communes de la Meuse et des Ardennes.
Sollicité par Disclose et France 3, Didier Butor, le directeur de l’usine Mathelin apprêts teintures (MAT), réfute toute infraction. Il met en avant une fabrication « normée, répondant à des exigences précises ». Le code de l’environnement est pourtant clair sur un point : les boues d’épuration ne doivent pas porter « atteinte, directement ou indirectement, à la santé de l’homme et des animaux », ni « à la qualité des sols et des milieux aquatiques ».
Or, jusqu’en 2024, celles de MAT étaient envoyées vers des sites de compostage, avant de finir dans les parcelles agricoles. « Jusqu’à ce qu’on nous dise que ça posait problème, on ne savait pas », se défend aujourd’hui le dirigeant. Ses boues sont incinérées depuis 2024, à la demande de la préfecture du Rhône.
Des sites Seveso épandent leurs boues
Notre analyse des rejets industriels de PFAS révèle que certaines usines autorisées à « valoriser » leurs déchets dans l’agriculture sont aussi… des plateformes chimiques. C’est le cas de WeylChem Lamotte, un site « Seveso seuil haut » installé à Trosly-Breuil, dans l’Oise. L’entreprise se présente comme le « numéro 1 mondial » de l’acide glyoxylique, une substance utilisée dans les cosmétiques, dont l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment appelé à la « restriction voire l’interdiction », en raison de sa toxicité.
D’après notre enquête, les autorités sont informées depuis 2023 que Weylchem Lamotte émet aussi des PFAS en grande quantité. Le 3 octobre de cette année-là, un autocontrôle des eaux usées de l’industriel affiche jusqu’à 21 grammes de ces molécules toxiques. Le principal polluant éternel identifié n’est autre que le PFOS [1], dont la demi-vie dans le sol— le temps nécessaire pour que la moitié de la quantité originelle se dégrade — est d’au moins quarante-et-un ans. Pourtant, chaque année depuis 2019, Weylchem Lamotte envoie aux agriculteurs et agricultrices et à des sociétés de compostage pas moins de 16 000 tonnes d’engrais issus de ses rejets toxiques.

C’est ce que dévoile son dossier d’autorisation de « recyclage » des boues, déniché par Disclose et France 3. Au total, 4 100 hectares de terres (5 800 terrains de football) sont autorisées à recevoir ces boues, réparties entre 69 communes de l’Aisne et de l’Oise. Sollicitée, l’entreprise n’a pas donné suite.
Selon un rapport d’inspection administrative de novembre 2025, l’industriel conteste l’utilisation de PFASdans son processus industriel et « a émis des doutes sur la fiabilité » des analyses de ses eaux usées réalisées en 2023. L’entreprise a néanmoins fait analyser les PFAS dans ses boues d’épuration. Mais deux ans après la première alerte, la préfecture de l’Oise indique à Disclose et France 3 que « les résultats de ces analyses n’ont pas été transmis à l’administration ».
D’autres usines chimiques fortement émettrices de PFAScontribuent à la filière des engrais agricoles. À l’instar du fabricant d’encres Toyo Ink, à Oissel, en Seine-Maritime, qui envoie ses boues au compostage. Ou encore du site du laboratoire pharmaceutique Zambon à Avrillé (Maine-et-Loire). Classée « Seveso seuil haut », cette usine achemine ses eaux usées vers la station d’épuration d’Angers, qui elle-même pratique l’épandage et le compostage. Dans ces deux cas, il est presque impossible de savoir exactement sur quelles parcelles agricoles les engrais contaminés ont échoué.
Une pollution largement sous-estimée
Ce qu’il s’est passé de l’autre côté de la frontière alsacienne éclaire les conséquences désastreuses d’un épandage massif de boues contaminées aux PFAS. Dans la ville de Rastatt, dans le sud-ouest de l’Allemagne, un compost issu de déchets provenant de quatorze usines papetières, imbibés de polluants éternels, a été déversé dans les champs entre 2006 et 2008. L’étendue de la contamination donne le tournis : 490 millions de mètres cubes d’eaux souterraines, soit 200 000 piscines olympiques, et plus de 1 100 hectares de terres.
« Nous avons découvert le problème en 2012, retrace Reiner Söhlmann, responsable de la cellule PFAS de l’administration locale. Nous avons dû interdire la commercialisation de certaines denrées agricoles. » Plusieurs captages d’eau potable ont été condamnés et ceux toujours en service requièrent un traitement onéreux. « Notre ressource en eau pourrait être atteinte pendant plus de cent ans. Les personnes exposées présentent encore des taux élevés dans leur sang », déplore-t-il. En 2019, un rapport public a estimé que le montant de la dépollution à Rastatt pourrait grimper à plus de 3,5 milliards d’euros.
« C’est important d’identifier les gisements qui sont contaminés. Ceux où il y a un risque, il faut les exclure »
Pour éviter un nouveau « Rastatt », l’Allemagne a fixé des teneurs maximales en PFAS pour les boues destinées à l’agriculture. C’est aussi le cas au Danemark, en Autriche ou au Canada. Quant à la Suisse, le problème ne se pose même pas : l’épandage de déchets d’épuration a été interdit dès 2006. Une solution radicale, mais pas forcément nécessaire, selon Aurélia Michaud, ingénieure spécialiste des PFAS dans les matières solides à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) : « Il ne faut pas mettre toutes les boues dans le même sac. C’est important d’identifier les gisements qui sont contaminés. Ceux où il y a un risque, il faut les exclure. »
La France, elle, ne s’est toujours pas donnée les moyens d’agir sur ce nouveau chapitre de la contamination aux polluants éternels. Sollicité, le ministère de la Transition écologique n’a répondu à aucune de nos questions. En 2024, un plan ministériel sur les PFAS prévoyait bien « la mise en œuvre d’une surveillance dans les matières fertilisantes », mais celle-ci dépend avant tout de la volonté de quelques acteurs locaux.
Lire aussi : PFAS dans l’eau potable : « Les industriels doivent payer »
Ainsi du bassin Loire-Bretagne, qui s’étend de Brest à Saint-Étienne, où les stations d’épuration publiques peuvent dorénavant faire financer le dépistage des PFAS dans leurs boues. Les premiers résultats sont préoccupants, selon le directeur de l’environnement de la préfecture Centre-Val de Loire. Dans un courrier envoyé au ministère de la Transition écologique, en octobre 2025 et dont Disclose et France 3 ont obtenu copie, il indique que « certaines valeurs sont de l’ordre de quelques dizaines ou centaines de µg/kg, assez importantes au regard de diverses références internationales ».
Et le haut fonctionnaire d’appeler son ministère à agir : « Il me semble indispensable que la réglementation évolue rapidement pour […] prévoir des analyses dans les boues d’un grand nombre de stations d’épuration. » Il en va, écrit-il encore, « de l’importance sanitaire potentielle de l’épandage de boues sur des sols agricoles ».
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