Les crises sanitaire et écologique ont aiguisé l’appétit des consommateurs pour les circuits courts alimentaires, mais il n’a ni le même sens ni les mêmes finalités selon la couleur politique.

Les différentes facettes du « localisme », entre circuits courts écologiques et repli identitaire

Développée au XIXᵉ siècle en réaction à la révolution industrielle, cette idée visant à donner la primauté aux relations locales est mobilisée par des acteurs politiques qui vont de l’anarchisme de gauche à l’extrême droite. 

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aujourd’hui à 08h19 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/25/les-differentes-facettes-du-localisme-entre-circuits-courts-ecologiques-et-repli-identitaire_6668180_3232.html

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Un mot dans l’air. Les crises sanitaire et écologique ont aiguisé l’appétit des consommateurs pour les circuits courts alimentaires. Plus récemment, les débats sur l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur ont renouvelé l’intérêt pour une production agricole de proximité. Cette idée a un nom, le localisme : elle donne la priorité aux enjeux de proximité dans la décision publique, et notamment dans les relations économiques.

Au-delà de l’adhésion qu’elle suscite dans l’opinion, la « pensée locale » est régulièrement investie dans le champ politique. Pour autant, elle reste une notion assez floue, qui n’a ni le même sens ni les mêmes finalités selon la couleur politique de la personne qui la mobilise. Retracer son histoire et les débats qui l’animent éclaire ces contradictions.

La « pensée locale » émerge au XVIIIe siècle, lorsque, face à l’universalisme des Lumières, le philosophe allemand Johann Gottfried von Herder (1744-1803) défend la diversité des cultures au nom du lien que chaque peuple entretient avec son terroir, son « sol natal ».

Au XIXᵉ siècle, la révolution industrielle nourrit à son tour, dans les milieux conservateurs européens, une nostalgie des identités locales. « Cette pensée inspire aussi, en France, les républicains désireux de capter le vote rural, qui célèbrent la “petite patrie” dans la “grande patrie” pour maintenir des communautés paysannes fortes », explique l’historien Pierre Cornu.

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Alors que l’industrialisation attire en ville des populations jusque-là rurales, la ferme nourricière devient l’un des piliers de la IIIe République (1870-1940)« L’exaltation du modèle de l’exploitation familiale représente un contrepoids au capitalisme industriel et aux mobilités en plein essor, perçus comme les symboles de la perte des valeurs, souligne l’historien. Les productions locales sont célébrées et valorisées. »

Dans cette perspective, le localisme n’est pas sans rapport avec l’agrarisme, cette notion glorifiant les vertus du monde de la terre, des valeurs rurales et des productions locales, qu’elle oppose au nomadisme et au cosmopolitisme urbain« La société reste aujourd’hui profondément imprégnée de cet imaginaire, beaucoup plus puissant en France que dans les pays voisins », constate l’historien.

Avec l’émergence des enjeux écologiques et la critique d’un Etat centralisateur, la priorité donnée au local fait son retour dans les années 1970, dans des milieux politiques très différents. A l’extrême droite, Alain de Benoist et la nouvelle droite théorisent un localisme identitaire, centré sur l’« enracinement » de communautés autochtones fermées« Il s’agit de protéger les conditions environnementales et les écosystèmes qui auraient vu naître une identité ou une ethnie particulière, et qui seraient nécessaires à sa reproduction », souligne le chercheur Antoine Dubiau, auteur de l’ouvrage Ecofascismes (Grevis, 2022).

Espace de résistance

Cette idée continue d’irriguer aujourd’hui des courants d’extrême droite. « Dans la mouvance nationaliste non partisane, le localisme identitaire est, depuis le début des années 2010, une idée centrale faisant converger antimondialisation, écologie, gouvernance et identité », affirme Lise Benoist, doctorante en géographie qui travaille sur l’écologie au sein de l’extrême droite extraparlementaire.

En témoigne la création, en 2020, du Parti localiste, satellite du Rassemblement national (RN). Le RN a d’ailleurs intégré le localisme dans son programme présidentiel en 2022, « même si cette mise en avant relevait plus du slogan que du cœur de doctrine », précise Antoine Dubiau.

A l’extrême gauche et à gauche aussi, les années 1970 ont marqué le retour de la pensée locale comme espace de résistance – cette fois au capitalisme, à l’industrialisme et aux valeurs individualistes. Aux Etats-Unis, cette période voit naître des idées nouvelles issues du mouvement anarchiste. Ainsi, l’écologie sociale de Murray Bookchin remet en cause l’organisation hiérarchique de la société et promeut une fédération de communes autonomes, tandis que le biorégionalisme vise à repenser l’occupation d’un territoire à partir de ses ressources.

Manifestation de la Confédération paysanne, à Murs, près de Châtillon-sur-Indre (Indre), le 29 août 2018.
Manifestation de la Confédération paysanne, à Murs, près de Châtillon-sur-Indre (Indre), le 29 août 2018. GUILLAUME SOUVANT / AFP

En France, le mouvement écologiste et le syndicat agricole Confédération paysanne, créé en 1987, soutiennent la relocalisation de l’économie et le rôle d’une agriculture paysanne dans la gestion des territoires ruraux. A l’étiquette « localiste » qu’ils jugent porteuse d’une vision réactionnaire, ils préfèrent la formule « Penser global, agir local »articulant les enjeux planétaires et l’action concrète à l’échelle d’un territoire. « Ils réinventent une forme d’agrarisme de gauche, défendant les vertus de petites unités ancrées sur leur territoire, respectueuses de l’environnement, de l’emploi et de la qualité des produits, en marge du modèle productiviste », constate l’historien Pierre Cornu. Dans les luttes écologistes émergent aussi de nouvelles formes de gouvernance à l’échelle des bassins de vie, comme sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique).

Plutôt que l’enracinement dans le sol natal, ces mouvements privilégient l’ancrage sur un territoire où chacun peut décider de s’installer.

Entre cette gauche écologiste, qui considère l’« agir local » comme un levier face à la catastrophe environnementale, et l’extrême droite, davantage préoccupée de préserver cadres de vie et identités immuables, l’écart est profond.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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