La financiarisation de la santé: après la biologie, le dentaire, l’ophtalmologie, la radiologie, c’est autour des centres de soins non programmés.

La financiarisation de la médecine générale impacte négativement les soins

Jean-Bernard Gervais | 25 Février 2026 https://www.jim.fr/s/viewarticle/financiarisation-médecine-générale-impacte-2026a10005yx?ecd=wnl_all_260225_jim_daily-doctor_etid8135853&uac=368069PV&impID=8135853&sso=true

Le 29 janvier dernier, le syndicat de médecins généralistes MG France organisait un colloque portant entre autres sur la financiarisation de la santé. Mais de quoi s’agit-il ? Daniel Benamouzig, directeur de recherche au CNRS, titulaire de la chaire santé, a circonscrit ce phénomène. 

« La financiarisation recouvre en réalité deux aspects distincts.

D’une part, il s’agit d’une ambiance générale liée à la présence croissante d’acteurs privés et financiers, ainsi qu’à l’utilisation de nouveaux instruments financiers et juridiques, et à l’arrivée de nouveaux types d’acteurs impliqués dans ces problématiques.

D’autre part, il existe une approche beaucoup plus technique qui concerne essentiellement un changement de propriété : les outils de production, notamment dans le domaine des soins, passent d’acteurs privés professionnels de santé vers d’autres acteurs privés qui ne sont plus des professionnels de santé mais bien des acteurs financiers », introduit-il.

Trois modèles

Ces acteurs financiers interviennent dans le domaine de la santé

« Le premier modèle concerne le changement de propriété : l’entrée d’acteurs privés ou financiers dans le capital permet un contrôle direct sur l’activité des sociétés.

Le deuxième modèle s’appuie fortement sur l’emprunt bancaire, ce qui soumet l’activité à une pression financière accrue.

Enfin, le troisième modèle, plus indirect mais tout aussi influent, repose sur la dépendance à des prestataires extérieurs qui facturent divers services (systèmes d’information, achats, gestion des rémunérations), même aux structures à but non lucratif », poursuit Daniel Benamouzig.

Quels sont les risques encourus en matière d’accès aux soins ?

Le développement d’organisations quasi-monopolistiques ou oligopolistiques dans certains territoires soulève des risques, notamment des problèmes de pérennité de l’accès aux soins en cas de défaillance d’un acteur dominant. La régulation du secteur est compliquée par le manque d’informations financières claires et de transparence concernant les flux publics et sociaux.

Par ailleurs, ces structures peuvent accroître les inégalités, notamment à travers la sélection de patients ou d’actes plus rentables et une focalisation sur le curatif au détriment du préventif. Enfin, la financiarisation entraîne une redistribution inversée, une part des financements sociaux est distribuée aux actionnaires plutôt qu’aux bénéficiaires du système de santé, analyse le sociologue.

La biologie, première cible de la finance

S’il est un secteur du soin qui a subi de plein fouet la financiarisation, c’est bien la biologie médicale. Le Dr Lionel Barrand, président du syndicat Les biologistes médicaux, explique la genèse de cette financiarisation : « L’instauration d’une accréditation en 2013 parmi les plus strictes au monde, avec 100 % des examens concernés, a été imposée. Cette mesure a encouragé de nombreux biologistes à rejoindre de grandes structures, car l’accréditation Cofrac excède largement une simple démarche qualité.

Le second facteur qui a favorisé la concentration du secteur concerne la baisse des tarifs.

Enfin, il convient de mentionner le recours à des dispositifs permettant de contourner la loi de 1990, qui veut que le capital des laboratoires de biologie soit détenu majoritairement par les biologistes : il est possible, avec seulement 1 % du capital, de posséder jusqu’à 20 % des droits financiers. À présent, six groupes contrôlent 74 % du secteur. »

Une perte de proximité

Les effets sur la pratique professionnelle des biologistes sont néfastes. Cette évolution s’est notamment traduite par une perte de proximité et la nécessité de réaliser des économies d’échelle. 

Dans les territoires ruraux peu peuplés ou dans des quartiers difficiles, ces facteurs conduisent généralement à la fermeture partielle ou totale des laboratoires, en particulier l’après-midi, ce qui peut avoir pour effet de saturer les urgences

Par ailleurs, la sélection des actes selon leur rentabilité devient de plus en plus fréquente. Que ce soit au sein de grands groupes ou chez les indépendants, ces contraintes économiques impactent le choix et la qualité des services proposés. Des pratiques telles que la proposition systématique de certains tests non recommandés ou non remboursés (comme les IgG anti-aliments) illustrent cette tendance.

« Depuis le début des années 2000, des dosages d’anticorps IgG à divers aliments dont le blé sont proposés par divers laboratoires privés à des coûts élevés et non pris en charge par l’assurance maladie.

Ces tests IgG ne permettent absolument pas de diagnostiquer une allergie alimentaire ni même une sensibilité alimentaire quelle qu’elle soit. Ces IgG témoignent uniquement d’un contact de l’organisme avec l’aliment. Leur utilisation n’est pas recommandée », indiquait encore récemment l’Association française de FMC en gastro-entéro-hépatologie.

L’apparition de centres de soins non programmés

Le Dr Sébastien Adnot, délégué national de MG France dans la région PACA, décrit pour sa part les effets naissants de la financiarisation en médecine générale, via l’apparition de centres de soins non programmés : « En PACA, on dénombre plus d’une centaine de centres de soins non programmés, dont l’implantation s’est accélérée, notamment depuis la période Covid‑19. Ils reposent sur des structures juridiques et financières complexes telles que sociétés mères, holdings, SCI, sociétés immobilières, logistiques et parfois des sociétés éditrices de logiciels.

Le point commun entre ces structures réside dans le fait que l’outil de travail n’appartient plus au médecin : les locaux, l’organisation, le système informatique, la gestion des rendez-vous, ainsi que le secrétariat et la logistique sont assurés par la structure ou la société mère. En contrepartie, les médecins exerçant dans ces centres versent une rétrocession d’honoraires, généralement comprise entre 20 et 30 % selon les établissements », poursuit-il.

Encadrement de l’activité médicale

Là encore, la financiarisation impacte négativement les soins. Dans certains centres, des dispositifs encadrent l’activité médicale sous forme d’aides à la prescription ou de recommandations de cotation, parfois accompagnés de pressions implicites pour privilégier les actes rentables, ce qui interroge quant à l’indépendance des médecins.

« En région PACA, notamment dans les Bouches-du-Rhône, on observe des pratiques irrégulières liées aux cotations YYYY010 qui désignent les urgences vitales, normalement exceptionnelles, mais utilisées plusieurs centaines de fois par mois, ce qui soulève des doutes sur la conformité et la fréquence réelle des urgences vitales traitées », indique le Dr Adnot.

Autre effet délétère, cette fois-ci sur la démographie médicale : « Ces centres attirent surtout de jeunes médecins, d’anciens urgentistes ou des praticiens proches de la retraite, en leur offrant un exercice clé en main sans passer par une installation traditionnelle. Cependant, cela entraîne une perte d’attractivité pour la médecine générale et détourne des ressources médicales des urgences hospitalières. De plus, ces structures ont un impact direct sur l’offre de soins en journée comme sur la permanence des soins la nuit et les week-ends, puisqu’elles fonctionnent généralement de 8 h à 22 h. Cette large amplitude horaire sert souvent de prétexte pour ne pas participer à la PDSA, ce qui fragilise les plannings de garde », précise-t-il.

Et de conclure : « En région PACA, les centres de soins non programmés représentent bien plus qu’une simple nouvelle offre médicale : ils sont devenus des structures économiques performantes, dotées de forts rendements, qui modifient profondément la pratique médicale et réorganisent les soins primaires. »

Cet article a été initialement publié sur Medscape France qui comme le JIM fait partie du Réseau professionnel Medscape 

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2026/02/11/centres-de-soins-non-programmes-une-offre-en-expansion-non-encadree-par-la-loi/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/10/29/opposition-des-centres-de-sante-et-maisons-de-sante-au-nouveau-statut-dans-le-code-de-sante-publique-pour-les-structures-specialisees-en-soins-non-programmes-snp/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/10/20/les-centres-de-soin-non-programmes-vont-ils-enfin-etre-reconnus/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/04/17/les-urgentistes-ne-veulent-pas-faire-les-bouchetrous-dans-les-centres-medicaux-de-soins-immediats-cmsi/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/03/10/une-trentaine-de-centres-medicaux-de-soins-immediats-qui-se-veulent-une-alternative-aux-urgences-hospitalieres-sont-implantees-en-france/

https://environnementsantepolitique.fr/2026/02/12/le-role-du-sas-36-et-de-loffice-de-soins-alternatifs-transitoires-osat-dans-lindre/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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