Le casse-tête géographique des couples d’internes en médecine

« On passe tout notre temps ensemble » : chez les jeunes médecins, qui se ressemble s’assemble

Près d’un tiers des titulaires de doctorat de médecine se mettent en couple avec un autre diplômé de cette filière élitiste. L’exigence des études, les difficultés liées au métier ou encore la féminisation de la profession permettent de l’expliquer. 

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aujourd’hui à 07h00, modifié à 08h24 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/02/25/on-passe-tout-notre-temps-ensemble-chez-les-jeunes-medecins-qui-se-ressemble-s-assemble_6668166_4401467.html#:~:text=%C3%89tudes%20sup-,%C2%AB%20On%20passe%20tout%20notre%20temps%20ensemble%20%C2%BB%20%3A%20chez%20les%20jeunes,dipl%C3%B4m%C3%A9%20de%20cette%20fili%C3%A8re%20%C3%A9litiste.

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« Je t’aime, Meredith Grey, et je veux passer le reste de ma vie avec toi », murmure le docteur Shepherd. Pour sa demande en mariage, le chirurgien aux yeux bleus perçants a tapissé l’ascenseur de l’hôpital de radios d’IRM cérébrales – les opérations partagées avec son ancienne interne et future fiancée. Dans la série américaine Grey’s Anatomy, créée en 2005 par Shonda Rhimes, toute la vie amoureuse et professionnelle des médecins s’écrit au sein d’un hôpital imaginaire de Seattle, au détour des couloirs et entre deux chirurgies à suspense. Et si, au-delà de cette version outre-atlantique fantasmée, l’amour flottait aussi bel et bien dans les couloirs des facultés de médecine et hôpitaux publics français ?

Il s’avère que, en France, la probabilité pour un médecin d’être en couple avec un autre médecin est de 30 %. Un chiffre particulièrement haut lorsqu’on considère que les 237 000 médecins en activité et les 94 000 étudiants en médecine représentent moins de 0,5 % de la population. « Les titulaires de doctorat en médecine présentent un fort degré d’homogamie éducative, c’est-à-dire une tendance à s’unir lorsqu’on a des caractéristiques éducatives semblables », assure Vincent Lignon, maître de conférences en sciences économiques à l’université de Perpignan Via Domitia. Dans l’étude qu’il a coécrite en 2015 pour la revue Economie et Statistique, il s’agit même du diplôme pour lequel le degré d’homogamie est le plus haut, devant le master d’école de commerce (18 %).

De fait, on sait déjà que le coup de foudre n’a rien d’aléatoire, pour les médecins comme pour le reste de la population. On se rencontre le plus souvent au cours de ses études, au travail, par des amis communs. Chacun a ainsi plus de chance de vivre avec quelqu’un d’un même groupe social. Néanmoins, si la tendance globale, depuis cinquante ans, est à un affaiblissement de l’homogamie, celle-ci continue d’augmenter pour les filières d’élite – comme les grandes écoles –, selon une étude menée à partir des enquêtes de l’Insee de 1969 à 2011. « La médecine pourrait se rapprocher des grandes écoles, puisqu’il y a eu une féminisation, qui crée des possibilités de couples homogames qui n’existaient pas avant », estime Milan Bouchet-Valat, sociologue à l’Institut national d’études démographiques et auteur de l’étude.

Soutien moral

L’explication dépasse pourtant l’augmentation du nombre de femmes dans la profession. Le temps long des études est une première hypothèse. Avec dix à douze ans de formation ponctués de deux concours et de l’écriture d’une thèse, les études de médecine en France font partie des cursus du supérieur les plus longs et exigeants, augmentant la probabilité de se rencontrer à l’université ou à l’hôpital. A cela s’ajoute « une compréhension mutuelle des contraintes professionnelles », complète Vincent Lignon. Pendant leur internat, les étudiants passent environ soixante heures par semaine à l’hôpital, et la plupart des spécialités médicales impliquent aussi des gardes et des astreintes de nuit. Par ailleurs, concevoir ce qu’implique le décès d’un patient, par exemple, ou la prise en charge d’une famille permet aux acteurs de ce milieu à part de s’apporter une aide morale.

C’est ce que racontent Sacha et Marie, étudiants en sixième année de médecine à Paris, en couple depuis quatre ans, depuis leur rencontre sur les bancs de l’école. S’ils passent « tout leur temps ensemble », de la bibliothèque universitaire au petit appartement où ils ont emménagé, c’est aussi parce qu’ils sont un soutien essentiel l’un pour l’autre. « On sait à quel point ça peut être difficile de tenir le coup quand on est seul », souligne Sacha. Marie acquiesce : « L’année dernière, il m’arrivait de partir en crise de larmes à cause de classements, en amont du concours de l’internat : Sacha comprenait très bien et, s’il n’avait pas été là, j’aurais peut-être baissé les bras. »

Lire l’enquête (2026) | « On est des pions à déplacer » : le casse-tête géographique des couples d’internes en médecine

C’est enfin au niveau des valeurs et du niveau de vie que se joue la durée du couple. « Des différences importantes de niveau de vie peuvent créer des divergences, et faire les mêmes études ou le même métier peut beaucoup jouer », explique Milan Bouchet-Valat. Une origine sociale similaire peut aussi influer sur la formation des couples, dans un contexte où 59 % des étudiants en deuxième année de médecine restent « d’origine très favorisée » en 2023, selon une note d’information du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

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S’il n’existe pas de chiffres français sur l’orientation des enfants de médecins, tout laisse à penser que, comme pour le reste de l’élite socioprofessionnelle, ceux-ci ont plus de chance de réussir des études sélectives, parmi lesquelles les études de médecine, créant ainsi des dynasties de médecins. Sacha et Marie, en revanche, ne se voient pas conseiller leur profession à leurs futurs enfants : « C’est un beau métier, mais on voit des choses très dures, et l’hôpital est dans un état catastrophique », remarque Marie, mitigée. « On verra comment ça évolue », relativise Sacha.

« On est des pions à déplacer » : le casse-tête géographique des couples d’internes en médecine

Depuis la dernière réforme des études de médecine, l’algorithme qui répartit les futurs internes dans les centres hospitaliers universitaires de France ne permet plus de garantir leur affectation dans la même ville que leur partenaire. 

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le 19 février 2026 à 07h00, modifié le 20 février 2026 à 10h21 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/02/19/c-a-ete-la-douche-froide-le-casse-tete-geographique-des-couples-d-internes-en-medecine_6667348_4401467.html

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JULIE GUILLEM

Victoire (qui, comme les autres jeunes interviewés, n’a pas souhaité donner son nom de famille) a eu 26 ans pendant sa sixième année de médecine à Reims (Marne). Quand elle repense à cette période, un an plus tard, elle revit « la colère et la détresse » de longs mois à se demander, entre les révisions, ce qu’il adviendrait des cinq prochaines années de sa vie. Car l’étudiante est tombée amoureuse – d’une autre Victoire, le hasard fait bien les choses. Elles sont dans la même promotion et partagent chaque étape de leurs études : les révisions en bibliothèque, les concours… comme l’angoisse de leur future affectation en tant qu’internes dans un centre hospitalier universitaire (CHU) de France.

Comme tous les futurs médecins, les deux Victoire s’apprêtent alors à vivre cette étape fondatrice de l’« appariement », soit le moment où les étudiants se voient attribuer une spécialité – chirurgie, psychiatrie, oncologie… – en fonction de leurs résultats aux épreuves classantes nationales (ECN). Elles font partie de la deuxième promotion à passer par une nouvelle procédure, établie par la réforme du second cycle des études de médecine. Depuis 2023, les ECN de trois jours donnant lieu à un unique classement national ont été remplacées par une sixième année jalonnée d’épreuves sous forme de questions à choix multiple (QCM) en octobre, puis d’oraux au printemps, qui permettent d’établir 13 classements par groupes de spécialités.

Quand vient l’été, chaque étudiant émet jusqu’à 80 vœux, un vœu correspondant à une spécialité dans une ville. Puis un algorithme permet d’attribuer à chacun une affectation en fonction du classement de ses vœux. Cet algorithme va tourner huit fois, simulant à chaque fois un résultat final et permettant aux étudiants d’adapter leurs vœux et de revoir leurs ambitions. Leur affectation définitive tombe au même moment pour tout le monde, au bout du dernier tour, au mois de septembre. Ils sont alors engagés pour quatre à six ans d’internat au même endroit, sans aucune possibilité de changement.

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Pour les couples de jeunes médecins, c’est là que le bât blesse : ceux qui aimeraient passer ces années dans la même ville n’ont aucun moyen de s’en assurer. Pendant les mois qui précèdent l’appariement, Victoire contacte les associations, draine les forums pour chercher des solutions. « On n’a plus 18 ans, c’est fou qu’on ne prenne pas en considération notre vie personnelle, déplore l’interne en psychiatrie. On vit constamment dans la projection : quand j’aurai fini mon partiel, mon concours, mon internat, à 31 ans, je pourrai enfin commencer à décider pour moi-même. » En pariant sur des villes moins cotées, Victoire et Victoire sont néanmoins parvenues à atterrir dans la même ville, Amiens.

« Douche froide »

Annoncée dès 2018, la fin des ECN était pourtant le fruit d’une mobilisation importante « des étudiants, des doyens, du conseil scientifique en médecine », estimant collectivement que « le système antérieur, qui faisait reposer toute l’entrée en troisième cycle sur les ECN, était trop brutal », commente Philippe Touzy, directeur du département des concours du Centre national de gestion, chargé d’appliquer la réforme. Mais en visant, grâce aux 13 classements différents, à ce queles étudiants puissent mieux cibler leur spécialité, la réforme a aussi beaucoup complexifié la procédure.

Ainsi, jusqu’en 2023, le classement national amenait les étudiants à choisir leur affectation les uns après les autres – le premier, puis le deuxième, et ainsi de suite. Dans cette configuration, le membre du couple qui avait obtenu la meilleure note pouvait se « déclasser » pour rejoindre le niveau de son partenaire afin qu’ils puissent prendre leur décision au même moment. « Aujourd’hui, ce déclassement n’est plus possible, c’est le principe même de l’algorithme : on a un système qui est totalement différent », tranche Philippe Touzy.

Le responsable s’estime satisfait de cette réforme, qui « se met en place comme prévu ». Un « comité de suivi » se réunit régulièrement pour ajuster au besoin le nouveau dispositif. C’est ainsi qu’entre 2024 et 2025 les simulations sont passées de douze à huit tours, et que des éléments d’information ont été ajoutés afin que les étudiants puissent mieux visualiser le positionnement de leurs vœux.

Marie et Loïc, internes de 26 ans en anatomopathologie et en médecine d’urgence, faisaient partie de l’autoproclamée promotion « crash-test » – la première à passer par la nouvelle procédure, en 2023. « Tous les quinze jours, on recevait de nouvelles consignes complètement différentes. On nous avait vendu la possibilité d’être affectés au même endroit, jusqu’à un dernier mail en début de sixième année, qui nous disait qu’il n’y en aurait pas et que ça ne changerait pas : ç’a été la douche froide », dit-elle en soupirant.

Le couple, qui s’est rencontré pendant son externat à Nancy, avait déjà établi qu’ils préféraient avoir chacun leur « spécialité de cœur », même si cela scellait leur séparation géographique. Et avec le peu de places disponibles en anatomopathologie, Marie tombait dans une ville différente à chaque simulation, opérant un tour de France aléatoire impossible à suivre pour son amoureux. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée définitivement affectée à Nantes, tandis qu’il restait à Nancy. Leur destin pour les quatre ans à venir : de quatre heures trente à six heures dix de train environ, une fois par mois, pour se retrouver.

« On est des pions à déplacer, déplore Marie. Les institutions n’en ont rien à faire de qui nous sommes, de ce qu’on vit. D’ailleurs, elles ne le savent pas, puisqu’elles font des réformes qui n’ont pas de sens. » De fait, le choix de ne pas prendre en compte la vie personnelle des futurs médecins peut être vu comme le marqueur d’une certaine vision vieillissante du métier. « Pour l’ancienne génération, on est censés dévouer notre vie au travail, souligne Mélanie Debarreix, présidente de l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI). Mais aujourd’hui, les étudiants en médecine et les internes ont besoin de concilier leurs vies professionnelle et personnelle. »

Impossibilité de se projeter

Car la plupart des jeunes internes ont entre 24 et 30 ans. L’âge des engagements personnels, de la consolidation du couple, parfois du mariage et de la parentalité. « Souvent, les gens rapprochent la situation des internes de celle des gendarmes ou des profs, mais c’est incomparable : on finit nos études beaucoup plus tard, insiste Zoé, étudiante en 4e année à Lille et dont le fiancé est parti en internat à Amiens en octobre. Quand, à 30 ans, tu n’as pas encore acheté une maison, fondé de famille, que tu as été propulsé à droite à gauche sans faire de rencontres, c’est très compliqué. »

Cette impossibilité de se projeter, l’impression d’avoir « sa vie personnelle sur la sellette », s’ajoute à « un système qui épuise les étudiants», appuie Mélanie Debarreix : environ soixante heures de travail par semaine, des stages tous les six mois, parfois loin de leur domicile… « La santé mentale des étudiants en médecine est catastrophique », soutient-elle, rappelant les chiffres issus d’enquêtes menées par l’ISNI : une tentative de suicide d’interne tous les dix-huit jours, 66 % de burn-out déclarés par les externes et les internes en 2024.

Le syndicat défend donc l’importance de faciliter la construction personnelle des futurs médecins, du couple à la parentalité. « Si on n’est pas bien au quotidien d’un point de vue personnel, c’est compliqué d’être un bon médecin », défend celle qui est aussi interne en radiologie à Dijon. D’ailleurs, les temps ont bien changé depuis que le schéma classique était celui d’un médecin masculin marié à sa secrétaire de cabinet : en 2025, le nombre de femmes médecins a dépassé pour la première fois celui des hommes, et celles-ci remplissent déjà depuis plusieurs décennies les deux tiers des bancs étudiants.

Comme dans le reste de la société, les priorités des jeunes médecins se transforment. L’été 2025, celui précédant leur appariement, Ethan et Lina se sont mariés. Il veut alors être dermatologue, elle gastro-entérologue. Mais Ethan, 27 ans, se rend compte que son classement ne lui permettra pas d’obtenir sa spécialité dans la même ville que Lina. Il n’hésite pas longtemps, et abandonne la dermatologie. « J’ai pris cette décision parce que j’étais le facteur limitant. Je me suis dit : je veux rentrer tous les soirs et être avec ma femme », affirme celui qui est finalement interne en ophtalmologie à Paris.

Le jeune homme n’a aucun regret. Heureux de son choix, il profite de vivre avec sa compagne. Etre ensemble ouvre le champ des possibles : partir faire un peu de recherche à l’étranger, avoir des enfants. « Une vie comme tout le monde », même en tant qu’internes. « Pour moi, la famille, c’est plus important que le travail, de très loin », assure Ethan, serein. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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