Les bons sondages de Giorgia Meloni, un succès en trompe-l’œil
Analyse
Allan KavalRome, correspondant
Même si 71 % des Italiens estiment que leur pays va dans la « mauvaise direction », la présidente du conseil italien bénéficie d’un important niveau de confiance dans l’opinion. Abstention majeure, électorat vieillissant et opposition divisée expliquent cet apparent paradoxe.
Dans une Europe qui tangue, Giorgia Meloni présente un cas unique. Voisine d’une France aux gouvernements faibles et partenaire d’une Allemagne où les partis traditionnels sont talonnés par l’extrême droite, la présidente du conseil italien, héritière du néofascisme, présente, dans les enquêtes d’opinion, une solidité sans équivalent. Elle a beau désigner des ennemis intérieurs toujours plus nombreux, rien ne semble l’atteindre, alors qu’approche un référendum sur la réforme de la magistrature prévu les 22 et 23 mars.
D’après l’institut YouTrend, son parti, Fratelli d’Italia, se maintient à 29,7 % des intentions de vote, un chiffre supérieur à celui des élections législatives de 2022 (26 %) et des européennes de 2024 (28,8 %). Le niveau de confiance envers Meloni, évalué à 45 % dans l’Eurobaromètre 2026, est à comparer aux 33 % de Friedrich Merz, chancelier allemand, et aux 15 % de satisfaction d’Emmanuel Macron.Cette situation lui donne même une assurance suffisante pour s’ingérer dans la situation politique d’une France sous tension, comme elle l’a fait une nouvelle fois à la suite de la mort du militant d’extrême droite radicale Quentin Deranque.
« Meloni est exceptionnellement stable. Cela ne signifie pas que les Italiens soient enchantés, remarque le président d’Ipsos Italie, Nando Pagnoncelli. Les électeurs ont tout essayé et aucune alternative nouvelle ne se présente, beaucoup pensent qu’il vaut mieux se contenter de l’existant. » D’après son institut, 71 % des Italiens ayant un avis sur la question estiment que leur pays va dans la « mauvaise direction ».
« Le taux d’abstention oscille autour de 40 %. Cela facilite la tâche à Giorgia Meloni qui ne doit convaincre qu’une partie limitée de l’électorat,explique Lorenzo Pregliasco, le directeur de YouTrend, la priorité de la majeure partie des ceux qui votent étant de conserver une forme de statu quo, notamment fiscal. » La logique serait la même en matière économique, où 68 % des Italiens perçoivent une situation négative selon l’Ipsos. A défaut de résultats en matière de croissance, d’emploi, de réduction des inégalités, le gouvernement parvient à afficher une baisse du déficit, la dette étant un sujet traumatique en Italie.
Signes d’allégeance
« L’aspect démographique est central. Les électeurs âgés sont essentiellement intéressés par la conservation des acquis », rappelle Nando Pagnoncelli. Or, en Italie, un quart de la population a plus de 65 ans d’après l’agence européenne Eurostat. L’âge médian y est le plus élevé d’Europe, avec 49,1 ans, et l’âge moyen est de 44,9 ans. Face à un tel électorat, Giorgia Meloni entretient un discours sécuritaire associant la petite délinquance à la figure du jeune Italien arabe des villes du nord du pays.
Des discussions ont lieu sur la perspective de planifier des expulsions d’étrangers et même de certains Italiens jugés « non assimilables ». En particulier à travers une proposition de loi d’initiative populaire portée notamment par CasaPound, organisation néofasciste connue pour ses liens anciens avec la Mafia, qui sera examinée par le Parlement italien où ce groupe violent dispose de soutiens.
Le mécontentement existant n’est pas canalisé par une opposition qui est divisée. Additionnées, les intentions de vote en sa faveur la placeraient pourtant au coude-à-coude avec la coalition au pouvoir, selon les derniers chiffres de YouTrend. Aucune mesure politique ne fait l’unanimité parmi ses composantes dépourvues d’un leadership fort, là où Giorgia Meloni a consolidé le sien. « La présidente du conseil incarne un personnage susceptible de créer un lien affectif avec ses électeurs, estime Alessandra Ghisleri, à la tête de l’institut Only Numbers. Elle parvient à projeter une image de sérieux en conservant une attitude populaire et directe, en rupture avec les élites traditionnelles. »
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Cette personnalisation joue sur la scène internationale. Là encore, un paradoxe émerge. Pourquoi Giorgia Meloni, qui a voulu que l’Italie rejoigne comme observateur le Board of Peace (Conseil de la paix) de Donald Trump, choisit-elle une posture de soumission à l’égard des Etats-Unis au moment où les Italiens, comme leurs concitoyens européens, rejettent le président américain ? Les signes d’allégeance se succèdent alors que le solde entre les personnes considérant les Etats-Unis comme un allié et celles les voyant comme un adversaire est passé de 47 % à 19 % au début de l’année, selon l’Ipsos. « Meloni a réussi à persuader son électorat qu’elle jouissait d’une relation privilégiée avec Trump, en mesure de protéger l’Italie » explique Nando Pagnoncelli.
Entre une opposition incapable de produire un projet concurrent, un électorat démobilisé et vieillissant, Giorgia Meloni et les siens pourraient, en continuant à désigner des ennemis intérieurs – journalistes, « intellectuels de salon », représentants de la gauche, communautés d’origine arabe et musulmane des périphéries urbaines, Roms –, considérer avec sérénité l’échéance des élections législatives de 2027.
Reste une étape majeure : le référendum sur une réforme de la magistrature censée « dépolitiser » les juges « rouges » accusés de faire bloc avec ces éléments présentés comme hostiles à la collectivité nationale. Or ses opposants, bien que toujours minoritaires, ont le vent en poupe.
Si le ministre de la justice, Carlo Nordio, est allé jusqu’à assimiler le Conseil supérieur de la magistrature à un « système paramafieux », Giorgia Meloni, elle, évite de personnaliser la campagne, de plus en plus tendue. Elle a exclu de quitter le pouvoir en cas de défaite, ayant bien en tête le référendum constitutionnel qui fut funeste à Matteo Renzi en 2016. En juillet 2014, le parti de cet ancien leader de centre gauche à qui tout souriait avait atteint les 41 % d’intention de vote alors qu’il était président du conseil. Il dirige désormais un parti centriste culminant à 2,3 % dans les sondages.
*Hervé Rayner, politiste : « En Italie, la tentative de mise sous tutelle des magistrats s’inscrit dans une offensive visant à neutraliser les contre-pouvoirs »
Tribune
La confrontation de l’exécutif avec la justice, qui avait atteint un pic d’intensité durant les gouvernements Berlusconi, regagne en vigueur depuis que Giorgia Meloni est devenue présidente du conseil, analyse le professeur en science politique dans une tribune au « Monde ».
Le 30 octobre 2025, le Sénat italien approuvait en deuxième lecture un projet de loi susceptible d’affaiblir le pouvoir judiciaire par une séparation drastique des carrières entre magistrats du siège (chargés du jugement) et du parquet (instruction et accusation). Figurant parmi les objectifs prioritaires du gouvernement de coalition entre la droite et l’extrême droite dirigé par Giorgia Meloni, cette réforme reprend l’un des chevaux de bataille de Silvio Berlusconi, le magnat si prompt à fustiger « les toges rouges » qui avaient l’impudence de scruter l’origine de sa fortune.
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Quelques dizaines de ses fidèles ont d’ailleurs aussitôt rendu hommage à l’ancien président du Conseil (condamné en cassation pour fraude fiscale) décédé en 2023, tandis que Giorgia Meloni, qui fut sa ministre de la jeunesse, célébrait un « but historique et un engagement concret maintenu en faveur des Italiens ». Parce qu’il modifie la Constitution et a recueilli moins des deux tiers des suffrages parlementaires, ce texte de loi devra en passer par un référendum confirmatif, prévu au printemps prochain, pour être définitivement adopté.
Censé garantir des procès plus équitables, il scinde la magistrature en deux corps professionnels – d’un côté les représentants du ministère public, de l’autre les juges –, et son Conseil supérieur en deux organes dont les mandataires ne seront plus élus par leurs pairs mais tirés au sort. Ce projet peut paraître secondaire, mais il revêt une grande portée symbolique en ce qu’il exprime une résolution à diviser – pour mieux régner – une magistrature réputée pour son autonomie, et à en contrôler une partie, les représentants du ministère public.
Retour aux années 1960
Cette tentative gouvernementale de mise sous tutelle des représentants du ministère public, sorte de retour à la voie hiérarchique qui prévalait jusqu’aux années 1960, s’inscrit dans une plus vaste offensive visant à neutraliser les contre-pouvoirs : loi atténuant la capacité de contrôle de la Cour des comptes, mesures entravant l’activité des journalistes d’investigation (par exemple avec la systématisation des plaintes en diffamation ou les lois bâillons…)
Plus largement, le ministre de la justice, Carlo Nordio, affilié au parti de Meloni (Fratelli d’Italia), a d’ores et déjà limité le recours aux écoutes téléphoniques et la publication dans la presse du contenu des mandats de détention préventive. Il a aussi abrogé le délit de « détournement de pouvoir » du code pénal, très souvent utilisé par les magistrats travaillant sur les dossiers de corruption et d’infiltrations mafieuses, et changé celui de « trafic d’influence », soit autant de coups portés aux enquêtes les plus dérangeantes.
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De hauts magistrats ont dénoncé l’énième atteinte à l’indépendance de la magistrature d’une politique pénale qui, sévère envers la criminalité commune qui remplit les prisons, tend à fermer les yeux sur celle des cols blancs. Des observateurs font de Licio Gelli, grand maître de la loge maçonnique couverte P2 (à laquelle adhérait Berlusconi), l’inspirateur posthume de cette reprise en main de la magistrature. Au cœur de la guerre froide, cette loge a formé un réseau complice d’attentats meurtriers à la base de la « stratégie de la tension » (de 1969 à 1980), afin d’effrayer la population dans l’espoir de faire advenir un gouvernement autoritaire.
Alors qu’elle se plaît à rappeler s’être inscrite au Mouvement social italien (MSI, néofasciste) à la suite de l’assassinat du magistrat antimafia Paolo Borsellino, Meloni a rejoint un parti qui a pourtant radicalement changé sa position envers la magistrature. Entre 1992 et 1994, l’opération « Mains propres », série d’enquêtes judiciaires sur le financement illégal des partis, lancée par le parquet de Milan et soutenue par de puissantes mobilisations, a bouleversé le jeu politique : les 12 000 personnes poursuivies comprenaient pas moins de 338 députés et 100 sénateurs.
Compétition politique
L’effondrement subséquent des cinq partis qui avaient monopolisé le gouvernement depuis 1946 poussa alors le milliardaire Berlusconi, soucieux d’échapper aux substituts du procureur de Milan et de Palerme, à fonder son parti (Forza Italia) et à prendre la tête d’une coalition intégrant le MSI et la Ligue du Nord. Ces deux formations a priori incompatibles (des néofascistes centralistes implantés dans le Sud et des régionalistes anti-méridionaux dans le Nord) ont rapidement cessé de soutenir les parquetiers pour s’associer aux diatribes des milieux berlusconiens (ministres, élus, avocats, dirigeants d’entreprise de média, éditorialistes) à l’encontre des juges.
C’est dire combien la « question judiciaire » scande de longue date la compétition politique et l’agenda institutionnel, une confrontation qui a atteint un pic d’intensité durant les gouvernements Berlusconi (1994, 2001-2006, 2008-2011) et regagne en saillance depuis que Giorgia Meloni a pris la tête de l’exécutif, en octobre 2022.
Si le conflit d’intérêts semble aujourd’hui moins flagrant qu’à l’occasion des lois ad personam taillées sur mesure pour Berlusconi par ses avocats siégeant au Parlement et au ministère de la justice, la présidente du conseil n’en a pas moins repris les mêmes arguments et objectifs. La mise en examen de plusieurs de ses ministres et proches collaborateurs attise les tensions et nourrit un projet de réforme constitutionnelle qui, sous l’angle de la séparation des pouvoirs, prend les traits d’une vendetta motivée sur le plan idéologique (primat du chef de l’exécutif dans le culte de « l’homme fort ») et triviale, puisque consistant à contrarier le contrôle légal de l’exercice du pouvoir. De l’aveu même du ministre Carlo Nordio, cette réforme ne permettrait pas de raccourcir la durée des procès, l’un des maux endémiques de la justice italienne. Mais elle offrirait à certains la possibilité de s’affranchir du principe de l’égalité devant la loi.
Hervé Rayner est maître de conférences en science politique à l’université de Lausanne (Suisse)
**En Italie, nouvelle passe d’armes entre Giorgia Meloni et la justice
La Cour de cassation italienne a donné raison à un groupe d’Erythréens qui avaient dû rester à bord du « Diciotti », en 2018, car l’Italie ne voulait pas qu’ils débarquent sur son sol. La décision a provoqué la colère de la présidente du conseil, Giorgia Meloni, et de son allié Matteo Salvini.

C’est un nouvel épisode de l’affrontement qui se joue entre la magistrature italienne et le gouvernement de Giorgia Meloni sur la question migratoire. Jeudi 6 mars, la Cour de cassation a condamné le gouvernement italien, dominé par l’extrême droite, à indemniser des migrants pour avoir refusé de les faire débarquer sur les côtes italiennes.
L’affaire remonte à août 2018. Plusieurs dizaines de personnes sont bloquées, dans le port de Catane, en Sicile, sur le Diciotti, un navire des gardes-côtes italiens, après avoir été secourues au large de Malte. Le ministre de l’intérieur, Matteo Salvini (Ligue, extrême droite), est inflexible : il n’est pas question d’ouvrir les ports de la Péninsule. L’affaire tourne au psychodrame européen quand Rome exige que les passagers du Diciotti soient pris en charge par d’autres pays membres de l’Union européenne. Rome va jusqu’à menacer de ne plus contribuer au budget communautaire si aucune solution n’est trouvée – un ultimatum dénoncé par Bruxelles.
Dans son arrêt, la Cour de cassation a donné raison à un groupe d’Erythréens qui demandaient des dommages et intérêts à l’Etat italien pour avoir été retenus abusivement à bord. Leur première demande avait été rejetée par la cour d’appel de Rome, en 2024, avant qu’ils se pourvoient en cassation. Jeudi, les juges ont rappelé la primauté du droit international, à commencer par le droit maritime, sur le droit italien. « L’Etat responsable des opérations de sauvetage doit organiser le débarquement dans les plus brefs délais possibles », a souligné la cour, précisant que « les conventions internationales en la matière, auxquelles l’Italie a adhéré, constituent, par voie de conséquence, une limite à la puissance législative de l’Etat ».
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« Une honte de plus » pour Matteo Salvini
La décision a été vertement critiquée par Giorgia Meloni. « Le gouvernement devra indemniser, avec l’argent d’honnêtes citoyens italiens qui paient des impôts, des personnes qui ont tenté d’entrer illégalement en Italie, c’est-à-dire en violation de la loi de l’Etat italien », a dénoncé la présidente du conseil sur les réseaux sociaux. « Je ne pense pas que ce soit le genre de décisions qui rapprochent les citoyens des institutions », a-t-elle ajouté, accusant implicitement les juges d’avoir rendu une décision politique.
Sans surprise, c’est Matteo Salvini, protagoniste de ce feuilleton judiciaire et aujourd’hui ministre des transports, qui a le plus violemment répondu, voyant dans la sentence de la Cour de cassation une « honte de plus » et invitant les juges à payer eux-mêmes les indemnités et à accueillir les migrants « s’ils y tiennent tant ».
Cette nouvelle attaque de la part de la coalition des droites au pouvoir contre la magistrature a fait sèchement réagir la présidente de la Cour de cassation, Margherita Cassano, jugeant « inacceptables les insultes remettant en question la séparation des pouvoirs ». L’opposition italienne s’est également insurgée contre la réaction du gouvernement.
« Plutôt que de faire payer les citoyens italiens comme elle l’entend, Giorgia Meloni devrait faire payer Matteo Salvini, car c’est lui le responsable, explique au Monde Sandro Ruotolo, eurodéputé (Parti démocrate, centre gauche). C’est lui qui a pris cette décision illégitime sur le dos de pauvres gens qui ont risqué leur vie en mer. » Même avis du côté de l’Eglise catholique, qui a accueilli plusieurs migrants érythréens dans ses structures. « Ce n’est que la réparation d’un droit qui avait été violé et non un gaspillage d’argent public », a commenté l’évêque de Ferrare, Mgr Gian Carlo Perego, président de la commission migratoire au sein de l’épiscopat italien.
Le montant des indemnités, dont l’Etat italien sera contraint de s’acquitter, n’a pas encore été fixé par la cour d’appel de Rome. « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’obtenir une indemnisation, mais d’établir la responsabilité de ceux qui ont appliqué ces décisions, a commenté, par la voix de son avocat, un ressortissant érythréen qui vit aujourd’hui au Royaume-Uni. C’était une injustice. [Les autorités italiennes] nous ont privés de notre liberté et de la possibilité de demander l’asile sans que nous ayons commis le moindre délit. »