Les hospitalisations pour automutilation ont augmenté de 86 % chez les filles âgées de 15 à 19 ans depuis 2020)

La difficile prise en charge psychiatrique des 16-18 ans

Quentin Haroche | 07 Octobre 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/difficile-prise-charge-psychiatrique-des-16-18-ans-2025a1000qyd?ecd=wnl_all_260223_jim_infocus_&uac=368069PV&impID=8126414&sso=true

Alors que c’est en principe la règle depuis 2022, seulement 42 % des médecins indiquent que les patients âgés de 16 à 18 ans sont hospitalisés en pédopsychiatrie.

Si l’on dit fréquemment que la psychiatrie est le parent pauvre de la médecine française, la pédopsychiatrie semble encore plus démunie. Depuis plusieurs années, les rapports constatant l’état alarmant de la psychiatrie pour enfants en France se multiplient, alors même que dans le même temps, la demande de soins psychiatriques chez les jeunes augmente, sur fond de crise de la santé mentale au sein de la jeunesse occidentale. On sait ainsi que le nombre de pédopsychiatres en activité a diminué de 34 % entre 2010 et 2022 en France et qu’une quarantaine de départements ne comptent pas le moindre pédopsychiatre libéral.

La situation n’est guère meilleure à l’hôpital, comme le révèle une enquête du syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH) publiée ce vendredi. Entre juillet et septembre dernier, le syndicat a interrogé 665 pédopsychiatres, psychiatres, pédiatres et urgentistes sur un sujet précis : la prise en charge hospitalière des patients âgés de 16 à 18 ans. Ces adolescents, particulièrement touchés par la hausse des troubles psychiatriques chez les jeunes (à titre d’exemple, les hospitalisations pour automutilation ont augmenté de 86 % chez les filles âgées de 15 à 19 ans depuis 2020) se retrouvent en effet régulièrement ballotés entre les services de psychiatrie pour enfants et pour adulte.

La psychiatrie adulte préférée à la pédopsychiatrie pour les adolescents addicts

L’enquête du SPH avait ainsi pour but de mesurer la mise en place de la réforme des autorisations. Adoptée en 2022, cette réforme a posé comme principe que les jeunes âgés de 16 à 18 ans devaient, si nécessaire, être pris en charge en pédopsychiatrie. C’est malheureusement semble-t-il loin d’être le cas. Ainsi, seulement 42 % des médecins interrogés indiquent que les 16-18 ans sont « de façon habituelle » hospitalisés en pédopsychiatrie, dont 9 % évoquent un service en principe destiné aux enfants de moins de 16 ans. Pour le reste, 26,5 % des médecins indiquent que les adolescents sont hospitalisés en pédiatrie, 23,5 % en psychiatrie pour adulte et 8 % dans un service mixte accueillant des jeunes âgés de 16 à 25 ans.

Le choix du service dans lequel l’adolescent est hospitalisé diffère selon le trouble dont il est atteint. En cas de troubles de la personnalité, d’addiction ou de troubles psychotiques, l’hospitalisation en psychiatrie adulte semble ainsi préférée à la pédopsychiatrie.

En cas de troubles du comportement alimentaire (TCA), la pédiatrie classique est privilégiée. Les adolescents suicidaires sont indifféremment hospitalisés en pédopsychiatrie ou en psychiatrie adulte. 

Une « illégalité organisée »

La réforme de 2022 n’autorise en principe l’hospitalisation d’un mineur en psychiatrie adulte que si l’établissement dispose par ailleurs d’un service de pédopsychiatrie et qu’une coordination avec des pédopsychiatres est possible. Une règle trop rigide qui aboutit parfois à des incohérences notent des psychiatres. « Certains jeunes sont contraints de se rendre dans un autre secteur, en psychiatrie adulte, car leur secteur de rattachement ne peut les accueillir en psy adulte car il n’a pas d’autorisation en pédopsychiatrie », commente ainsi la Dr Soizic Peden, pédopsychiatre au CHU de Brest. Parfois, les médecins décident tout simplement de contourner les règles. « On nous dit que les mineurs ne doivent pas aller en psychiatrie adulte, mais nous n’avons pas de solution adaptée, nous sommes dans l’illégalité organisée » témoigne un des répondants à l’enquête.

Plus que la réforme de 2022 elle-même, c’est l’insuffisance des moyens financiers et humains qui permettraient d’assurer sa mise en œuvre et de permettre l’hospitalisation en pédopsychiatrie de tous les adolescents qui en ont besoin qui est dénoncée. « Sans les moyens financiers, humains et logistiques requis, on place les professionnels face à un vœu pieux » constate le Dr Marie-José Cortès, présidente du SPH. « Au-delà des effets d’annonce, nous avons besoin de moyens financiers de la part des pouvoirs publics et d’un accompagnement technique » poursuit-elle, dénonçant « l’application rigide de la réforme ». 

Logiquement, ces difficultés organisationnelles se reflètent dans le niveau de satisfaction des psychiatres. Sur une échelle de 0 (totalement insatisfait) à 10 (totalement satisfait), les psychiatres et pédopsychiatres sondés par le SPH se situent en moyenne à 3,9. « Quelles que soient les causes identifiées, l’insatisfaction est assez généralisée » comment le Dr Peden. Alors que le gouvernement a érigé la santé mentale en grande cause nationale pour 2025, le SPH demande aux autorités de passer de la parole aux actes en renforçant les moyens et les effectifs pour « mieux organiser les parcours et sécuriser les hospitalisations » en pédopsychiatrie.

La crise politique et financière actuelle donne cependant peu d’espoir que leurs demandes soient entendues rapidement.

Mineurs hospitalisés en psychiatrie : ces graves manquements observés par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL)

Frédéric Haroche | 04 Décembre 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/mineurs-hospitalisés-psychiatrie-ces-graves-manquements-2025a1000y05?ecd=wnl_all_260223_jim_infocus_&uac=368069PV&impID=8126414&sso=true

Le CGLP (Contrôleur général des lieux de privation de liberté), dont la fonction est assurée par l’ancienne journaliste Dominique Simonnot publie au Journal Officiel un avis alarmant sur l’hospitalisation des mineurs en psychiatrie. Il apparaît que le consentement aux soins relève de la fiction et que contention et isolement sont loin d’être exceptionnels pour les petits patients atteints de maladie mentale, dans un contexte de tension chronique de la pédopsychiatrie française. 

Le mythe du soin consenti pour les enfants en psychiatrie

Les mineurs hospitalisés dans les établissements de santé mentale peuvent être admis dans diverses situations. 

Il s’agit le plus souvent d’une demande des parents, le mineur est alors hospitalisé librement…mais sans qu’on lui ait demandé explicitement son accord ! Autre hypothèse, « l’admission peut être décidée par le juge des enfants intervenant au titre de l’assistance éducative après avis médical circonstancié d’un médecin extérieur à l’établissement, si la santé du mineur est en danger et si sa protection l’exige, ou par le procureur de la République, en cas d’urgence » énumère le CGLPL. « Le médecin responsable du service peut saisir le ministère public afin de provoquer les mesures d’assistance éducative lui permettant de donner les soins qui s’imposent » en cas d’opposition au soin du représentant légal détaille encore l’institution. Dans ces cas-ci, également, le mineur est considéré comme en soins libres. Or, « le respect de la volonté individuelle des enfants n’est que rarement assuré. Même quand ils sont en soins libres, ils ne sont pas consultés sur le principe de leur hospitalisation, pas plus que sur les règles de vie qui leur sont imposées. Il arrive que le titulaire de l’autorité parentale ne le soit pas plus que le jeune patient » alerte le CGLPL.

Le placement d’un mineur en soins psychiatriques est également possible sur décision du représentant de l’Etat prononçant son admission en soins psychiatriques sans consentement ou par l’autorité judiciaire à la suite d’une déclaration d’irresponsabilité pénale. C’est uniquement dans ces deux derniers types de situation que le régime des soins sans consentement s’applique, mais il s’agit là de cas rares, et la grande majorité des mineurs hospitalisés en psychiatrie sont censés l’être avec leur consentement. 

Un recours massif à l’isolement et aux privations

Le CGLP constate fréquemment que des mineurs sous le régime de l’hospitalisation libre font l’objet d’isolement et de contention, bien que cela soit contraire à la législation. C’est particulièrement le cas lorsqu’ils sont pris en charge dans des services pour adultes, où ils sont parfois hébergés à temps complet en chambre d’isolement. 

Si les établissements invoquent des mesures exceptionnelles, les visites du CGLPL semblent contredire ces assertions. L’isolement concerne ainsi entre 15 et 40 % des mineurs accueillis dans les hôpitaux inspectés. Les mesures de contention sont en revanche plus rares et concentrées sur un faible nombre de patients qui les subissent de manière récurrente, et sur de longues durées (plusieurs jours).

Globalement, qu’ils soient en soins libres ou sans consentement, les patients mineurs font souvent l’objet de restrictions indues : interdiction de sortie dans le parc, obligation du port du pyjama, impossibilité d’utiliser un téléphone (même fixe), visites hiératiques (une ou deux fois par semaine)…

Le recueil du consentement au traitement n’est que rarement formalisé. Il est en revanche fréquent que des prescriptions d’injection « si besoin » soient établies en cas de refus des traitements per os, mais également dans des situations d’agitation, d’auto ou d’hétéro-agressivité. Dans l’un des établissements visités, elles concernaient tous les patients, dès l’âge de 14 ans.

Des enfants soustraits à l’école obligatoire

Les visites du CGLPL montrent par ailleurs que l’hospitalisation conduit souvent à un quasi-abandon de la scolarité. Il existe des établissements dans lesquels aucun enseignant n’intervient. Dans d’autres, l’enseignant est présent quelques heures par semaine, quelquefois même à temps complet mais, compte-tenu de la nécessité d’un traitement individuel des enfants, le temps de scolarité de chacun est « parcimonieusement compté ». « Les enfants hospitalisés, notamment ceux qui étaient de bons élèves, en conçoivent souvent un fort sentiment d’échec. Même si, en moyenne, leurs séjours à l’hôpital sont de courte durée, la plupart des enfants rencontrés par le CGLPL au cours de ses visites déplorent l’arrêt de la scolarisation qu’entraîne l’hospitalisation ».

Plaidoyer pour un statut du mineur hospitalisé en psychiatrie

Compte tenu de ces différentes observations contraires et au droit français et à la CIDE (Convention internationale des droits de l’enfant), le CGLPL appelle à la création par le législateur d’un statut unique du mineur hospitalisé en psychiatrie « pleinement respectueux de ses droits ». 

Ce statut devrait garantir au mineur, « en toute situation, le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, la prise en considération de ses opinions eu égard à son âge et à son degré de maturité et le droit d’être entendu dans toute procédure judiciaire ou administrative l’intéressant, soit directement, soit par l’intermédiaire d’un représentant ».

Le CGLPL estime donc qu’il devrait être obligatoire : de recueillir l’avis de l’enfant à son admission, que l’autorité judiciaire soit informée et que la mesure soit contrôlée dans un délai inférieur à 12 jours. Le statut du mineur hospitalisé devrait enfin répondre aux autres exigences de la CIDE, notamment : « préserver les liens de l’enfant avec sa famille et respecter les attributions des titulaires de l’autorité parentale, le protéger contre toute forme de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, le séparer des adultes à moins que l’on estime préférable de ne pas le faire dans son intérêt supérieur et garantir son droit à l’éducation ». En outre le CGLP martèle que « l’isolement et la contention des mineurs hospitalisés en psychiatrie doivent être expressément interdits ».

Mais conscient que le dépérissement de la pédopsychiatrie rendrait lettre morte une telle réforme législative, le CGLPL en appel avant toute chose à un « plan national de réhabilitation de la pédopsychiatrie ». 

Plan qui reste pour le moment dans les limbes, le CGLPL informe ainsi sur son site : « cet avis a été transmis le 6 octobre 2025 aux ministres de la santé et de la justice afin qu’ils puissent formuler des observations. Au jour de la publication de cet avis (4 décembre 2025 NDLR), aucune réponse n’était parvenue au CGLPL »… 

Santé mentale : des études catastrophistes pas comme les autres

Aurélie Haroche | 03 Octobre 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/santé-mentale-sommes-nous-victimes-d-bollorisation-des-2025a1000qm7?ecd=wnl_all_260223_jim_infocus_&uac=368069PV&impID=8126414&sso=true

Pas une semaine ou presque ne passe sans son lot de nouvelles données désespérantes sur la santé mentale des jeunes.

Ainsi, il y a quelques jours, on apprenait qu’un étudiant sur trois songerait à abandonner ses études, miné par le stress des examens, voire de l’existence. Dans le même ordre d’idée, moins d’un étudiant sur deux (45 %) se considère en bonne santé mentale. Comment ne pas se sentir alarmé face à cette perspective d’une jeunesse sombrant toujours plus dans la souffrance psychique, paralysée par l’anxiété ? L’habitude, cependant, pourrait nous conduire sinon à relativiser en tout cas à recevoir moins abruptement ce type de données. En septembre, l’Institut Montaigne ne nous avait-il pas déjà appris qu’un jeune sur quatre souffrirait de dépression ce qui faisait écho à un résultat comparable présenté quelques mois auparavant par l’institut IPSOS

Conflits d’intérêts ? 

La santé mentale, et notamment celle des adolescents et des jeunes adultes, passionne donc apparemment les instituts de sondage en tous genres et il est remarquable que dans un monde si prompt à traquer les conflits d’intérêt, on ne s’intéresse que rarement à ceux qui commandent ces enquêtes. Il n’est pourtant pas totalement anodin que la « première plateforme de prévention en santé mentale à l’impact mesurable et durable » (sic), dénommée teale, présente à grand renfort de médiatisation le premier sondage ici cité. Que dirait-on si un laboratoire pharmaceutique commercialisant des produits contre la dysfonction érectile se dépêchait de commander et ensuite de présenter les résultats d’une enquête démontrant que 74 % des hommes se sentent vulnérables sur le sujet… (les chiffres sont inventés, qu’on se rassure). 

Une jeunesse triste mais qui ne sombre plus dans l’alcool

Ces résultats sont en tout cas souvent largement repris par une partie de la presse, graphiques et commentaires de spécialistes également inquiets à l’appui. On s’intéressera avec moins de diligence (faute de temps bien sûr) aux expériences plus encourageantes. Les dernières données de l’étude ESPAD menée tous les quatre ans par l’agence de l’Union européenne des drogues montrant une diminution claire de la consommation d’alcool, de tabac et de substances psychoactives par les jeunes Français n’auront pas suscité autant de mobilisation. Pourtant, il est plutôt positif d’observer que si la jeunesse va mal, ses comportements à risque sont aujourd’hui restreints. 

Il ne faut pas toujours croire ce qu’on vous dit, sauf quand il faut y croire

La différence de médiatisation bien sûr est inhérente aux principes ancestraux de la presse : plus prompte à s’intéresser aux nouvelles inquiétantes qu’aux informations positives aux trains en retard qu’à ceux qui arrivent à l’heure. Par ailleurs, on pourrait objecter que ces baromètres sur la santé mentale de la population sont des outils nécessaires. Cependant, ces baromètres apparaissent grevés de certains biais qui pourraient inciter à la nuance, voire à la prudence. Mais si on veut oublier (temporairement mais nous y reviendrons) que les données déclaratives sont toujours à observer avec un certain recul, la lecture qui est faite de ces dernières et la valeur qu’on leur accorde (ou pas) ne manquent pas d’étrangeté.

Par exemple, un sondage IPSOS publié en mars 2025, remarque : « Certes, le niveau de bien-être général « déclaré » par les jeunes reste stable (7,3/10 vs 7,2 l’année précédente). 84 % des ados considèrent qu’ils vont bien, 11 % que ça va moyennement et seulement 5 % que ça va mal (notes comprises entre 0 et 4 sur 10) ». Mais attention, ne croyons pas tout ce que nous disent les ados, car IPSOS poursuit immédiatement : « les adolescents sous-déclarent leur niveau de mal-être. Ainsi, 56 % de ceux présentant une suspicion de trouble anxieux généralisé estiment aller bien », nous explique l’institut. Bien sûr, il est indéniable qu’il existe des symptômes d’anxiété chez des personnes considérant par ailleurs « aller bien » et que la détection d’un trouble psychique nécessite d’aller au-delà de la « première impression ». Mais il est assez singulier de considérer qu’il ne faut pas croire des personnes sondées quand elles disent se sentir bien, mais qu’il faut leur faire confiance quand elles nous disent souffrir d’anxiété… 

Un portique de sécurité mal réglé

D’une manière générale, l’assimilation de ces sondages à des données épidémiologiques témoigne de la méconnaissance de la fragilité des données déclaratives (surtout quand le sondage est fait sur internet entraînant un biais dans la sélection des participants, comme c’est le cas pour la dernière enquête de l’Institut Montaigne), en particulier dans un contexte ou la santé mentale et la souffrance psychique saturent l’espace médiatique (alors que tant d’exemples nous ont enseigné, par exemple en politique, la nécessité de se méfier de données déclaratives à un instant t).

Dans une tribune récemment publiée dans le Monde, plusieurs psychiatres appellent à une relecture indispensable. D’abord, ils remarquent que l’outil central de l’enquête de l’Institut Montaigne : « le Patient Health Questionnaire-9 (PHQ-9), est un questionnaire standardisé couramment utilisé pour évaluer les symptômes dépressifs. Pourtant, comme le confirment de nombreuses études scientifiques, le PHQ-9 est avant tout un outil de dépistage, non de diagnostic : une analyse publiée en 2021 dans le British Medical Journal montre que celui-ci détecte bien les signes potentiels de dépression mais qu’il est moins précis pour confirmer l’absence de maladie. Comme tout outil de dépistage, il repère par excès, comme un portique de sécurité à l’aéroport qui sonne à cause d’une boucle de ceinture ou d’une clé dans la poche, mais qui ne signale pas nécessairement la présence d’une arme ». Aussi, ils notent que les chiffres de l’Institut Montaigne ne peuvent pas attester l’existence d’une « épidémie de troubles dépressifs (…) car ils confondent l’expression d’un mal-être avec une pathologie, dont le diagnostic est délicat et basé sur un entretien clinique. (…) Selon les estimations actualisées de l’Organisation mondiale de la santé, publiées le 1er septembre, la prévalence globale de la dépression chez les 15-19 ans est d’environ 3,4 %, bien en deçà des chiffres avancés par l’enquête ». 

« Foutu pour foutu »

Bien sûr, cela ne signifie nullement qu’il n’existe pas une véritable souffrance chez certains jeunes, heureusement minoritaires. Différents signaux, bien plus objectifs que des sondages répétés en cascade, sont préoccupants, tels par exemple la progression des gestes auto-infligés ou des tentatives de suicide chez les jeunes filles. La progression des demandes de soins pour sa part n’est pas nécessairement la confirmation d’une explosion des prévalences, mais plus certainement la conséquence de la prise de conscience et de la possibilité de consulter. 

Cependant, ce catastrophisme habituel interdit toute réflexion nuancée et pourrait conduire à une banalisation, favorisant un attentisme fataliste. Le docteur en santé publique et recherche clinique, Mickaël Worms-Ehrminger commentait déjà l’année dernière sur cette question : « Les discours médiatiques ultra-catastrophistes (…) ne mènent qu’à une diminution du sentiment de pouvoir agir. Le fameux ‘foutu pour foutu’ ». 

Appel à la raison et à la science

Ainsi, apparaît-il bien plus salutaire d’adopter sur ce sujet, comme sur tant d’autres, une position nuancée et en tout cas raisonnée. A l’instar du collectif de médecins revenant sur les données de l’Institut Montaigne, de nombreux spécialistes ont, ces dernières années, invité à une lecture différente. Il s’agit notamment de mettre en garde contre les dangers des autodiagnostics, facilités par les réseaux sociaux. Ces derniers par ailleurs, qui sont souvent accusés d’être le cœur de la « crise » actuelle, sont analysés avec plus de recul par différents experts. Dès 2019, dans Nature Human Behaviour, deux chercheurs d’Oxford montraient combien les liens établis entre utilisation des écrans et des réseaux sociaux et mauvaise santé mentale reposaient rarement sur des éléments statistiques rigoureux et des méthodologies robustes. 

C’était mieux avant 

Ainsi, le panorama de la santé mentale des jeunes mérite probablement mieux que des enquêtes alarmantes et en partie orientées. En juin 2024, déjà, Mickaël Worms-Ehrminger, que nous citions dans ces colonnes (et auquel nous devons le titre de cet article) proposait « une approche résolument tournée vers l’espoir pour prendre le contre-pied des discours médiatiques ultra-catastrophistes (…) Selon Santé publique France, l’INJEP et d’autres instituts (…) : 85 % des jeunes se disent en bonne ou excellente santé et seulement 6 % des jeunes déclarent ne pas aller bien ; 40 % de baisse du taux de suicide chez les adolescents entre 2004 et 2018 (malgré une remontée plus récente, la tendance est toujours à la baisse) ; 67 % des jeunes se disent confiants en l’avenir et 64 % disent que leur vie actuelle correspond à leurs attentes et objectifs ; concernant le harcèlement en ligne, tous les indicateurs sont à la baisse entre 2022 et 2023. Et je pourrais continuer ainsi. Sans nier qu’il existe un mal être, la tendance globale montre une bollorisation des esprits : tout ce qui est retenu de ce ces chiffres non exhaustifs, c’est une ‘nette dégradation de la santé mentale des jeunes entre 2018 et 2022’. Alors que l’espoir et l’évolution positive sont là. Lentement mais sûrement. La situation n’est pas plus grave « qu’avant », d’ailleurs ne dit-on pas depuis des siècles que « c’était mieux avant » ? » commentait-il sur X. 

Mais combien de fois une telle analyse sera-t-elle nécessaire avant que le catastrophisme cède la place à une prise de conscience des besoins réels, qui bien sûr existent ? 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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