Les failles de la politique vaccinale en France, entre refus minoritaire et non-recours massif.

« Une organisation vaccinale complexe expose les plus défavorisés à des renoncements »

Tribune

Sylvain Goraczkainterne en santé publique (AP-HP), Sorbonne UniversitéOdile Launayprofesseure spécialisée en maladies infectieuses et tropicales à l’université Paris Cité, hôpital Cochin (AP-HP)

Dans une tribune au « Monde », les médecins Sylvain Goraczka et Odile Launay évoquent les failles de la politique vaccinale en France, entre refus minoritaire et non-recours massif.

Publié le 17 février 2026 à 12h30  https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/02/17/une-organisation-vaccinale-complexe-expose-les-plus-defavorises-a-des-renoncements_6667092_1650684.html

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Après la parenthèse imposée par la crise sanitaire [liée à la pandémie de Covid-19], la politique vaccinale en France reprend son rythme ordinaire. Le calendrier 2025 prolonge, comme les précédents, l’ambition d’une prévention plus étendue et plus protectrice, tout en cherchant à gagner en lisibilité. Ainsi, sur le papier, se dessine une ligne claire : mieux protéger, plus largement, plus simplement.

Pourtant, si la science vaccinale n’a jamais été aussi féconde, elle peine à remplir sa pleine effectivité sociale. En effet, au sortir d’un hiver marqué par une épidémie de grippe ayant nécessité la réquisition de médecins dans de nombreux départements, et alors que le premier ministre [Sébastien Lecornu] lance une mission sur la prévention, où situer les marges de progrès ?

Le baromètre de Santé publique France ne dessine pas une hostilité indifférenciée à l’égard des vaccins ; il met plutôt en évidence une défiance segmentée, concentrée d’abord sur les vaccins contre le Covid-19 puis contre la grippe. Aussi,chercher à améliorer la couverture uniquement en réduisant une frange uniformément antagoniste reviendrait à se tromper de cible. A notre avis, l’enjeu se situe bien davantage dans la prévention des occasions manquées et dans la réduction des inégalités d’accès.

Le non-recours à la vaccination est en effet moins le fruit d’un choix doctrinal tranché que le résultat d’un chapelet de microfrictions et de pertes de chances silencieuses. L’adhésion dépend alors moins des convictions de chacun que de la simplicité du parcours vaccinal ; lorsque celle-ci fait défaut, celui-làdevient un obstacle, indépendamment de la motivation du patient.

Rappels automatisés

De plus, une organisation complexe se mue rapidement en filtre social et expose les plus défavorisés à des retards, à des renoncements, jusqu’à une moindre couverture vaccinale. Comment, dès lors, donner corps à cette ambition préventive croissante, sans la laisser se dissoudre en autant d’occasions manquées ou, pire, en un surcroît d’inégalités sociales ?

D’abord, poursuivre la hiérarchisation, la clarté discursive et le ciblage de la communication. Un calendrier n’est pas une liste : c’est une partition. Une politique vaccinale efficace doit assumer des priorités simples, lisibles, stables : grossesse, âges extrêmes de la vie, immunodépression, et comorbidités – et dire à quoi sert chaque geste. Protéger qui ? Contre quoi ? Pourquoi ?

Ensuite, il convient de déplacer l’acte vaccinal vers la vie réelle pour l’inscrire au plus près des parcours ordinaires de soins et des professionnels – maternités, consultations de suivi, pharmacies et cabinets infirmiers. L’extension des compétences vaccinales a constitué une ouverture décisive qui doit devenir le levier d’une intégration, quasi organique, de la vaccination au sein des parcours de vie et de santé.

Enfin, il importe de réduire les occasions manquées au moyen d’une ingénierie sobre du geste vaccinal. A cet égard, l’introduction d’outils tels que Mon espace santé et les carnets de santé dématérialisés constitue une réussite qu’il faut saluer. Mais il conviendrait d’aller plus loin, en s’inspirant de plusieurs pays du continent européen, de la Norvège au Portugal, qui ont déjà outillé la prévention par des rappels automatisés, des invitations adressées au patient et au soignant, et un aiguillage immédiat vers l’acteur habilité.

Erosion de nos acquis

Reste un point trop souvent éludé : l’incitation. Entre l’obligation, dont l’extension indiscriminée serait contre-productive, et la recommandation, qui reste trop souvent lettre morte, il existe une voie : non pas une morale de la contrainte, encore moins une stratégie punitive, mais une manière de préserver la liberté en y ajoutant la responsabilité. Car, si la liberté individuelle de refuser un vaccin demeure entière, elle ne saurait s’affranchir des externalités qu’elle génère pour la collectivité. En effet, dans un système de soins exsangue, l’abstention « par défaut » n’est pas neutre. L’hospitalisation pour une infection évitable engendre un coût partagé et un temps médical soustrait à d’autres patients. La collectivité est donc fondée à construire des parcours de prévention où l’abstention « par défaut » cesse d’être la norme, afin de protéger, ensemble, les ressources communes.

Cela suppose, d’abord, une prise en charge lisible et, pour les vaccins prioritaires, aussi complète que possible ; ensuite, une incitation assumée de l’offre, en reconnaissant et en rémunérant le temps vaccinal de tous les soignants, et en outillant la pratique (alertes, rattrapages, rendez-vous) ; enfin, des mesures incitatives et/ou restrictives adéquates lorsque l’externalité est maximale – collectivités d’enfants, établissements de santé ou médico-sociaux – où la protection des plus fragiles doit prévaloir.

Lire aussi la tribune (2025) |  « Le déclin de la couverture vaccinale aux Etats-Unis peut et va avoir des conséquences planétaires »

L’urgence est réelle. Au-delà de la tension persistante de nos comptes sociaux, la détection récente [à l’automne 2025] de poliovirus sauvage dans les eaux usées de Hambourg (Allemagne), ainsi que la recrudescence de la coqueluche comme de la rougeole attestent de l’érosion progressive de nos acquis.

Nous avons déjà considérablement progressé, le défi est maintenant d’inventer une prévention « saisissable » : hiérarchisée, lisible, accessible, effectivement disponible et pleinement intégrée aux parcours de vie et de soins.

Odile Launay signale des liens d’intérêts avec l’industrie du vaccin, consultables sur Transparence.sante.gouv.fr

Sylvain Goraczka (interne en santé publique (AP-HP), Sorbonne Université) et  Odile Launay (professeure spécialisée en maladies infectieuses et tropicales à l’université Paris Cité, hôpital Cochin (AP-HP))

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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