Blaise Desbordes, directeur de l’ONG Max Havelaar : « La rémunération décente des agriculteurs est la condition sine qua non de la transition écologique »
Tribune
Blaise Desbordesdirecteur général de Max Havelaar France
Le gouvernement et le Parlement doivent remettre la question des prix planchers agricoles au cœur du débat public, plaide le directeur de l’ONG Max Havelaar, Blaise Desbordes, dans une tribune au « Monde ».
Publié hier à 11h06, modifié à 11h09 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/22/la-remuneration-decente-des-agriculteurs-est-la-condition-sine-qua-non-de-la-transition-ecologique_6667801_3232.html
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Le 3 février, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les pratiques de la grande distribution, les enseignes l’ont admis elles-mêmes : « Nous n’avons pas de visibilité sur la part qui revient aux producteurs. » Guerre des prix, négociations structurellement déséquilibrées, étiquettes déconnectées des coûts réels de production… Et si l’invisibilité du revenu agricole était la véritable source de la colère qui secoue le monde paysan ?
Deux ans se sont écoulés depuis l’annonce, au Salon de l’agriculture, par le président de la République, Emmanuel Macron, de la mise en place de prix planchers pour les agriculteurs français. Une promesse forte, accueillie comme une réponse structurelle à la crise du revenu agricole. Elle avait même débouché, le 5 avril 2024, sur le vote en première lecture à l’Assemblée nationale d’une proposition de loi.
Cette séquence politique confirmait une évidence : une majorité de Français et de leurs représentants ne comprennent plus l’injustice qui frappe celles et ceux qui les nourrissent. Dans un pays où l’on accepte difficilement de travailler à perte, les agriculteurs constituent pourtant l’une des rares catégories professionnelles pour lesquelles le revenu reste systématiquement la variable d’ajustement. Il n’y a pas de contrat de travail, ni de smic. Ce sont des indépendants. Et 16 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, et avec cette réalité absurde : ne pas se payer pour pouvoir continuer à produire.
Mal compris
Le contexte politique, la dissolution de l’Assemblée nationale, les caricatures qui émaillent le débat public – « Les prix planchers, c’est Cuba sans le soleil », a-t-on entendu au sein de l’opposition – ont fait oublier cette lueur d’espoir pour les agriculteurs. A l’heure où leur révolte a redoublé en raison de la signature d’un traité de libre-échange avec le Mercosur, qui ne les protège pas face à des importations de produits ne respectant pas les normes sociales et environnementales, il est temps de remettre la notion de prix plancher sur le devant de la scène, sans désinformation.
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Les prix planchers sont mal compris. Un prix plancher peut devenir consensuel s’il est construit de manière pragmatique, à partir des coûts réels de production, et défini en concertation avec l’ensemble de la chaîne : agriculteurs, interprofessions, transformateurs et acheteurs. Il ne s’agit ni d’un prix administré hors-sol, ni d’un dogme idéologique, mais d’un outil économique fondé sur la réalité du terrain.
Se protéger des importations qui ne respectent pas nos normes est nécessaire. Mais cela ne résoudra pas, dans les négociations nationales, l’inéquitable répartition de la valeur au détriment des producteurs. La fixation d’un prix plancher qui, dans certaines filières stratégiques, couvrirait les coûts de production des agriculteurs les plus fragiles, sans être déconnecté des prix à l’import et à l’export, n’a jusqu’ici jamais été discutée sérieusement.
Un levier crédible
Lorsqu’ils reposent sur une méthode partagée et objectivée, et qu’ils sont discutés aussi avec l’aval – notamment la grande distribution, prompte à afficher son soutien aux agriculteurs –, les prix planchers deviennent un levier crédible. Ils permettent de sécuriser les revenus, de redonner du pouvoir de négociation aux producteurs et de répondre concrètement aux objectifs affichés par les pouvoirs publics : enrayer la déprise agricole [abandon de l’activité de culture ou d’élevage], préserver les territoires et rendre le métier attractif pour les nouvelles générations.
Surtout, le revenu agricole est la condition sine qua non de la transition écologique. Faire porter les exigences environnementales sur les seuls agriculteurs, sans leur garantir un prix couvrant ces efforts, est une impasse économique et sociale. L’imprévisibilité du revenu et la volatilité – souvent spéculative – des prix sont les ennemies de l’investissement de long terme. A l’inverse, un prix minimum garanti, couvrant les coûts de production et assurant une rémunération décente, permet aux agriculteurs d’investir dans la transformation de leurs pratiques : gestion de l’eau, réduction des pesticides, bien-être animal, adaptation au changement climatique.
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Que ce soit en version obligatoire ou volontaire, les prix planchers ne sont donc pas « Cuba sans le soleil » : c’est la France, avec le soleil, pour les agriculteurs les plus fragiles. A l’heure où s’ouvre le Salon de l’agriculture, une question demeure : où sont passés les prix planchers ?
Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France.
Pour approfondir (1 article)
Blaise Desbordes (directeur général de Max Havelaar France)
*« Tous les agriculteurs ne sont pas insensibles aux questions environnementales »
Tribune
L’historien et spécialiste du syndicalisme agricole Jean-Philippe Martin estime, dans une tribune au « Monde », que tous les agriculteurs et les défenseurs de l’écologie auraient intérêt à renouer les fils d’un dialogue actuellement rompu.
Publié le 21 février 2026 à 10h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/22/la-remuneration-decente-des-agriculteurs-est-la-condition-sine-qua-non-de-la-transition-ecologique_6667801_3232.html
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La cause serait entendue. Unanimement, les agriculteurs dénonceraient l’écologie et les écologistes, vus comme des empêcheurs de tourner en rond. Quant à ces derniers, ils considéreraient les premiers comme d’abominables pollueurs. Bien sûr, des faits et des discours témoignent depuis des années des préventions d’une partie du monde agricole envers les questions environnementales. La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA, aujourd’hui JA), principaux syndicats qui défendaient une agriculture productiviste, ont longtemps marginalisé les agriculteurs en « bio ».
Dans les années 1990 cependant, plusieurs scandales sanitaires, dont celui de la vache folle, ont inquiété les consommateurs. Dans un premier temps, la FNSEA tente de répondre à ces inquiétudes et propose une « agriculture raisonnée » (1993), peu exigeante, qui n’a pas rencontré le succès espéré.
Puis, peu à peu, ce syndicat entre dans une phase d’opposition frontale et son président de l’époque Xavier Beulin dénonce ce qu’il appelle une « écologie punitive et dogmatique » en mars 2012. Il s’oppose alors à ce qu’il considère être des contraintes environnementales et administratives trop fortes. Il instille le doute sur les risques de tel ou tel produit ainsi que sur les prises de position des scientifiques sur les néonicotinoïdes. Il critique l’Union européenne, mais aussi les gouvernements français, qui voudraient aller plus vite et plus loin que ceux des autres pays. De ce fait, selon le premier syndicat agricole, ce sont les mesures environnementales qui entraîneraient la perte de compétitivité de l’agriculture française.
Un ton martial et virulent
A partir de 2016, la FNSEA considère que les courants écologistes critiquent de manière systématique l’agriculture conventionnelle et parle d’« agribashing ». Pour y remédier, elle obtient la création d’une cellule de surveillance en octobre 2019, qui a été critiquée pour avoir surtout surveillé et tenté d’intimider les environnementalistes. En parallèle, des actions parfois accompagnées de déprédations matérielles ont visé des responsables ou des associations écologistes : contre le bureau de la ministre de l’environnement Dominique Voynet en février 1999, contre des directions régionales de l’environnement en novembre 2014, contre des locaux d’associations, en Haute-Garonne, en février 2020, ou pour empêcher la tenue d’une commission locale de l’eau près de Rennes, en décembre 2025.
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Aujourd’hui, ce discours est repris sur un ton martial et virulent par la Coordination rurale, qui n’hésite pas à mener des actions contre des personnes engagées dans la défense de l’environnement. Pour le deuxième syndicat agricole, les difficultés des agriculteurs seraient dues aux écologistes. Ce discours convient très bien, en un sens, au gouvernement, et en plus il dégage le syndicalisme agricole de ses responsabilités, qui cogère le secteur depuis des dizaines d’années. Ces arguments répétés rencontrent un écho certain auprès d’une partie des agriculteurs du fait d’un désarroi réel lié à la baisse du nombre de producteurs, à des revenus en berne, à leur dépendance vis-à-vis de l’agro-industrie et aux effets du changement climatique. Pour une fraction du monde agricole, les écologistes constituent des boucs émissaires idéaux.
Pourtant, des points d’appui existent. Tous les agriculteurs ne sont pas insensibles aux questions environnementales et le montrent à travers leurs pratiques. Il y a bien sûr ceux qui se reconnaissent dans la Confédération paysanne, qui entend défendre revenu paysan et défense de l’environnement. Il y a aussi ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Celle-ci regroupe aujourd’hui environ 62 000 « fermes » (près de 17 % d’entre elles), pour un peu plus de 10 % des superficies. Parmi ces producteurs, on trouve aussi un nombre significatif de membres de la FNSEA ou de la Coordination rurale. Et ce alors que ce mode de production est, contrairement à une idée reçue, peu aidé par les pouvoirs publics. En outre, sans être en bio, nombreux sont ceux qui amorcent des changements dans leur exploitation.
Renouer le dialogue
Par ailleurs, les divers courants écologistes devraient aussi faire un bout de chemin en direction du monde agricole. Ils auraient ainsi tout intérêt à s’intéresser au revenu des paysans, insuffisant pour nombre d’entre eux. Alors que nombre de producteurs vont bientôt cesser leur activité, la question de l’installation est tout aussi cruciale et n’est pas antinomique avec la défense de l’environnement. Les écologistes pourraient aussi davantage porter la nécessité de soutenir les produits locaux dans les cantines scolaires. Enfin, ils pourraient mieux écouter celles et ceux dont les troupeaux subissent la prédation du loup et délaisser une vision par trop romantique dudit animal. Il faut aussi rappeler que les agriculteurs sont les premiers touchés par les maladies liées à l’épandage des pesticides.
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Si le mouvement écologiste doit sortir d’une posture par trop morale, la FNSEA, la Coordination rurale, leurs alliés politiques et l’industrie agroalimentaire devraient aussi faire un pas. Ce qui suppose de chercher de nouvelles réponses, de mieux cibler les aides afin de garantir le revenu et de favoriser les installations. Le défi majeur est bien d’aller vers une agriculture qui donne la possibilité aux producteurs de vivre de leur travail tout en préservant l’environnement. La stratégie du bouc émissaire n’aura qu’un temps.
Autant de débats qui, malgré les difficultés, pourraient permettre de renouer peu à peu un dialogue et prouveraient que la défense de la biodiversité ne s’oppose pas à celle des agricultrices et des agriculteurs. A cette heure, un tel dialogue apparaîtra, à la plupart, comme un vœu pieux. Il est pourtant indispensable pour demain.
Jean-Philippe Martin est historien, auteur du livre « Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960 » (Champ Vallon, 2023).