LA REVUE DE PRESSE QUOTIDIENNE DE L’ACTUALITÉ MÉDICALE ET DE LA SANTÉ
Revue de presse du 23 février 2026
« La rhétorique du “cancer backlash” présente de nombreuses analogies avec le climatoscepticisme »
Date de publication : 23 février 2026 Temps de lecture: 4 min https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=85a3ccc96ca82ed520d7a8f47f02114f&id_newsletter=23403&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=23403&from=newsletter

Stéphane Foucart constate dans Le Monde* que « depuis plusieurs mois, des médecins et des scientifiques s’exprimant hors de leur champ d’expertise dénigrent leurs collègues et cautionnent la démolition des normes de protection de l’environnement et de la santé ».
Stéphane Foucart relève ainsi qu’« en janvier, dans une tribune au Monde, Marc Billaud et Pierre Sujobert forgeaient l’expression «cancer backlash» («retour de bâton sur le cancer») pour qualifier l’offensive idéologique qui accompagne, ces derniers mois, l’entreprise de démolition des normes de protection de l’environnement et de la santé publique ».
« Comme l’expliquent ce chercheur en cancérologie (CNRS, Centre de recherche en cancérologie de Lyon) et ce professeur de médecine (université Lyon-I, Hospices civils de Lyon), le cancer backlash réduit la maladie aux comportements individuels, et la naturalise en la dépolitisant », explique le journaliste.
Il note que « l’augmentation de son incidence serait principalement liée à la consommation de tabac et d’alcool et à l’allongement de l’espérance de vie. Sans oublier ce satané hasard. Tout le reste – les déterminants socio-économiques, la dégradation de l’environnement, les réglementations laxistes ou absentes – ne serait que distraction ».
« Le cancer backlash est le compagnon rêvé des responsables politiques et des industriels à la recherche de cautions scientifiques déculpabilisantes, et ces jours-ci la demande est forte », continue Stéphane Foucart.
Le journaliste souligne que « ce discours n’a pourtant de la science que l’apparat. A bien des égards, il présente de nombreuses analogies avec la campagne climatosceptique qui s’est déployée après la remise du quatrième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en 2007. Dans les deux cas, l’accroissement des connaissances déclenche le même genre de contre-discours, souvent porté par des scientifiques ou médecins s’exprimant hors de leur champ d’expertise ».
Stéphane Foucart explique ainsi qu’« à chaque fois est répercuté dans l’espace public un mélange de contrevérités, d’omissions et de sophismes, le tout accompagné de vibrants plaidoyers pour la rigueur, la science, etc. C’est l’une des singularités de l’époque : le mensonge est commis au nom de la lutte contre le mensonge ».
« Il est incontestable que le tabac et l’alcool forment un fardeau monstrueux – nul ne le conteste. Mais la rhétorique du cancer backlash omet généralement de préciser qu’ils sont en fort déclin. La consommation moyenne d’alcool des Français a été réduite de plus de moitié depuis les années 1960, et la part des buveurs quotidiens a été divisée par trois depuis 1990. Quant à la part de fumeurs quotidiens, elle est passée de 28,7% en 2015 à 18,4% en 2024 – son plancher historique. C’est encore trop, mais agiter systématiquement ces deux fléaux pour faire oublier tout le reste devient de moins en moins justifiable », continue le journaliste.
Il relève que « selon le dernier calcul d’attribution mené par Santé publique France (sur des données de 2015), 60% des cancers ne sont pas attribuables à des facteurs de risque suffisamment connus. Pour les artisans du cancer backlash, ce serait la part naturelle et irréductible de la maladie. Le fruit vénéneux du hasard, qu’il faudrait déplorer silencieusement. En réalité, une part sans doute substantielle de ces cancers est liée à des facteurs de risque environnementaux non consentis, et trop mal documentés pour être évalués ».
Stéphane Foucart évoque « un autre sophisme du cancer backlash. Selon ses promoteurs, alerter sur les risques environnementaux subis serait, en fait, dangereux : cela relativiserait en creux les effets du tabac et de l’alcool, favorisant les conduites à risque. Un peu comme prétendre qu’il serait dangereux de recommander le port de la ceinture de sécurité, au motif que cela inciterait les automobilistes à rouler trop vite ».
Le journaliste conclut que « le cancer backlash réduit la santé environnementale à une lubie, en ignorant toute l’histoire d’un champ de recherche. Des décennies sont parfois nécessaires pour objectiver et chiffrer les risques d’une exposition à bas bruit de la population ».
Voir aussi:
Loi Duplomb : « La préservation de la santé humaine et de l’environnement n’est pas une contrainte »
Tribune
Collectif
Examinée en commission mixte paritaire le 30 juin, la proposition de loi Duplomb se propose de « lever les contraintes » concernant l’usage des pesticides ou le stockage de l’eau. Un collectif de scientifiques rappelle, dans une tribune au « Monde », d’autres enjeux plus vitaux : la santé des humains (à commencer par celle des agriculteurs), la biodiversité ou la fertilité des sols et leurs rendements, que les pesticides entament gravement à long terme.
Publié le 27 juin 2025 à 07h00, modifié le 21 juillet 2025 à 14h16 Temps de Lecture 3 min.Offrir l’article Lire plus tard Partager
La proposition de loi déposée le 1er novembre 2024 par le sénateur (Les Républicains) de la Haute-Loire Laurent Duplomb dit viser à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». De quelles contraintes parle-t-on et quelles conséquences cette loi aura-t-elle sur notre santé et notre économie ?
Le texte a pour but de diminuer certaines régulations administratives qui seraient vécues comme des contraintes par une partie de la profession agricole, en réautorisant des pesticides et en amoindrissant le rôle des agences sanitaires dans le processus d’homologation. Aujourd’hui, les contraintes majeures qui pèsent sur l’agriculture concernent bien plutôt la santé des hommes et de leur environnement.
Les mesures réglementaires remises en cause par ce projet de loi ont été précisément mises en place afin de préserver la santé, et d’abord celle des agriculteurs, qui sont les premiers frappés par des maladies professionnelles telles que le cancer de la prostate ou la maladie de Parkinson. Plusieurs études ont démontré les liens de causalité entre une dizaine de maladies en milieu agricole et l’usage de pesticides.
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Ces mesures réglementaires avaient aussi pour but de limiter les effets néfastes de l’usage d’intrants chimiques pour la production agricole sur le long terme. Cet usage a en effet causé l’effondrement des populations d’oiseaux et d’insectes, y compris de centaines d’espèces de pollinisateurs. L’usage des intrants chimiques augmente les rendements agricoles à court terme, mais détruit également la fertilité des sols sur le long terme. Les sols arables sont dégradés sur un quart de leur surface en France métropolitaine et sont moins aptes à retenir eau et nutriments, ce qui entraîne une baisse des rendements dans les dix principales cultures.
Risques avérés
La surveillance de la qualité des cours d’eau et des nappes souterraines montre que les pesticides sont présents dans la plupart des sous-bassins (un quart des nappes phréatiques s’avèrent contaminées), et se retrouve dans l’eau du robinet et l’eau de source. Des études estiment qu’un pourcentage important des aliments vendus en France contient des pesticides : près de trois quarts des fruits et quasiment la moitié des légumes non bio contenaient au moins un résidu de pesticides de 2017 à 2021.
Jusqu’à présent, l’utilisation de pesticides était conditionnée à l’avis scientifique et à l’autorisation de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Mais la proposition de loi prévoit, en l’état, la création d’un « conseil d’orientation pour la protection des cultures », qui informera le ou la ministre ayant le pouvoir de fixer la liste des usages prioritaires des pesticides. La composition de ce conseil étant fixée par décret, on peut craindre qu’il comporte en son sein des membres ayant de forts conflits d’intérêts et qu’il ne tienne pas compte des avis scientifiques. Cela permettrait de toujours autoriser des substances dont l’analyse par l’Anses aurait auparavant perpétué l’interdiction, en raison de leur toxicité pour la santé humaine et l’environnement.
La proposition de loi, qui doit être discutée en commission mixte paritaire le 30 juin, permet également la réutilisation de substances pesticides autorisées sur le plan européen à titre dérogatoire, comme le néonicotinoïde acétamipride, dont la toxicité fait pourtant courir des risques bien avérés pour la biodiversité (pollinisateurs, faune du sol) et pour plusieurs aspects de santé humaine, compte tenu de la longévité de ses molécules et de sa capacité à être transporté en solution dans l’eau, y compris dans l’eau de pluie.
Mauvais procès
La proposition de loi souhaite aussi faciliter la généralisation de projets de stockage de l’eau sans tenir compte de son partage dans les territoires et entre les différents usages. Elle met en avant un « intérêt général majeur », qui permettrait une dérogation facilitée à l’interdiction de destruction d’espèces protégées sur le lieu de stockage d’eau, comme à Sainte-Soline par exemple. Elle prive les citoyens et les élus d’un débat sur la gestion de cette ressource à l’échelle des territoires.
Enfin, cette proposition de loi, dans son dernier article, ne fait que renforcer le mauvais procès d’intention contre l’Office français de la biodiversité, dont le rôle est primordial, y compris pour protéger les agriculteurs.
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L’examen restreint de ce texte en commission mixte paritaire peut amener à ce qu’il incorpore des dispositions encore plus négatives en matière de risques pour la biodiversité et la santé humaine, sans que des auditions de toutes les parties prenantes permettent d’éclairer le débat législatif.
La proposition de loi Duplomb témoigne d’une vision court-termiste de l’agriculture et de ses conséquences sur l’environnement que nous partageons tous. Elle méprise la santé et le bien-être de la population ainsi que le rôle central des espèces sauvages dans la production agricole. Son adoption serait un recul majeur pour le bien commun, à un moment où citoyens et agriculteurs, conscients de l’importance des enjeux, souhaitent le développement d’une agriculture respectueuse des hommes et de leurs environnements, produisant une alimentation saine de manière durable.
Tous les signataires de cette tribune sont directeurs de recherche au CNRS, sauf mention contraire : Jérôme Chave, Académie des sciences ; Isabelle Chuine, Académie des sciences, Académie d’agriculture ; Agathe Euzen, directrice adjointe scientifique de CNRS Ecologie et environnement ; Tatiana Giraud, Académie des sciences ; Philippe Grandcolas, auteur de la tribune, directeur adjoint scientifique de CNRS Ecologie et environnement ; Dorian Guinard, maître de conférences en droit public, université Grenoble-Alpes ; Sandra Lavorel, Académie des sciences ; Jean-Dominique Lebreton, Académie des sciences ; Yvon Le Maho, Académie des sciences ; Gilles Pinay, directeur adjoint scientifique de CNRS Ecologie et environnement.
Collectif
Près de 2 300 médecins, soignants et scientifiques interpellent les parlementaires et le gouvernement sur le risque de dérégulation des pesticides en Europe
Les signataires de la lettre ouverte s’inquiètent en particulier d’une disposition proposée par le commissaire européen à la santé, le Hongrois Oliver Varhelyi, visant à homologuer les pesticides sur le marché unique sans limite dans le temps.
Par Stéphane Foucart
Publié le 08 décembre 2025 à 17h58, modifié le 08 décembre 2025 à 18h38 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/12/08/pres-de-2-300-medecins-soignants-et-scientifiques-interpellent-les-parlementaires-et-le-gouvernement-sur-le-risque-de-deregulation-des-pesticides-en-europe_6656512_3244.html

Renforcer la réglementation sur les pesticides, plutôt que l’amoindrir ou la démanteler. A deux jours de l’adoption formelle par la Commission européenne, mercredi 10 décembre, du paquet législatif Omnibus sur la santé – destiné à « simplifier » les normes en vigueur sur le Vieux Continent, notamment en matière de pesticides –, 2 300 médecins, soignants et chercheurs s’alarment d’un « détricotage des avancées réglementaires de ces trente dernières années », opéré à l’échelon communautaire « sous la pression de l’agro-industrie ». Dans une lettre ouverte adressée le 8 décembre aux parlementaires français et européens ainsi qu’au gouvernement, les signataires s’inquiètent en particulier d’une disposition proposée par le commissaire européen à la santé, le Hongrois Oliver Varhelyi, visant à homologuer les pesticides sur le marché unique sans limite dans le temps. Les pétitionnaires demandent, en urgence, une audience auprès du premier ministre, Sébastien Lecornu.
« Nous, scientifiques, professionnels de santé sommes atterrés par le fait qu’une telle proposition puisse recevoir l’appui de responsables politiques, députés ou gouvernements des Etats membres », écrivent les signataires, parmi lesquels de nombreux médecins et scientifiques chevronnés, responsables de sociétés savantes ou médicales. Au nombre des premiers signataires, plusieurs toxicologues ou épidémiologistes – Francelyne Marano (université Paris Cité), Jean-Marc Bonmatin (CNRS), Xavier Coumoul (université Paris Cité, Institut national de la santé et de la recherche médicale), Laurence Huc (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) ou Cécile Chevrier (Inserm) – ont été ou sont associés à des travaux d’expertise sur les pesticides dans des organismes publics de recherche ou des agences sanitaires. D’autres sont écologues – Marc-André Sélosse (Muséum national d’histoire naturelle), Philippe Grandcolas (CNRS) –, biochimiste et nutritionniste – Denis Lairon (Inserm) –, etc.
Actuellement, le régime d’évaluation et d’autorisation des pesticides en vigueur en Europe prévoit qu’un renouvellement d’homologation doit intervenir tous les dix à quinze ans, afin de passer en revue l’accumulation des connaissances sur leurs potentiels effets délétères pour la santé et l’environnement. A cette occasion, nombre de substances ne sont pas réautorisées et sortent du marché, expliquent les auteurs. « Les exemples ne manquent pas, écrivent les auteurs. Des organophosphorés associés aux troubles du neurodéveloppement, au chlordécone avec son impact persistant sur les corps et les écosystèmes antillais, en passant par les métabolites de pesticides et la pollution durable des sols et des eaux, ils illustrent les retards qui, pour protéger des intérêts économiques à court terme, se payent, à terme, par des coûts collectifs de santé publique. » Si la proposition du commissaire européen à la santé était adoptée, ajoutent-ils, « cela diminuerait de fait la capacité des agences à encadrer la mise sur le marché des pesticides et à surveiller leurs effets sanitaires ».
Renforcer la réglementation
Au contraire, plaident les signataires, la prise en compte des données scientifiques récentes devrait conduire à un renforcement de la réglementation, notamment la prise en compte des mélanges commerciaux – les produits tels qu’ils sont utilisés dans les champs, avec leur coformulants – plutôt que les substances actives, évaluées isolément. « Les données scientifiques sur les effets cocktails, sur les divers mécanismes de cancérogénicité, sur les effets de perturbation endocrinienne, métabolique et neurologique, en particulier lors de périodes de vulnérabilité majeure comme la grossesse, ne doivent plus rester bloquées à la porte des agences, plaident-ils. Ces effets mettent en danger la santé de millions d’Européens et le fonctionnement des écosystèmes. » Or, selon eux, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) est depuis quelques années soumise à des pressions et des injonctions politiques, qui ont culminé avec les discussions de la loi Duplomb.
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Interdiction de substances contestées par des ministres, expertise bloquée, tentatives de mise sous tutelle politique et industrielle du travail de l’Anses : les griefs ne manquent pas. A ces pressions politiques s’ajoutent celles rencontrées par les scientifiques et les soignants dans l’espace public, observe Pierre-Michel Périnaud, médecin et président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides, membre du collectif à l’origine de la lettre ouverte. « Notre lettre ouverte est aussi l’occasion de faire entendre la voix des médecins, des soignants et des scientifiques qui travaillent sur le sujet dans un contexte où il devient de plus en plus difficile de porter cette parole publiquement, conclut M. Périnaud. Au cours de réunions publiques, il arrive désormais que certains syndicats agricoles viennent nous intimider et cherchent à empêcher les prises de parole. C’est quelque chose qu’on ne voyait pas il y a seulement deux ou trois ans. »