Un modèle de gouvernance inédit en France, baptisé « délégation polaire » en échec au CHU de Nice

Au CHU de Nice, un nouveau modèle managérial accusé de produire un environnement de travail toxique

La justice a ouvert une enquête, le 28 janvier, pour déterminer s’il existe bien un harcèlement institutionnel au sein de l’établissement. Une première plainte avait déjà été déposée contre la direction en octobre 2025. Celle-ci dément fermement ces accusations. 

Par  (Nice, correspondance)

hier à 16h00 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/02/21/au-chu-de-nice-un-nouveau-modele-managerial-accuse-de-produire-un-environnement-de-travail-toxique_6667735_3224.html

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Thierry Piche, gastro-entérologue au CHU de Nice, le 11 février 2026.
Thierry Piche, gastro-entérologue au CHU de Nice, le 11 février 2026.  ÉLÉONORA STRANO POUR « LE MONDE »

« C’est un plan social déguisé : on cherche à épuiser pour faire démissionner de force », martèle le professeur Thierry Piche. Ce gastro-entérologue au CHU de Nice accuse la direction de l’hôpital de « harcèlement moral systémique ». C’est lui qui a saisi le parquet de la préfecture des Alpes-Maritimes, comme l’avait révélé le journal Le Parisien, le 28 janvier.Une première plainte avait été déposée pour harcèlement dans l’établissement en octobre 2025.

Cible de ces plaintes, Rodolphe Bourret, le directeur général, prend ses fonctions en février 2023 dans un établissement en grande difficulté. Le CHU est classé troisième hôpital le plus endetté de France. Le nouvel arrivant met en place un modèle de gouvernance inédit en France, baptisé « délégation polaire » : en théorie, il s’agit de « rendre l’hôpital aux médecins » pour qu’il devienne « magnétique », dit-il. En pratique, le dispositif, inspiré d’un modèle américain, vise à confier à des médecins, nommés en tant que « chefs de pôle », la gestion de leur budget, de l’équilibre financier de leur service, du recrutement ainsi que d’autres tâches administratives. Avec, à la clé, une prime, variable, en fonction du respect des objectifs.

« Quand le médecin décide, le cœur de la décision n’est plus administratif », explique alors Rodolphe Bourret sur les plateaux de télévision. Le modèle, déjà mis en place dans un autre établissement à Valenciennes (Nord) – où Rodolphe Bourret a également officié jusqu’en 2023 –, a alors les faveurs du gouvernement : Agnès Buzyn, ministre de la santé jusqu’en février 2020, le juge enthousiasmant et, en 2023, Emmanuel Macron dit souhaiter que « les médecins puissent prendre une part plus active dans les décisions directes des hôpitaux ».

Mais une partie du personnel hospitalier de Nice ne partage pas le même enthousiasme et estime que la restructuration a été dévoyée pour installer un « harcèlement institutionnel » dans le but de réduire la masse salariale. Avec, en toile de fond, l’horizon d’une suppression d’environ 1 000 postes, à la suite d’un constat de surplus de personnel par l’agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le chiffre, cité par plusieurs membres de la direction et présent dans certains échanges de courriers consultés par le Monde, est connu dans tout le CHU. La direction de l’hôpital assure « n’avoir jamais reçu de consignes de supprimer ces postes » de la part de l’ARS, et avoir, au contraire, « embauché 197 personnes depuis 2019 ». Contactée, l’ARS, elle, refuse tout commentaire.

« Notre hiérarchie compte tout »

Dès les prémices de la restructuration niçoise, en décembre 2024, huit anciens très hauts cadres de l’établissement (directeurs adjoints du CHU, directeurs d’hôpital et directeurs des soins) avaient dénoncé un management « délétère, voire toxique », et une « improvisation totale » dans la mise en place du projet. Ils avaient alors saisi le Centre national de gestion, organisme rattaché au ministère de la santé chargé des nominations des cadres hospitaliers. Contactécelui-ci indique « ne pas souhaiter communiquer sur des cas individuels ».

Au même moment, le médecin du travail du CHU, Jean-Yves Massimelli, adressait un e-mail à la direction du CHU ainsi qu’au Centre national de gestion et au directeur de l’ARS. Il écrivait : « La souffrance de nombreuses personnes employées au CHU de Nice est patente. (…) Cette souffrance est particulièrement préoccupante, à la fois pour la santé des personnes et pour la qualité des soins délivrés aux patients. » « Aujourd’hui, je ne peux que constater que mon alerte persiste et s’amplifie », commente Jean-Yves Massimelli.

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Si tous les observateurs s’accordent sur la nécessité de réformer un hôpital en très mauvaise santé, de nombreux médecins, chirurgiens, infirmières, aides-soignantes et agents de service interrogés par Le Monde dénoncent un système « brutal » et relatent une situation « de plus en plus difficile ». « C’est du harcèlement institutionnel organisé », estime un haut cadre. Comme tous les témoins, il demande à conserver l’anonymat, disant craindre des représailles. « Toute personne qui se plaint du système est vue comme déloyale. »

« La stratégie de redressement financier se traduit par une pression constante sur le personnel, alors que nous sommes déjà dans un contexte fragile de sous-effectifs et de tensions structurelles », abonde une cadre. Plusieurs médecins et chirurgiens rapportent « être régulièrement culpabilisés sur la mauvaise rentabilité » de leur service. « Désormais, notre hiérarchie compte tout : quand on dit qu’un néon ne marche pas, on nous dit, non mais attends, tu sais combien coûte un néon ?, ajoute une aide-soignante, présente dans le même service depuis plus de trente ans. Tout est lié à l’argent, absolument tout. » Face aux arrêts maladie qui se multiplient, elle dit travailler « en conditions dégradées constamment » et en avoir fait part à sa hiérarchie.

« Asphyxie organisée »

A tous les échelons, le personnel raconte une charge de travail qui ne cesse d’augmenter et une perte de sens dans les missions. Plusieurs personnes citent des endormissements au volant, des crises de larmes et de rage intempestives. De nombreux témoignages racontent « des tensions et disputes de plus en plus nombreuses dans les équipes », et l’impression « de mettre en danger les patients ». Un chirurgien décrit la « désorganisation de son service qui aggrave les risques infectieux », une personne travaillant au service de réanimation néonatale assure avoir rédigé plusieurs « fiches d’événements indésirables » « sans réponse écrite », simplement une réponse orale : « C’est comme ça, comme si c’était normal. » « Nous, les soignants, on est résilients. On sait comment retenir notre respiration pendant une longue période de crise, ajoute une aide-soignante. Mais là, on dirait une asphyxie organisée. »

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Les agents de service, notamment chargés de l’entretien et plus précaires, sont en première ligne. Face aux modifications « violentes » des plannings et des cadences, ils lancent des pétitions, manifestent sur le parvis de l’hôpital. « En réunion, quand on exprime notre angoisse, la seule réponse qu’on nous fait, c’est qu’on nous entend mais qu’on n’acceptera pas le chantage à l’arrêt maladie », relate l’une d’eux.

« On nous a vendu un système merveilleux avec le vocabulaire qui va avec : “bottom-up”, “hôpital magnétique”, etc. Au début, j’étais ravi. Plus maintenant », regrette un professeur de médecine. « Le système Bourret, c’est un système de cour avec des vassaux. Mais le corollaire pour faire partie du premier cercle, c’est d’obéir », explique un ancien chef de pôle de l’hôpital de Valenciennes. Lui aussi dénonce un « harcèlement brutal » de la part de son ancien directeur. Des signalements ont d’ailleurs été lancés en 2020 et 2021 au Centre national de gestion et à l’ARS des Hauts-de-France, une situation finalement réglée en interne.

« Collègues revanchards »

Les chefs de pôle niçois, eux, font bloc derrière la direction, de même que la commission médicale d’établissement. « C’est une vraie innovation dans le système de soins en France qui attise visiblement (…) un réflexe corporatiste accompagné de façon très isolée par de rares collègues revanchards qui instrumentalisent l’inquiétude légitime de certains agents pour soutenir leur thèse », analyse Michel Carles, infectiologue et chef de pôle.

La direction de l’hôpital réfute aussi tout harcèlement moral. « Nous sommes très regardants sur la bienveillance au travail et surtout mobilisés pour apporter des réponses dans chaque cas », précise Rodolphe Bourret, qui estime être arrivé dans un « établissement au bord du gouffre » et regrette « la volonté de certains de démolir le long et difficile processus de sauver un CHU ». Et d’énumérer « la procédure du Centre national de gestion, classée sans suite, [et] une inspection de six mois de l’inspection générale des affaires sociales, concluant qu’il n’y avait pas d’élément de plainte concernant la gouvernance ». Autant d’éléments que Le Monde n’a pu confirmer faute d’accès à ces documents.

Le parquet de Nice, saisi le 28 janvier, estime que ces plaintes « doivent faire l’objet d’un suivi et d’une réponse aussi rapide que possible pour ne pas laisser traîner ». Les auditions ont débuté le 9 février.

Voir aussi:

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https://environnementsantepolitique.fr/2022/04/28/retour-sur-lexperience-de-gestion-partagee-de-valenciennes/

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https://environnementsantepolitique.fr/2021/12/04/lexperience-de-lhopital-de-valenciennes-que-faut-il-en-penser/

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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