Salon de l’agriculture : derrière les objectifs de « simplification » et de relance de la production, les reculs environnementaux s’accumulent depuis deux ans
En réponse à la crise que traverse le secteur, l’agriculture a fait l’objet de multiples mesures affaiblissant la protection de l’environnement, alors qu’une nouvelle loi doit être présentée pendant le Salon.
Le 26 janvier 2024, le premier ministre d’alors, Gabriel Attal, costume-cravate, ses fiches posées sur une botte de paille, avait tenté d’éteindre les feux de la contestation agricole qui s’exprimait depuis plusieurs semaines en désignant un principal responsable – les normes, particulièrement environnementales – et déroulait une dizaine de mesures dites de « simplification ». Ce faisant, le chef du gouvernement assurait pourtant « ne pas comprendre celles et ceux qui opposent la défense de nos agriculteurs et la défense de l’environnement ».
Près de deux ans plus tard, le 5 décembre 2025, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, redisait à son tour au marché de Rungis (Val-de-Marne) : « Agriculture et environnement ne s’opposent pas. » Devant un mur de cagettes de fruits et légumes, la ministre prévenait toutefois sur un ton martial que « la guerre agricole se prépare » dans un contexte géopolitique tendu et appelait à « lutter contre les tentations de la décroissance ». Face aux « thuriféraires du décadentisme », elle fixait alors la relance de la production agricole comme objectif cardinal de son action.
Le gouvernement s’apprête à présenter, lors du Salon de l’agriculture – qui se tient du 21 février au 1er mars –, une loi d’urgence agricole qui devrait comporter des mesures pour faciliter l’accès à l’eau des agriculteurs, lutter contre la prédation du loup, ainsi que des dispositions sur les « moyens de production » (une catégorie dont l’exécutif n’a pas précisé le contenu, susceptible d’inclure les produits phytosanitaires). Les défenseurs de l’environnement craignent que ce texte, qui vise selon le gouvernement à « enlever des boulets aux pieds des agriculteurs », soit de nouveau l’occasion d’affaiblir la protection des ressources naturelles et de la santé.
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L’esprit de consensus qui avait guidé les Etats généraux de l’alimentation en 2017, lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, semble bien loin. Un large éventail d’acteurs des secteurs de l’agriculture et l’alimentation (producteurs, distributeurs, scientifiques, société civile) s’étaient alors réunis pour tenter à la fois de sécuriser les revenus des agriculteurs et de rendre la production moins polluante. Si le résultat final, la loi Agriculture et alimentation (Egalim) de 2018, avait déçu, l’exercice avait au moins permis de partager des constats et des objectifs.
Champ de bataille
L’agriculture apparaît au contraire aujourd’hui comme un champ de bataille. Des agences de l’Etat comme l’Office français de la biodiversité (OFB), l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) ou l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), ont été violemment mises en cause ces derniers mois, se voyant accusées de biais idéologiques.
Ces attaques ont trouvé un écho au Parlement, des élus reprenant cette argumentation lors des débats sur plusieurs textes législatifs : la loi d’orientation agricole, votée en février 2025, qui consacre l’agriculture comme d’« intérêt général majeur » ; la loi autorisant l’épandage de pesticides par drones, adoptée en avril ; et surtout, la loi sur les contraintes agricoles, dite « loi Duplomb » – du nom de son initiateur, le sénateur Laurent Duplomb (Les Républicains) –, votée en juillet 2025.
Ce dernier texte, réautorisant des insecticides néonicotinoïdes, interdits en France en raison de leurs effets persistants dans l’environnement et de risques pour la santé, a cristallisé les batailles autour du modèle agricole. D’autres articles de la loi, moins visibles, qui visent à simplifier les enquêtes environnementales pour des extensions d’élevage ou la construction de retenues d’eau, ont aussi été âprement débattus. Si la disposition sur les néonicotinoïdes a été retirée du texte après sa censure par le Conseil constitutionnel en août, Laurent Duplomb a redéposé en ce début d’année une nouvelle proposition de loi en ce sens – le retour de l’acétamipride ne figurera pas dans le projet de loi d’urgence agricole, a cependant assuré Annie Genevard, vendredi 20 février, dans un entretien au Figaro.
En parallèle, l’Agence bio a fait l’objet de charges sans précédent, plusieurs élus demandant la suppression de cette instance chargée de la communication en faveur de l’agriculture biologique. Tandis que la filière bio a traversé une crise importante et que la France est en retard sur ses objectifs (seulement 10 % des surfaces agricoles lui sont dévolues, pour un objectif de 21 % en 2030), la ministre de l’agriculture n’a pas protesté, coupant une partie des budgets de l’organisme.
« Crispation autour de l’agroécologie »
« On est dans un contexte de marginalisation de toute perspective environnementale et climatique, et les sujets agricoles et alimentaires sont la première ligne qui se prend les coups », analyse Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne Agriculture à Greenpeace. « Les relations se durcissent, c’est plus compliqué de dialoguer. On sent une crispation autour de certains objectifs comme l’agroécologie », abonde Judith Lachnitt, de l’organisation CCFD-Terre solidaire.
Alors que cette forme d’agriculture plus sobre en intrants et ressources était encore présentée il y a quelques années comme une solution possible face au réchauffement climatique, la transition agroécologique a disparu des discours officiels du gouvernement.
Ces coups de boutoir contre les objectifs environnementaux s’observent aussi à l’échelle européenne, renforçant l’impression d’une marche arrière toute. Au printemps 2024, les institutions européennes décident en quelques semaines et sans étude d’impact d’assouplir les conditions environnementales dans la politique agricole commune. Plusieurs propositions de dérégulation sont par ailleurs enclenchées, dont un paquet législatif en cours de discussion qui prévoit une approbation sans limite de temps de pesticides. Le gouvernement français entend en outre plaider une révision de la directive nitrates, qui encadre les épandages d’azote et pour laquelle la France est poursuivie devant la cour de justice de l’Union européenne.
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Ces prochains mois, l’enjeu de l’eau devrait revenir au centre des débats. Le futur projet de loi d’urgence pourrait inclure un renforcement de la représentation du secteur agricole dans les instances locales de gestion de l’eau. Cinq des six présidents des comités de bassin, des assemblées de concertation, se sont inquiétés, dans un courrier envoyé à M. Lecornu le 6 février, d’une éventuelle « recentralisation » de la politique de l’eau. Le Comité national de l’eau, une instance consultative placée auprès du ministère de la transition écologique, a également appelé le gouvernement, le 11 février, à présenter un texte conforme au plan eau annoncé par Emmanuel Macron en 2023 et à « respecter » les processus de concertation locaux.
De nombreux travaux sont d’ores et déjà remis en cause, au moins temporairement, par l’annonce en janvier d’un moratoire sur toutes les « décisions relatives aux questions de la politique de l’eau ». M. Lecornu a en outre promis que la redevance pour pollutions diffuses, qui contribue au budget des agences de l’eau, ne serait pas augmentée en 2027 et a annoncé, le 19 février, « débloquer » 13 projets hydrauliques agricoles, soit un tiers des dossiers en cours d’instruction.
Voir aussi:
Décapitée et ostracisée au Salon de l’agriculture, l’Agence bio est au bord de l’explosion https://environnementsantepolitique.fr/2026/02/20/71651/