La mort effroyable de Quentin Deranque et l’inversion morale du débat public
La mort de Quentin Deranque à Lyon suscite une émotion légitime et une condamnation sans ambiguïté de toute violence politique. Mais au-delà du drame, le débat révèle un trouble profond : la banalisation progressive de l’extrême droite et la mise en accusation de celles et ceux qui la combattent.
16 février 2026 https://www.politis.fr/articles/2026/02/parti-pris-la-mort-effroyable-de-quentin-et-linversion-morale-du-debat-public/
Article paru
dans l’hebdo N° 1902 Acheter ce numéro

Rassemblement organisé à Montpellier, le 15 février 2026, après le décès de Quentin, 23 ans, à Lyon.
© Sylvain THOMAS / AFP
La mort de Quentin Deranque à Lyon est une horreur. Une horreur absolue, qui heurte la conscience démocratique, quelle que soit l’étiquette politique du militant, fût-il d’extrême droite. On ne devrait jamais mourir pour ses idées. Aucune. Ni celles qui émancipent, ni celles qui enferment. La vie humaine n’est pas une variable d’ajustement du combat politique, et le rappeler aujourd’hui n’est ni naïveté ni faiblesse : c’est le socle minimal d’une République digne de ce nom. Dire cela, pourtant, semble devenu suspect. Dans les périodes de montée du fascisme, l’histoire nous l’enseigne, le débat public se dérègle.
L’antifascisme ne tue pas. L’antifascisme est une tradition de vigilance démocratique, née des catastrophes du XXᵉ siècle.
Les forces réactionnaires avancent masquées, pendant que la gauche est sommée de se justifier, de s’excuser, de se faire oublier. Nous y sommes. Les partis d’extrême droite sont aux portes du pouvoir, ici comme ailleurs, et déjà le récit dominant s’emploie à inverser les responsabilités. Ainsi, La France insoumise serait désormais taxée « d’extrême gauche » par le pouvoir, jusqu’au président Emmanuel Macron lui-même. Comme si défendre la justice sociale, l’égalité et l’antiracisme relevait soudain d’un danger équivalent, voire supérieur, à celui du nationalisme autoritaire.
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Dans ce contexte, la mort de Quentin Deranque – dont attend encore les premiers éléments de l’enquête qui seront communiqués par le procureur cet après-midi – est instrumentalisée. On parle d’« ambiance », de « climat de haine », en visant implicitement – ou explicitement – l’antifascisme. C’est une faute politique et morale. L’antifascisme ne tue pas. L’antifascisme est une tradition de vigilance démocratique, née des catastrophes du XXᵉ siècle. Les antifascistes sont utiles parce qu’ils rappellent, parfois seuls, ce que l’extrême droite charrie toujours : le racisme, l’antisémitisme, la hiérarchisation des vies, la violence structurelle. L’antifascisme se bat pour les droits de toutes et tous, pour des droits universels, indivisibles. C’est un mouvement profondément humaniste.
La banalisation est en marche. Elle est peut-être le danger le plus profond.
Or l’humanisme ne semble plus être une boussole pour nombre de responsables politiques qui ne sont pas de gauche, ni pour les commentateurs qui œuvrent à faire sortir la gauche du champ républicain, tout en y faisant entrer l’extrême droite. Le paradoxe est glaçant : on condamne l’humanisme comme une faiblesse, tandis que l’extrême droite, son histoire et ses obsessions identitaires, se voit offrir un brevet de respectabilité sous le vernis policé du Rassemblement national. La banalisation est en marche. Elle est peut-être le danger le plus profond, parce qu’elle anesthésie la vigilance collective.
Clarté morale
Dans le drame qui nous occupe, comme dans le contexte de tensions actuelles en France et ailleurs, on oublie de parler du fond. On oublie de nommer le danger principal : l’extrême droite est devenue fréquentable. On débat de mots, d’étiquettes, de postures, mais on évite d’interroger ce que signifie accepter, dans l’espace public, des discours qui désignent des boucs émissaires, relativisent les crimes du passé et préparent ceux de demain. On en vient même à suggérer que le problème serait celles et ceux qui s’y opposent frontalement. Comme si l’alarme était plus condamnable que l’incendie.
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Il faut le dire clairement : condamner la mort de Quentin Deranque n’implique en rien de renoncer à combattre l’extrême droite. Bien au contraire. La clarté morale exige de tenir les deux bouts. Oui, aucune mort n’est justifiable. Oui, la violence n’a pas sa place en République. Mais non, l’extrême droite n’est pas une opinion comme une autre, parce qu’elle vise précisément à détruire l’égalité qui fonde la communauté politique.
L’antifascisme, quand il est fidèle à son histoire, s’inscrit dans une stratégie de mobilisation populaire, culturelle, sociale, et non dans la logique de la terreur.
Ces cinquante nuances d’extrême droite se sont livrées à une véritable déclaration de guerre.
Aux États-Unis, par exemple, pour lutter contre les politiques brutales et xénophobes de l’ICE, de nombreux militants ont recouru à des méthodes pacifistes : désobéissance civile, actions juridiques, solidarité concrète avec les migrants. Ces luttes rappellent une évidence trop souvent oubliée : la force de l’humanisme réside dans sa capacité à rassembler sans renoncer à ses principes.
Ce dimanche, le rassemblement parisien en hommage à Quentin Deranque constituait un véritable trombinoscope du fascisme : royalistes, antisémites, racialistes, identitaires, néonazis, etc. Et il ne fallait pas s’y tromper : ces cinquante nuances d’extrême droite se sont livrées à une véritable déclaration de guerre. Ils tenteront d’entretenir ce climat délétère. Mais nous devons le dire haut et fort : en République, la violence n’a pas sa place. Ni celle des individus, ni celle des idéologies qui préparent les violences de masse. Pleurer un mort n’oblige pas à se taire sur le danger qui grandit. Au contraire : c’est parce que chaque vie compte que nous devons refuser la banalisation de l’extrême droite, et réaffirmer, contre vents et marées, que l’humanisme n’est pas un archaïsme, mais une urgence politique.
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Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face
Après la mort d’un militant d’extrême droite et l’interpellation d’un collaborateur parlementaire, l’émotion submerge le débat public et attise les instrumentalisations. Entre exigence de justice, responsabilité éthique et procès politique fait à la gauche, il convient de refuser les amalgames sans esquiver l’indispensable examen de conscience.
Pierre Jacquemain • 18 février 2026 https://www.politis.fr/articles/2026/02/parti-pris-quentin-deranque-ce-que-cette-mort-oblige-la-gauche-a-regarder-en-face/

La présidente du groupe parlementaire La France Insoumise Mathilde Panot lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, à Paris, le 17 février 2026.
© Alain JOCARD / AFP
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La France traverse l’une de ces heures troubles où l’émotion collective menace d’écraser la lucidité politique. La mort d’un militant est un drame, fût-il d’extrême droite. Toute mort violente l’est. Mais le drame devient politique lorsque sa lecture est confisquée, instrumentalisée, puis retournée contre celles et ceux qui combattent le fascisme depuis toujours.
Dans cette affaire qualifiée par le procureur d’« homicide volontaire aggravé », les mots sont lourds et appellent rigueur et retenue. Rigueur à laquelle ont renoncé, dans une version trumpienne du commentaire politique qui remet en cause l’État de droit, les ministres de l’Intérieur et de la Justice. Pourtant, la justice devra passer. Sans exception. Sans slogan. Sans raccourci.
À gauche, on ne défend pas des personnes contre les principes : on défend des principes, même quand c’est difficile.
Le drame met désormais en cause un collaborateur parlementaire, interpellé dans le cadre de l’enquête. Les circonstances exactes restent à établir, mais l’incident pose immédiatement des questions sur la responsabilité individuelle et éthique de celles et ceux qui occupent des fonctions publiques. La justice doit être libre de travailler, sans pression politique ni récupération médiatique. Entrer dans l’institution, devenir collaborateur parlementaire, c’est accepter de quitter une part de la rue pour endosser une responsabilité publique. Cela n’ôte rien aux convictions, mais impose un discernement accru.
La responsabilité individuelle s’étend tragiquement jusqu’à l’employeur politique. Dans ce cas, Raphaël Arnault, député et employeur, se retrouve confronté à une exigence éthique : non pas juridiquement responsable de l’acte, mais tenu de montrer que la politique ne se réduit pas à la protection automatique des siens. Il faudra peut-être qu’il en tire des conséquences, non pour céder à l’extrême droite, mais pour lui refuser l’idée que la gauche protège ses membres coûte que coûte. À gauche, on ne défend pas des personnes contre les principes : on défend des principes, même quand c’est difficile.
Mise à l’épreuve
La France insoumise est aujourd’hui mise à l’épreuve. Non pas coupable par essence, non pas responsable mécaniquement d’un acte individuel, mais sommée de répondre à l’ampleur du soupçon et à la critique interne comme externe. Aucun mouvement n’a raison tout seul. Si certaines accusations sont injustes, excessives ou malhonnêtes, elles ne peuvent être balayées d’un revers de main. Le climat politique qu’elle contribue à produire participe à celui dans lequel ses ennemis prospèrent. Cette lucidité n’exclut pas la solidarité.
Face à cette violence politique, il est vital que toute la gauche fasse bloc.
Ce qui est en jeu dépasse LFI : le traitement réservé à une force d’opposition majeure, la manière dont le pouvoir instrumentalise émotion, justice et ordre public pour fragiliser un camp politique entier. Face à cette violence politique, il est vital que toute la gauche fasse bloc. La critique est nécessaire ; l’isolement serait une faute politique. Le bruit et la fureur, assumés et revendiqués par Jean-Luc Mélenchon, ont été des outils de rupture : briser les silences, nommer les violences sociales, politiser des colères longtemps méprisées. Mais ils ont aussi nourri une perception de radicalité permanente, aujourd’hui exploitée pour disqualifier toute la gauche. Refuser d’interroger cette stratégie n’est pas loyauté : c’est se condamner à l’impuissance.
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Hier soir, lors de son rendez-vous « Le Moment politique », Jean-Luc Mélenchon a appelé au calme et invité ses militants à prendre de la hauteur face à la séquence. Mais il n’a pas esquissé de début de mea culpa sur les effets d’une conflictualité devenue permanente, préférant aussi rendre les coups, y compris à gauche. Que le leader de La France insoumise refuse le procès global n’a rien d’illégitime.
Pourtant, l’heure exige davantage qu’une contre-attaque : elle appelle une clarification. Il importe de tenir les deux bouts : refuser que la mort de Quentin Deranque serve à disqualifier toute la gauche, et maintenir une critique lucide des stratégies, des mots et des formes de radicalité. C’est à cette condition que la gauche pourra se défendre sans se renier et se transformer sans se laisser détruire.
Responsabilité
Ce qui dépasse ce fait tragique, c’est l’inversion morale banalisée dans le débat public : faire croire que l’extrême gauche – que n’est pas LFI – serait l’équivalent symétrique de l’extrême droite. Mettre sur le même plan un mouvement humaniste, traversé de conflits mais fondé sur l’égalité, et une idéologie totalitaire, raciste et mortifère est une falsification qui prépare les victoires de demain. Dans le même temps, il serait irresponsable de taire le discrédit que certains actes commis au nom de l’antifascisme jettent sur l’ensemble du mouvement et sur toute la gauche.
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Tuer sous couvert d’antifascisme n’est pas combattre le fascisme : c’est en reprendre les méthodes. Cette responsabilité est collective. D’autant plus que la classe politique a laissé proliférer des groupuscules d’extrême droite, notamment à Lyon, devenus plus violents, plus organisés, plus sûrs de leur impunité. Pendant ce temps, l’extrême droite instrumentalise cette mort avec cynisme, effaçant les dizaines de morts causées par ses militants racistes. Rappeler cette asymétrie suffit désormais à vous transformer en suspect moral. Honorer une mémoire avant même que la vérité judiciaire ne soit établie, n’est-ce pas déjà céder au récit dicté par l’extrême droite ? N’est-ce pas lui offrir une victoire symbolique immense ?
Tout est à reconstruire : mots, pratiques, solidarités, manières de faire front sans s’aveugler.
La tentation du découragement est grande, comme si tout était écrit d’avance. Rien ne l’est. Tout est à reconstruire : mots, pratiques, solidarités, manières de faire front sans s’aveugler. La solidarité n’est pas une posture : c’est une exigence. Elle commence par une ligne claire : on combat le fascisme sans jamais lui emprunter ses armes et on accepte, collectivement, de se regarder en face pour ne pas lui laisser le dernier mot.
Enfin, cette exigence est d’autant plus cruciale que le pouvoir en place cède à une stratégie du choc. Au nom de l’ordre et de l’émotion, il multiplie mesures liberticides, restrictions du débat et attaques contre les libertés académiques. Défendre ces libertés, même dans un climat hostile, n’est pas un luxe moral : c’est une responsabilité historique.
Après la mort de Quentin Deranque, la récupération du RN pour transférer la « diabolisation » sur LFI
Les accusations portées à l’encontre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon pour sa proximité avec la Jeune Garde, soupçonnée d’être impliquée dans la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon, offrent l’occasion au Rassemblement national de transférer un attribut qui l’encombre : sa proximité historique avec des groupes radicaux violents.
Par Corentin LesueurPublié le 18 février 2026 à 22h09, modifié hier à 09h12 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/18/apres-la-mort-de-quentin-deranque-la-recuperation-du-rn-pour-transferer-la-diabolisation-sur-lfi_6667316_823448.html?M_BT=53496897516380
Temps de Lecture 4 min.

Marine Le Pen a consacré sa vie politique à débarrasser sa famille et son parti de la « tunique de Belzébuth ». Depuis le lynchage mortel d’un jeune militant de la mouvance nationaliste révolutionnaire, Quentin Deranque, jeudi 12 février à Lyon, en marge d’une rixe entre groupuscules radicaux d’extrême droite et d’extrême gauche, le Rassemblement national (RN) s’affaire à vêtir Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) de l’infamante robe. Le mouvement d’extrême droite n’a pas attendu les premiers éléments de l’enquête, ni les interpellations visant notamment plusieurs membres de la Jeune Garde, une formation antifasciste créée en 2018 par Raphaël Arnault, aujourd’hui député (LFI) de Vaucluse, pour dénoncer la « responsabilité » dans ce drame de l’ancien sénateur socialiste, et concéder aux « insoumis » le monopole de la radicalité politique en France.
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Une semaine après le drame, dans une ville où les affrontements entre groupuscules fascistes et antifascistes sont fréquents, l’heure n’est pas à l’union contre la violence au RN. A moins que l’union ne vise à étendre contre LFI le « cordon sanitaire » qui longtemps a contenu les héritiers de Jean-Marie Le Pen aux marges des débats et des institutions. Lors d’une conférence de presse consacrée au « péril démocratique » de « l’extrême gauche », Jordan Bardella a réclamé, mercredi 18 février, sa mise « à l’écart des institutions, que ce soit à l’Assemblée nationale (…) ou en vue des prochaines élections municipales ».
« Il existe aujourd’hui un véritable continuum politique entre les mouvements d’ultragauche violents et le mélenchonisme : à LFI, la vitrine révolutionnaire, aux antifas, l’action violente et le passage à l’acte », a jugé le président du RN, sans limites sur les moyens à déployer contre ses adversaires politiques ; jusqu’à « la mise sous tutelle »par l’Etat d’établissements universitaires « à la dérive ». Après des décennies à dénoncer l’animosité à son égard d’un prétendu « système », l’ex-FN l’accuse désormais de complicité criminelle. « Si l’extrême gauche a tué ce week-end, c’est d’abord parce qu’elle bénéficie d’une complaisance médiatique et d’un certificat d’immunité offert par la classe politique », a tancé Jordan Bardella. Sans craindre le renversement grossier de stigmate historique, le député européen qualifie la Jeune Garde de « bras armé » de LFI et de « milice sur le modèle des milices paramilitaires des années 1930 ».
« Aucune différence entre l’ultradroite et l’ultragauche »
Avec la récupération de la mort de Quentin Deranque, le RN souhaite parachever son entreprise de transfert de la « diabolisation ». Depuis le 7 octobre 2023 et les attaques terroristes perpétrées par le Hamas contre Israël, les lepénistes se réjouissaient d’avoir déjà fait sauter le principal « verrou » de leur normalisation, l’antisémitisme, prenant le contrepied des ambiguïtés entretenues en la matière par LFI. Non sans succès, malgré les propos de plusieurs de ses candidats encore exhumés lors des élections législatives de 2024 : Jordan Bardella fut l’invité d’une conférence contre l’antisémitisme organisée en mars 2025 à Jérusalem, et conclue par le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. « C’est la fin et l’aboutissement de la dédiabolisation », se félicitait alors le maire (RN) de Perpignan, Louis Aliot, grand artisan de cette stratégie de légitimation et de communication politique.
Après l’antisémitisme, les accusations portées ces derniers jours à l’encontre de LFI, de la gauche à l’extrême droite, offrent l’occasion au RN de lui transmettre un autre oripeau encombrant : sa proximité historique – et consubstantielle – avec des groupes radicaux. Malgré les purges menées par Marine Le Pen contre les éléments traditionalistes, identitaires ou néofascistes les plus infréquentables, le parti à la flamme, né en 1972 d’un compromis groupusculaire, conserve pour principal prestataire une entreprise, l’agence de communication e-Politic, aux liens avérés avec la mouvance nationaliste révolutionnaire. Sans compter les collaborateurs parlementaires licenciés ces dernières années au gré des révélations par la presse de leur appartenance à des mouvements violents.
Preuve de son intransigeance en la matière, Jordan Bardella a répété ne « faire aucune différence entre l’ultradroite et l’ultragauche » et promis, en cas d’accession au pouvoir, de dissoudre « toute organisation [faisant] preuve d’une volonté manifeste d’agir en politique avec violence ». La mesure, qui lui a valu des accusations de traîtrise sur les réseaux sociaux – des identitaires de Tenesoun, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), aux néofascistes du Rassemblement des étudiants de droite, à Angers –, admet une première exception : la Cocarde étudiante, un syndicat d’extrême droite et vivier de cadres ou d’élus RN, malgré la condamnation de plusieurs de ses membres pour violences ou ses liens permanents avec les franges identitaires les plus radicales.
« La ligne rouge, c’est la violence physique et l’atteinte à l’intégrité physique. Je ne crois pas que la Cocarde réponde à ces critères », a campé le probable candidat à la présidentielle, dont l’un des proches, l’eurodéputé Pierre-Romain Thionnet, ancien dirigeant de la Cocarde étudiante, s’est illustré en 2018 par sa présence, à Paris, lors d’affrontements avec des étudiants de gauche.
« Eviter les groupuscules »
Quid des Natifs, un groupuscule identitaire créé sur les cendres de Génération identitaire, dissous pour violences et racisme en 2021 ? Jordan Bardella a fait mine de ne pas connaître ce mouvement, organisateur, dimanche 15 février, d’un hommage parisien à Quentin Deranque auquel s’est joint une demi-douzaine de ses parlementaires.
« Je n’ai pas la preuve que ces gens sont auteurs de violence », se défend l’eurodéputé Philippe Olivier, en première ligne ce jour-là. Le 17 septembre 2025, dix militants des Natifs ont été condamnés pour « injure à caractère raciste » après le déploiement d’une banderole contre la chanteuse Aya Nakamura. En avril, huit membres du même mouvement, poursuivis pour « injure raciste et provocation à la haine raciale », connaîtront leur jugement.
« Tout l’objectif du RN est de proposer un cadre politique pour éviter les groupuscules. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde que ces groupes dont les modes d’expression, par des coups et non par la politique, ne sont pas les nôtres », assure Philippe Olivier. Au lendemain de l’hommage, Stanislas Tyl, porte-parole des Natifs, saluait pourtant auprès du Monde un « esprit d’union sacrée »: « On sent une volonté de mettre de côté les potentielles querelles de chapelles entre les différents groupes militants et les partis politiques. » Pour convaincre de sa « dédiabolisation », le RN devra trancher entre la lettre et l’« esprit ».
La violence politique à l’heure du deux poids, deux mesures
20 février 2026 |https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=fNOtqMLJbXmxJhgSYCEYNK0jxGLtpH5Wk05c8MxfPtwMC0_SWJ1m-8VSkAqOKV76eMIhLV-DeFNc3JUrFHg
Par Rokhaya Diallo
Le meurtre brutal du militant néofasciste Quentin Deranque a fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le traitement différencié des victimes de la violence politique est aujourd’hui assumé au plus haut sommet de l’État.
Le meurtre brutal du jeune militant Quentin Deranque a plongé le débat politique français dans une forme de questionnement qui semble avoir fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le consensus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un déferlement de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événement survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclusions, La France insoumise s’est trouvée au centre du débat, les doigts pointés en sa direction de part et d’autre de l’échiquier politique.
Sans aucun recul, des politiques se sont employés à remettre en question des éléments fondamentaux de notre pacte démocratique, témoignant à chaque déclaration d’un traitement différencié des victimes de la violence politique.

© Illustration Mediapart avec Abaca et AFP
Sitôt l’information connue, le ministre de la justice Gérald Darmanin s’est empressé d’affirmer que « c’est l’ultragauche qui manifestement a tué », ajoutant : « Il y a en effet des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise et de l’ultragauche, qui mènent malheureusement […] à une violence très débridée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »
Condamnations
Que le garde des Sceaux en exercice se permette non seulement de commenter une affaire en cours, mais en plus d’accuser nommément un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême » trouvant une traduction « dans le monde physique », est un signal très inquiétant quant au respect des principes de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.
À ce jour, il n’existe aucun élément prouvant que les déclarations publiques des élu·es de La France insoumise aient provoqué des actes de violence, et il est totalement irresponsable de la part d’un des hommes phares de l’exécutif de porter de telles accusations.
Ce sont essentiellement des élus d’extrême droite qui sont condamnés pour incitation à la violence.
Quelques jours plus tard, le même Darmanin annonce souhaiter l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la violence, notamment, mais pas uniquement, en raison d’une ethnie ou d’une religion. On comprend que cette menace vise les propos des élu·es de La France insoumise labellisé·es comme violent·es. Mais lorsque l’on se penche sur le sujet et recherche la liste des condamnés pour ce type de faits, ce sont essentiellement des noms d’élus d’extrême droite qui apparaissent.
Si Jean-Marie Le Pen était le spécialiste de la provocation à la haine, ses successeurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démérité. Julien Sanchez, maire Rassemblement national (RN) de Beaucaire, a été définitivement condamné pour provocation à la haine ou à la violence en 2017, à la suite des commentaires racistes laissés sur son mur Facebook par d’autres utilisateurs, sans qu’une peine d’inéligibilité soit prononcée.
En 2015, Luc Jousse (maire, ex-UMP, de Roquebrune-sur-Argens) a été condamné en appel pour provocation à la haine ou à la violence raciales, à la suite de ses propos relatifs à un campement rom, peine assortie d’un an d’inéligibilité. Et le champion toutes catégories, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits relevant entre autres de : provocation à la discrimination, haine religieuse envers la communauté musulmane, provocation à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence… La liste est vertigineuse.
La droite radicale tue
Alors que des personnalités politiques de droite et d’extrême droite collectionnaient les sanctions judiciaires, plusieurs crimes ont été perpétrés par des militants déclarés de l’extrême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine matérialisée dans l’espace public. Comme l’indiquent sur Mediapart Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la sociologue spécialiste des violences politiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale ».
Les quelques terrifiants exemples suivants, pourtant rendus publics, n’ont provoqué aucune condamnation des partis appartenant aux mouvances de l’extrême droite. En 2022, les militant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdurrahman Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Federico Martín Aramburú, ancien international argentin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultranationaliste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendjaballahest écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conducteur, Jérôme Décofour, est un militant d’extrême droite et chef local d’un groupuscule violent, la Brigade française patriote.
Dans ces cas d’ultraviolence comme dans d’autres, les meurtriers présumés sont des militants déclarés de groupes dont la proximité avec le RN est avérée ou ayant exprimé explicitement des sympathies pour l’extrême droite.
Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.
Dans d’autres situations, ce sont des crimes racistes manifestement animés par une idéologie islamophobe et anti-immigrés, identique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’extrême droite. On pense aux assassinats survenus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Aboubakar Cissé, homme d’origine malienne sauvagement poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coiffeur tunisien dont le meurtre par balle a été appréhendé par le Parquet national antiterroriste comme un acte terroriste sur fond d’idéologie d’extrême droite.
Malgré cette accumulation accablante, jamais aucune figure politique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’extrême droite, pourtant sujets à des condamnations effectives. Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.
Et ces décomptes n’incluent pas les innombrables citoyen·nes qui sont au quotidien accablé·es par le harcèlement raciste de proches de l’extrême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montargis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympathisants déclarés du RN. Est-il venu à l’esprit de quiconque d’interpeller Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqualifiables ? Aucunement.
Il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe et celle de citoyens ordinaires.
Alors que Quentin Deranque était entre la vie et la mort, ses camarades militants ont d’abord tenté de masquer ses engagements politiques en le présentant comme un simple étudiant en mathématiques. Soyons clairs, rien dans ses accointances ne justifie le fait qu’il ait été massacré au sol, cette lamentable attitude est condamnable sans aucune réserve.
Cela étant dit, on ne peut pas se contenter de le présenter comme un simple passant. Comme l’indique Mediapart, Quentin Deranque avait fait ses gammes militantes dans plusieurs collectifs ayant recours à la violence, comme la section viennoise de l’Action française, mouvement royaliste et antisémite, Academia Christiana, organisation catholique traditionaliste, ou les groupuscules néofascistes Allobroges Bourgoin et Audace Lyon.
Le travail de Rue89 Lyon observe précisément l’activité de l’extrême droite dans la troisième ville de France, considérée comme la « capitale de l’extrême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordinaire normalisé par un « aveuglement politique » manifeste. Pire « 70 % des violences de l’extrême droite radicale »commises à Lyon restent impunies.
Minute de silence
Pourquoi n’entend-on pas de condamnation ferme des manifestant·es rassemblé·es à Parispour réclamer « justice » pour Quentin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans antisémites peints la même nuit sur la statue de la place de la République ?
On ne peut que déplorer la mort de Quentin Deranque, c’est un drame sans nom. Toutefois, il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inexcusable — et celle de citoyens ordinaires, écrasés par des voitures, tués par balles, poignardés par des extrémistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
Aujourd’hui, la classe politique ne formule aucune hésitation pour consacrer une minute de silence à un militant néofasciste violent, ce qui constitue un troublant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autrement plus difficile de contraindre Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, à organiser une minute de silence pour Aboubakar Cissé, lâchement tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquentait.
Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière explicite des groupes d’extrême droite violents, déclare aujourd’hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde dont d’anciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quentin Deranque – ndlr] fait de la politique […], les idées qu’il porte » suffisent à envisager la déchéance de son mandat.
Le meurtre de Quentin Deranque est inqualifiable, et s’il est confirmé qu’il est le fait de militant·es antifascistes, cela sera une première en France, selon les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, qui en a fait état dans l’émission de Mediapart « À l’air libre ».
La condamnation de la violence sous toutes les formes est un impératif moral, mais on peut légitimement s’inquiéter de constater à quel point celle qui émane de l’extrême droite est invisibilisée.
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Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et chercheuse à l’université de Georgetown (États-Unis), est l’autrice de plusieurs livres et documentaires de référence sur le racisme, le féminisme et la justice sociale. En 2015, elle a animé pour Mediapart six numéros de l’émission « Alter-égaux ». Depuis octobre 2025, elle publie des chroniques régulières dans nos colonnes.