Jordan Bardella a bien compris le risque de s’afficher avec les mouvances les plus radicales de l’extrême droite, quand bien même il n’a pas complètement rompu avec elles.

Derrière la marche en hommage à Quentin Deranque, l’ombre du groupuscule néofasciste Lyon Populaire

20 février 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=00ENKf0SKQEmbYz1FSHCZeJb3vU9tg4t15s6yoxYBn82kTjAQesqRFi-Ylk6HtQnVYjLSS87YRNOcSAeI5c

Par Alexandre Berteau et Matthieu Suc

Les organisatrices de la manifestation prévue samedi 21 février à Lyon ont entretenu des liens étroits avec le groupe dissous en 2025, notamment pour apologie de la collaboration avec le nazisme. Lui-même passé par Lyon Populaire, un des amis de Quentin Deranque associé à la marche est le collaborateur parlementaire d’une députée RN.

La décision est tombée jeudi 19 février au soir. Dans une lettre adressée aux élu·es du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella leur a demandé de ne pas se rendre à la marche d’hommage à Quentin Deranque, prévue samedi 21 février à Lyon (Rhône). Ni aux autres rassemblement organisés partout en France pour « réclamer justice » pour ce militant d’extrême droite mort après son passage à tabac lors d’un affrontement avec des antifascistes la semaine dernière.

Le président du RN les a alerté·es sur le risque de nouveaux affrontements, mais surtout sur le profil « de certains organisateurs, indéniablement liés à l’ultradroite et que nous refusons de côtoyer par cohérence avec [la] ligne [du parti] ». Ce dernier a bien compris le risque de s’afficher avec les mouvances les plus radicales de l’extrême droite, quand bien même il n’a pas complètement rompu avec elles.

Alexandre Berteau résume son enquête en cinq minutes

« Nous analysons avec prudence les mots d’ordre qui seront annoncés. S’ils ne sont pas en concordance avec nos valeurs, il est bien évident que le RN ne s’y rendra pas », prévenait le porte-parole du parti Andréa Kotarac auprès de Mediapart, quelques heures avant que Jordan Bardella ne passe ses consignes.

Les organisatrices de la marche de Lyon ont pourtant tenté de se montrer rassurantes. « Cet hommage sera sécurisé, il n’y aura ni débordement à l’intérieur ni à l’extérieur », garantit à Mediapart Aliette Espieux, figure du mouvement anti-avortement, en promettant une « forte présence policière » et un « service d’ordre qui démotivera les personnes qui auraient malheureusement l’intention de faire n’importe quoi »« C’est une marche familiale, populaire »,ajoute la porte-parole du rassemblement, Domitille Casarotto.

De gauche à droite : Aliette Espieux, Baptiste et Vincent Claudin, Eliot Bertin et Domitille Casarotto/ © Photomontage Mediapart

Les deux jeunes femmes comptaient sur la présence de responsables politiques pour donner une tonalité officielle à l’événement. En coulisses, l’ex-président de Génération Zemmour Stanislas Rigault – fondateur de l’agence de communication Nexus qui compte aussi Pierre-Édouard Stérin comme principal actionnaire – a notamment activé ses réseaux, tout en faisant l’interface avec quelques journalistes.

« Les élus, moi, je ne vais pas leur courir après », s’agace néanmoins Aliette Espieux. Cette alternante en communication à l’association de prière Hozana, financée par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, refuse du reste toute « récupération politique », comme l’a également réclamé la famille de Quentin Deranque. Appelant « au calme et à la retenue », celle-ci ne participera pas à la marche lyonnaise, a fait savoir l’avocat des parents de l’étudiant.

Une marche à haut risque

L’état-major du RN a des raisons de s’inquiéter. Vendredi 20 février, sur RTL, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a annoncé que « 2 000 à 3 000 personnes » appartenant à « l’ultradroite » devraient participer à la manifestation lyonnaise, dont le maire écologiste Grégory Doucet a réclamé en vain l’interdiction.

L’appel à manifester a été relayé sur les réseaux sociaux par une multitude de collectifs identitaires, nationalistes révolutionnaires, royalistes et même néonazis, de France comme d’Europe. « Ça va être l’un des plus grands rassemblements de nationalistes français depuis des années. Reprenons la ville ! », s’enthousiasmait-on en anglais, jeudi, dans une boucle Telegram de hooligans d’extrême droite. « On va essayer de s’y rendre massivement », indique à Mediapart Stanislas Tyl, porte-parole du groupuscule identitaire Les Natifs.

Si elles sont le plus souvent présentées comme de simples activistes du mouvement « pro-vie », les organisatrices de la marche entretiennent elles-mêmes des liens particulièrement étroits avec la mouvance néofasciste lyonnaise, dont Quentin Deranque s’était récemment rapproché. En outre, comme l’a révélé StreetPress, Aliette Espieux est mariée à Eliot Bertin, ex-leader de Lyon Populaire.

Ce groupuscule violent a été dissous en juin 2025 par le ministère de l’intérieur – en même temps que le groupe antifasciste la Jeune Garde, soupçonné aujourd’hui d’être impliqué dans l’agression mortelle de Quentin Deranque. En cause : la diffusion par Lyon Populaire d’« une idéologie qui provoque à des agissements violents, exalte la collaboration avec l’Allemagne nazie et propage des idées tendant à justifier ou encourager un discours discriminatoire et haineux envers les personnes immigrées, les juifs et les personnes homosexuelles ».

Nostalgique du Troisième Reich, Eliot Bertin s’affichait il y a quelques années avec un masque arborant le symbole SS de la Totenkopf.

Lyon Populaire s’est depuis retrouvé dans un autre groupuscule, Audace Lyon, au sein duquel Quentin Deranque était engagé. Après la mort de ce dernier, un porte-parole du groupuscule en question a confirmé à l’AFP la participation du militant « à de nombreux entraînements sportifs à [leurs] côtés, encore la semaine dernière ». Il n’était « ni violent [ni] agressif », a-t-il toutefois précisé.

Dans son décret de dissolution de Lyon Populaire, le gouvernement relevait que le groupuscule animait un cercle de réflexion dénommé Cercle François Duprat « en hommage à ce théoricien du fascisme et du révisionnisme »et ancien numéro deux du Front national (FN). Un cercle qui encourageait à lire des figures de la collaboration parmi lesquelles Charles Maurras, Léon Degrelle, Jacques Doriot, Lucien Rebatet ou encore Robert Brasillach.À lire aussiLyon en première ligne de la lutte entre fascistes et antifascistes

Eliot Bertin lui-même ne cache pas sa nostalgie pour le Troisième Reich. Il y a quelques années, il s’affichait sur Facebook avec un masque arborant le symbole SS de la Totenkopf. Adepte du coup de poing, ce militant de 28 ans – qui n’a pas donné suite à nos sollicitations – est bien connu des services de police et de la justice. Il a notamment été placé en détention provisoire entre février et mai 2024 pour association de malfaiteurs après l’attaque, le 11 novembre 2023, d’une conférence sur la Palestine organisée à la Maison des Passages, à Lyon.

Ce soir-là, plusieurs dizaines de nervis, vêtus de sombre et encagoulés, prenaient d’assaut le local associatif. Ils étaient armés de bâtons, de gazeuses et de mortiers. Sur une vidéo diffusée sur X, on les entend beugler : « La rue, la France, nous appartient ! »

Une boucle sur la messagerie Signal réunissant les 23 membres du noyau dur du groupuscule a été retrouvée par les policiers lors de l’enquête. Parmi eux : Domitille Casarotto, l’actuelle porte-parole de la marche d’hommage. Entendue par la police en octobre 2024, elle évoque un simple groupe d’amis constitué pour organiser des maraudes. Les enquêteurs lui font alors remarquer qu’on retrouve pourtant sur cette boucle Signal des messages préparant l’attaque de la Maison des Passages.

Selon le témoignage d’un ancien membre de Lyon Populaire recueilli par les policiers, la jeune femme, qui a appelé à voter en faveur du RN aux dernières législatives, « s’occupait de la formation » au sein du groupuscule. Sollicitée sur ses liens avec Lyon Populaire, Domitille Casarotto n’a pas répondu à nos questions.

SMS racistes

En février 2024, le domicile lyonnais d’Aliette Espieux, autre figure de la marche en hommage à Quentin Deranque, est perquisitionné par les policiers, qui cherchent à interpeller Eliot Bertin. Sur la porte de sa salle de bains, ces derniers observent des autocollants « Fck AFA » (« fuck les antifas »), « révolution nationaliste », « génération pro-vie » ou encore « milice lyonnaise ».

Images prises le soir de la violente attaque d’une conférence dans le Vieux Lyon, le 11 novembre 2023. © Photomontage Mediapart

L’exploitation de l’ordinateur de la jeune femme permet aux enquêteurs de se faire une idée de ses centres d’intérêt. Ils constatent que « les recherches effectuées à partir du site Google sont orientées vers les mêmes thématiques : “genesis del fascismo” [genèse du fascisme], “historia del movimiento fascista” [histoire du mouvement fasciste], “la corporazioni fasciste” [les entreprises fascistes], “anti-trans”, “kontre kulture” [maison d’édition de l’antisémite Alain Soral – ndlr], “l’armée et la défense du capitalisme” ».

Contactée par Mediapart, Aliette Espieux assure ne pas avoir connaissance de ces informations et conteste que son ordinateur ait été saisi par la police. Elle réfute par ailleurs organiser la marche d’hommage en collaboration avec Eliot Bertin. « Je suis une femme indépendante, je peux organiser des choses sans avoir besoin de quelqu’un à mes côtés », dit-elle, précisant que son mari ne pourra quoi qu’il en soit pas participer à la manifestation… puisqu’il fait l’objet d’une interdiction de paraître dans Lyon.

Les liens entre les parties prenantes de la marche de samedi et Lyon Populaire ne s’arrêtent pas là. Depuis la mort de Quentin Deranque, deux de ses amis proches ont répondu à de nombreuses sollicitations de médias pour honorer la mémoire de leur camarade. Présentés chaque fois comme de simples jeunes catholiques et par leurs seuls prénoms, Baptiste et Vincent, les deux hommes sont en réalité frères, et ont tous deux été proches de Lyon Populaire.

Passé par Lyon Populaire, Vincent Claudin, un des amis de Quentin Deranque, est le collaborateur parlementaire de la députée RN Lisette Pollet.

Baptiste Claudin figurait en effet dans la boucle Signal déjà mentionnée. Dans des messages retrouvés sur un téléphone saisi par la police, « Baptiste le Corse » s’enquiert auprès de son interlocuteur pour savoir s’il a eu maille à partir avec des « bougnes » (dérivé du terme raciste « bougnoule »).

L’intéressé n’a pourtant pas été inquiété pour l’attaque de la Maison des Passages. Il a bien dépensé 122 euros dans un magasin de surplus militaire où différents protagonistes de l’expédition punitive ont acheté des aérosols et des matraques télescopiques avant de passer à l’acte, notent les enquêteurs. Mais au moment de l’attaque, il était, selon ses dires, en Grande Chartreuse pour aider une amie à préparer son mariage – une candidate zemmouriste aux législatives de 2022, Marie-Élisabeth Flach, oublie-t-il de préciser lors de son audition comme simple témoin.

Quant à Lyon Populaire, assure-t-il aux policiers, il ne connaîtrait que « de nom »« Je suis loin de tout ça », dit-il. Selon le témoignage de l’ancien membre du groupuscule précité, Baptiste Claudin et son frère Vincent ont pourtant été choisis pour diriger le groupe après l’interpellation d’Eliot Bertin en février 2024. Contacté par Mediapart, l’intéressé a répondu par écrit « Coucou » à nos questions, sans plus de précisions.

C’est justement l’un des messages de son frère, Vincent Claudin, « un des meilleurs amis de Quentin », que les organisateurs de la marche ont choisi de diffuser sur les réseaux sociaux du rendez-vous lyonnais de samedi pour appeler les internautes à y participer. Le jeune homme – qui n’a pas davantage répondu à nos questions – se trouve être, depuis avril 2025, assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet.

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Contactée par Mediapart, cette dernière précise avoir vérifié en amont de son embauche « qu’il ne faisait partie d’aucun groupe militant, ce qui était le cas ». Après avoir interrogé Vincent Claudin à la suite de nos questions, la députée de la Drôme confirme que son collaborateur « a bien fait partie » de Lyon Populaire, avant de préciser qu’« il en a été exclu en juin 2024, après plusieurs mois au monastère puis sur les routes de Saint-Jacques-de-Compostelle » à la suite de « son refus de cautionner » l’attaque la Maison des Passages.

Lisette Pollet affirme qu’il n’a « pas du tout participé » à cette attaqueet conteste qu’il ait pris la tête de Lyon Populaire après l’arrestation d’Eliot Bertin. « S’il s’avérait qu’il m’a caché des éléments problématiques sur cet engagement de jeunesse, je ne poursuivrai très probablement pas son contrat », ajoute-t-elle. Vendredi matin, Jordan Bardella assurait : « Le RN ne participe pas à des manifestations avec lesquelles nous n’avons pas de liens directs avec les organisateurs. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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