A l’heure du règne de la force et du mépris des normes internationales les plus élémentaires, le chacun-pour-soi nucléaire peut mener au chaos.

Nucléaire militaire : « Pour la première fois depuis 1972, plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ni ne limite sa progression »

Chronique

Avec l’expiration du traité New Start début février disparaît le dernier carcan dans lequel la dissuasion nucléaire était maintenue. Au même moment, Chine, Etats-Unis et Russie semblent bien décidés à muscler leurs arsenaux, relève Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.

Publié hier à 16h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/19/nucleaire-militaire-pour-la-premiere-fois-depuis-1972-plus-aucun-accord-ne-reglemente-ne-controle-ni-ne-limite-sa-progression_6667422_3232.html

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Pour ajouter au chaos de la scène internationale du moment, on pointera ce dernier élément : les trois « grands » sont sur le point de relancer la course aux armements nucléaires. La Chine est en retard. Mais elle entend bien se rattraper et disposer au plus vite d’un arsenal comparable à ceux des Etats-Unis et de la Russie – qui concentrent aujourd’hui près de 90 % des armes nucléaires dans le monde.

Pour la première fois depuis 1972, la voie est libre. Plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ou limite la progression du nucléaire militaire. Ce boulevard s’est ouvert le 5 février, quand a expiré le dernier texte, le traité New Start, sur l’encadrement des systèmes stratégiques opérationnels de Moscou et Washington. Il s’agit des armes nucléaires de portée intercontinentale embarquées sur des sous-marins, des bombardiers ou des fusées basées au sol.

Les planchers fixés par cet accord signé en 2011 autorisaient 1 550 ogives pour chacune des deux parties. Ils ne sont plus obligatoires. Mais cette seule contrainte n’était peut-être pas la plus importante. Ce qui disparaît, c’est un ensemble de règles sur les vérifications, les notifications réciproques, les visites in situ. S’estompe une jurisprudence vieille d’un demi-siècle qui formait le carcan au sein duquel la dissuasion nucléaire – destinée à garantir la paix – était encadrée du fait de la spécificité de l’arme en question – sa capacité à annihiler la planète. La paix et la terreur, l’intimidation et la frayeur : la « bombe » porte ce couple comme la nuée l’orage.

Lire aussi l’éditorial du « Monde » |  Fin du traité New Start : le mauvais signal sur les armes nucléaires

La situation actuelle n’en est que plus dangereuse : risques d’erreurs sur la nature d’un missile en vol ou mauvaise interprétation des intentions de l’un ou l’autre des protagonistes. Donald Trump n’a pas jugé bon de garantir le maintien des planchers décidés en 2011 ni de proroger d’un an New Start, comme le suggérait Vladimir Poutine. Dans le New York Times des 7 et 8 février, les journalistes David Sanger et William Broad, flairant la possibilité d’« une nouvelle course au nucléaire », écrivent : « Comme une vengeance [après New Start], une nouvelle génération d’armes nucléaires arrive » et « cela se voit partout ».

Photo diffusée le 22 juillet 2024 par le service de presse du ministère russe de la défense, d’un lanceur de missiles balistiques intercontinentaux Yars, lors d’un exercice militaire près de Iochkar-Ola, en Russie.
Photo diffusée le 22 juillet 2024 par le service de presse du ministère russe de la défense, d’un lanceur de missiles balistiques intercontinentaux Yars, lors d’un exercice militaire près de Iochkar-Ola, en Russie. RUSSIAN DEFENSE MINISTRY PRESS SERVICE VIA AP

La marine américaine se prépare à déployer un plus grand nombre de têtes nucléaires sur les plus gros de ses sous-marins lanceurs d’engins. Le Pentagone va consacrer en 2026 87 milliards de dollars (74 milliards d’euros) à la modernisation de son arsenal. Face à la force de frappe combinée de la Russie et de la Chine – liées par un traité d’amitié dans tous les domaines –, les Etats-Unis éprouveraient le besoin de muscler leur capacité de dissuasion.

Les Russes ne manquent pas d’imagination. Depuis 2018, ils expérimenteraient des « superarmes » et, notamment, le Poséidon, un drone sous-marin, interocéanique, porteur d’une tête thermonucléaire et capable de rayer de la carte une grande ville portuaire. A quoi sert, chez ces adultes, l’évocation d’un des dieux les plus célèbres de l’Antiquité grecque ! Plus futuristes encore, Moscou, Pékin et Washington gambergent sur la possibilité de placer des armes nucléaires sur orbite spatiale.

La Chine fait activement partie de la course au nucléaire militaire. Le président Xi Jinping a abandonné une posture dite « de dissuasion minimale ». Il veut maintenant rivaliser à parité avec les Américains et les Russes – en quantité et en qualité. Il entend que l’arsenal chinois passe de quelque 630 ogives, son niveau actuel, à 1 500 d’ici à 2035.

Démarche douteuse

Face à cet ensemble de développements, l’administration Trump dit qu’il ne sert à rien de vouloir renégocier, entre Américains et Russes, un type de traité qui laisserait de côté la Chine et les armes du futur. Aucune des brillantes possibilités d’exploitation des fonds sous-marins ou de l’espace n’existait au moment de la conclusion de New Start, en 2011. Il faut en tenir compte aujourd’hui et, partant de cette louable ambition, Donald Trump suggère de travailler à la conclusion d’« un nouveau traité, modernisé, meilleur que New Start et qui pourra durer plus longtemps ». Il propose de sortir du face-à-face avec la Russie et d’inviter la Chine à la négociation.

La démarche est logique, mais on peut exprimer des doutes. Pékin n’a vraisemblablement nulle intention de participer à un quelconque contrôle de son arsenal tant qu’il reste moitié moindre de celui des deux autres. Le bilan de Donald Trump en matière d’accords internationaux n’est pas fameux. Sabotant en 2018 l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015, le président américain promettait d’en imposer un autre, bien plus contraignant pour Téhéran – ce à quoi il échoua. Il refuse de participer à tout ce qui touche à la lutte contre le réchauffement climatique. Il a chassé du département d’Etat des dizaines de spécialistes du désarmement nucléaire ; il a rarement manifesté sa patience et sa confiance dans les « experts » – une injure dans le monde MAGA – que nécessite ce type de pourparlers.

Avec des capacités nucléaires comptant, chacune, quelque 300 ogives, la France et le Royaume-Uni n’ont guère de raison d’être plus enthousiastes que la Chine. Les cinq autres détenteurs de la « bombe » – les « illégaux » au regard du droit international : Pakistan, Inde, Iran, Israël, Corée du Nord – ne s’estiment pas concernés.

Le plus probable est qu’il ne se passera rien à court terme en matière de contrôle des armements nucléaires. Pour la première fois depuis 1972 et la signature du premier traité américano-soviétique en la matière. Il serait bien étonnant que Moscou et Washington ne profitent pas du moment pour affiner et muscler leurs dispositifs. Comme si c’était là ce qui manquait encore à la déstabilisation de la scène internationale.

Lire aussi la tribune |  « 96 % des têtes nucléaires dans le monde sont désormais entre les mains de leaders autoritaires »

Fin du traité New Start : le mauvais signal sur les armes nucléaires

Éditorial

L’expiration, jeudi, du traité nucléaire New Start entre la Russie et les Etats-Unis marque le début d’un nouvel âge de la dissuasion nucléaire inquiétant, propice à l’accroissement du nombre de pays dotés de ces armes ou encore à l’augmentation de la taille des arsenaux.

Publié le 04 février 2026 à 11h30  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/04/fin-du-traite-new-start-le-mauvais-signal-sur-les-armes-nucleaires_6665355_3232.html

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Le dernier traité de contrôle des armes nucléaires encore en vigueur entre les Etats-Unis et la Russie arrive à son terme jeudi 5 février et c’est une mauvaise nouvelle pour le monde entier. Ce traité, New Start, avait été conclu en 2010 par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev. Il s’inscrivait dans la continuité des accords SALT sur les armes nucléaires en imposant aux deux pays signataires une limitation du nombre d’ogives déployées et une limitation du nombre de lanceurs stratégiques déployés et non déployés.

Vladimir Poutine porte la responsabilité d’une situation inédite, le non-renouvellement du traité depuis la fin des années 1960. Un an après le début de l’invasion de l’Ukraine, en 2023, le maître du Kremlin avait avancé comme justification à la fin de New Start l’« hostilité extrême » de Washington sous la présidence du démocrate Joe Biden. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche ne l’a pas fait changer d’avis, en dépit de la déférence témoignée par ce dernier à l’encontre d’un responsable qui fait par ailleurs l’objet d’un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale.

Le président républicain n’est d’ailleurs pas exempt de reproches dans cette reculade sur la question de la maîtrise des armements nucléaires. Lors de son premier mandat, il avait déjà retiré son pays de l’accord encadrant le nucléaire iranien, une rupture qui explique l’escalade de juin 2025 et les risques en cours d’un embrasement régional.

Donald Trump s’était également affranchi de deux traités avec la Russie, en 2019 et en 2020. Le premier, relatif aux forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), avait été signé à Washington en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Il avait permis à l’époque la destruction de la totalité des missiles nucléaires d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres. Le second, sur le régime « Ciel ouvert », permettait une observation aérienne mutuelle entre pays des anciens blocs de l’Est et de l’Ouest. Signé en 1992, il était entré en vigueur en 2002.

Le président américain Barack Obama et son homologue russe, Dmitri Medvedev, lors de la signature du traité New Start, au château de Prague, le 8 avril 2010.
Le président américain Barack Obama et son homologue russe, Dmitri Medvedev, lors de la signature du traité New Start, au château de Prague, le 8 avril 2010.  MICHAL DOLEZAL / AP

On pourrait se rassurer en constatant que ces traités étaient pour certains dépassés et en rappelant que, du fait du coût de ce type d’armement, une surenchère n’est pas forcément à attendre à court terme. Le nombre de têtes nucléaires dont disposent actuellement les Etats-Unis et la Russie reste par ailleurs cinq fois inférieur à ce qu’il était pendant les pires heures de la guerre froide.

Ce serait cependant oublier qu’avec la fin de ces traités une véritable culture commune de la limitation de l’arme suprême risque de disparaître. L’enterrement de New Start marque ainsi le début d’un nouvel âge de la dissuasion nucléaire, et il est inquiétant. Il peut en effet être propice à des formes de prolifération à la fois horizontales, qui renvoient à l’accroissement du nombre de pays dotés, et verticales, marquées par l’augmentation de la taille de leurs arsenaux respectifs. La Chine, partie plus tard dans cette course à la puissance, entend ainsi combler son retard par rapport à la Russie et aux Etats-Unis.

Ce nouvel âge s’accompagne de la relativisation de ce qui fut longtemps un tabou. Les menaces irresponsables de Vladimir Poutine de recours à des armes nucléaires tactiques contre des pays de l’OTAN, dans le contexte de la guerre en Ukraine, en témoignent. A l’heure du règne de la force et du mépris des normes internationales les plus élémentaires, le chacun-pour-soi nucléaire peut mener au chaos.

Lire le décryptage (2022) |  Comprendre la menace de l’arme nucléaire en 10 questions

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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