Cadmium : huit mois après l’alerte des médecins sur la « bombe sanitaire », la France n’a toujours pas adapté sa réglementation
En dépit des engagements du gouvernement, l’arrêté ministériel prévoyant de réduire la teneur en cadmium dans les engrais phosphatés n’a toujours pas été publié. Une nouvelle étude de l’Anses pointe l’exposition « préoccupante » à ce cancérogène certain.

« C’est un sujet important, avec des enjeux sanitaires, géopolitiques et agricoles, qui mobilise toute l’attention du gouvernement », avait assuré, au début de juin 2025, le ministère de l’agriculture, après l’alerte des médecins libéraux sur la « bombe sanitaire » que constitue le cadmium. Dans leur lettre, les praticiens pointaient l’« explosion de la contamination » des Français et en particulier des enfants – ils sont six fois plus exposés que les jeunes Allemands, par exemple –, principalement en raison de l’usage, en France, d’engrais phosphatés importés du Maroc à forte teneur en cadmium pour fertiliser les terres agricoles.
Huit mois plus tard, alors qu’une grande étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur l’alimentation des Français confirme qu’ils sont exposés à des niveaux « préoccupants » de ce métal très toxique présent dans les produits de grande consommation comme les céréales et les pommes de terre, les résultats de cette « mobilisation » de l’exécutif se font toujours attendre.
Un projet d’arrêté élaboré par les ministères de l’agriculture, de la transition écologique et de la santé prévoyant de passer la teneur en cadmium autorisée dans les engrais phosphatés à 60 milligrammes par kilogramme (mg/kg), puis à 40 mg/kg trois ans après son entrée vigueur et, enfin, à 20 mg/kg au bout de trois années supplémentaires avait fait l’objet d’une consultation publique en décembre 2023. Le texte permettrait à la France de répondre à la demande des médecins libéraux de suivre enfin les recommandations de l’Anses.
Lire l’enquête La France malade du cadmium, une « bombe sanitaire », alertent les médecins libéraux
Depuis 2021, l’autorité de santé préconise d’abaisser drastiquement la teneur en cadmium autorisée à 20 mg/kg afin de limiter son accumulation dans les sols et dans les végétaux. Or, le seuil appliqué en France est toujours de 90 mg/kg, plus du double de la norme en vigueur dans l’Union européenne (UE), soit 40 mg/kg depuis 2025, quand des pays comme la Finlande, la Hongrie ou la Slovaquie appliquent déjà le seuil de 20 mg/kg, qui entrera en vigueur, à partir de 2035, dans l’UE.
« Objectiver les impacts économiques »
Après le coup de tocsin des médecins libéraux, le ministre de la santé de l’époque, Yannick Neuder, avait déclaré devant les députés qu’il serait « particulièrement vigilant sur l’arrêté que doit prendre le ministère de l’agriculture ». Huit mois plus tard, l’arrêté n’est toujours pas publié.
Selon les informations du Monde, les ministres de l’agriculture et de la transition écologique ont saisi, fin juillet 2025, le conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux ainsi que l’inspection générale de l’environnement et du développement durable pour « objectiver les impacts économiques » de la trajectoire de baisse des teneurs en cadmium prévue dans l’arrêté. « Le cas échéant, vous pourrez proposer une évolution de cet échéancier, ou toute autre condition susceptible de faciliter la transition de la situation actuelle vers la situation souhaitée », précise la lettre de mission.
Le rapport devait être remis au plus tard le 25 octobre 2025 pour une publication de l’arrêté « fin 2025 ». « La remise du rapport a dû être reportée, à la demande des inspections, considérant l’ampleur et la complexité des analyses nécessaires », indique au Monde le ministère de la transition écologique. « Les alternatives existent et il est urgent de les considérer sérieusement », estime le député écologiste de la Charente-Maritime Benoît Biteau, auteur d’une proposition de loi visant à interdire l’usage des engrais phosphatés contenant du cadmium. « Il est techniquement et économiquement possible de décontaminer les engrais, explique le parlementaire, agriculteur de profession. Cela revient à un surcoût de 2 à 3 euros par hectare de blé, par exemple, soit moins de 0,2 % du coût de la culture du blé. »
Après s’être opposés au durcissement des normes européennes, les producteurs marocains, qui exploitent les principaux gisements mondiaux de phosphates, et auprès desquels s’approvisionne principalement l’agriculture française, assurent qu’ils sont désormais capables de fournir des engrais avec des teneurs inférieures à 20 mg/kg de cadmium, comme leurs concurrents russes. D’autres gisements de phosphates pauvres en cadmium sont disponibles en Finlande ou en Norvège. Mais, pour Benoît Biteau, la meilleure option reste l’agriculture biologique, qui n’utilise pas d’engrais de synthèse.
Accroissement des cancers du pancréas
Le député de la Charente-Maritime envisage de pousser de nouveau son texte lors d’une prochaine niche parlementaire transpartisane, après une première tentative infructueuse lors de celle du groupe écologiste, le 12 février.
A cette occasion, plusieurs amendements de suppression préparés par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) avaient été repris par des élus de droite et du Rassemblement national : « Une interdiction risquerait d’accentuer les tensions sur le marché des engrais et de fragiliser la souveraineté alimentaire française », selon un courriel du syndicat agricole consulté par Le Monde. Dans sa circonscription, Benoît Biteau est confronté à des cas de surincidences de cancers pédiatriques : « J’invite ces gens à aller rencontrer les parents des enfants en chimiothérapie ou décédés. »
Classé cancérogène certain, mutagène et toxique pour la reproduction, le cadmium est notamment « suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas », selon l’agence gouvernementale Santé publique France. Les niveaux d’imprégnation des Français sont beaucoup plus élevés que dans les autres pays européens. Ils sont jugés « préoccupants » chez les enfants : plus d’un tiers des moins de 3 ans dépassent la dose journalière tolérable.
« L’impact sanitaire et la dangerosité du cadmium sont indiscutables et connus de l’ensemble des autorités de santé comme du gouvernement, mais il n’agit toujours pas », déplore l’avocate Corinne Lepage. L’ancienne ministre de l’environnement a introduit un recours contre le gouvernement devant le Conseil d’Etat pour « carence fautive ». L’exécutif devait répondre avant le 30 janvier, mais la plus haute juridiction administrative lui a accordé un délai supplémentaire jusqu’au 27 mars.
« Contamination généralisée des Français »
Coordinateur du groupe de travail santé et environnement des médecins libéraux, Pascal Meyvaert ne cache pas sa déception : « Les engagements pris par le gouvernement n’ont pas été tenus. C’est déplorable et regrettable pour la santé des Français, mais on ne lâchera pas. »
Dans leur alerte de juin 2025, les médecins demandaient également de faciliter le dosage de la cadmiurie, non prise en charge aujourd’hui, pour cibler les patients à risque – les carences en fer, touchant près d’un quart des femmes non ménopausées, favorisent l’absorption et la fixation du cadmium – et dépister les pathologies associées à l’exposition au cadmium : les cancers (pancréas, prostate, reins, poumon, sein…) mais également les maladies osseuses comme l’ostéoporose, des néphropathies, des troubles de la reproduction ou encore des maladies cardio-vasculaires.
Des négociations sont en cours entre les laboratoires et l’Assurance-maladie sur le coût de la prise en charge. Selon nos informations, le ministère de la santé envisage de proposer le dépistage en priorité aux personnes habitant dans des zones concernées par des pollutions industrielles. « Ce serait nier les résultats des dernières études épidémiologiques qui montrent une contamination généralisée des Français et toujours plus préoccupante des enfants », réagit le cardiologue Pierre Souvet, président de l’Association Santé Environnement France.
Le ministère de la santé, tout comme celui de l’agriculture, n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. De leur côté, les médecins libéraux viennent de lancer, à leur frais, une campagne de sensibilisation, « Le cadmium, tous concernés ! », dans leurs cabinets avec un message-clé : « Varier son alimentation pour limiter les risques. » « Nous avons présenté cette campagne au ministère de la santé, explique Pascal Meyvaert. On nous a répondu que c’était un outil intéressant, mais que le ministère ne la diffuserait pas. »

Pour approfondir (1 article)
*Exposition des Français au cadmium : la carence fautive de l’Etat
Éditorial
Alors que l’on retrouve ce métal lourd classé cancérogène à des niveaux considérablement plus élevés dans la population française que dans la majorité des pays comparables, le gouvernement n’a pris aucune mesure de précaution, en dépit de la répétition des mises en garde, mettant chaque citoyen en danger.
Pourtant qualifié de « bombe sanitaire » par une partie du corps médical, le risque lié au cadmium tarde à être circonscrit. En juin 2025, les médecins libéraux lançaient l’alerte sur l’imprégnation de la population française par ce métal lourd et son lien plausible avec la fréquence élevée du cancer du pancréas. Huit mois plus tard, l’apathie des pouvoirs publics est manifeste, malgré la publication d’une étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire sur les niveaux « préoccupants » auxquels les Français sont exposés.
La Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux se fondait sur plusieurs éléments de preuve. D’abord, le cadmium est classé cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer, qui le place à l’échelon le plus élevé de son système de classification. Ensuite, il s’accumule dans le pancréas tout au long de la vie.
Enfin, on le retrouve dans la population française à des niveaux considérablement plus élevés que dans la majorité des pays comparables. En cause : les engrais phosphatés marocains, naturellement riches en cadmium, dont l’agriculture française est une grosse consommatrice, et qui exposent les Français de manière disproportionnée à ce métal lourd, par l’intermédiaire de leur alimentation.

En réalité, le gouvernement est alerté depuis près de cinq ans par Santé publique France, qui écrivait, en juillet 2021, que « le cadmium s’accumule en particulier dans le pancréas et est suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas ». En dépit de la répétition des mises en garde, le gouvernement n’a pris aucune mesure de précaution. Les seuils de cadmium autorisés dans les engrais demeurent plus de deux fois plus élevés en France qu’ailleurs en Europe.
Un arrêté devait être publié fin 2023 pour abaisser les normes françaises : on l’attend toujours. Aucune mesure d’évitement ou de remédiation n’a été prise, malgré la disponibilité de techniques de décontamination. La carence fautive de l’Etat est criante et met chaque citoyen en danger.
Selon les chiffres de Santé publique France, le nombre de cas de cancers du pancréas diagnostiqués a quadruplé chez les hommes entre 1990 et 2023 (de 2 000 à 8 300 cas), et a presque quintuplé chez les femmes dans le même laps de temps (de 1 600 à 7 700 cas). L’explosion spectaculaire de l’incidence de ce cancer n’est pas uniquement attribuable à des changements démographiques, comme le vieillissement de la population.
Santé publique France estime que les deux tiers environ de cette hausse sont liés à une augmentation du risque réel de contracter cette maladie grave, qui compte parmi les cancers ayant le pronostic le plus sombre. Or les facteurs de risque individuels avérés – la consommation de tabac, l’obésité et le diabète de type 1, les prédispositions génétiques – ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer cette envolée.
Tout pointe vers des causes environnementales, et le cadmium figure en bonne place parmi les suspects. Il y a urgence à agir, même dans l’attente d’une preuve définitive – c’est tout le sens du principe de précaution, constitutionnalisé en 2005. Une autre piste creusée par les chercheurs pour expliquer l’inquiétante progression de cette maladie est celle des pesticides, comme l’a récemment suggéré une étude publiée fin 2024 dans l’European Journal of Epidemiology. Dans un cas comme dans l’autre, les atermoiements des pouvoirs publics pour faire évoluer certaines pratiques agricoles sont injustifiables.
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