L’absence de régulation, c’est-à-dire l’impunité, donne à des individus un sentiment de toute-puissance

Pourquoi l’accumulation illimitée de richesse est incompatible avec la démocratie 

Article élu d’intérêt général

La dérégulation économique n’est pas qu’une affaire d’efficacité ou de croissance : c’est une dérégulation morale contraire à la démocratie. Au-delà d’un certain seuil de richesse, il y a sécession sociale : les riches ne partagent plus les mêmes services, les mêmes lois, les mêmes mœurs et intérêts, et leurs conduites sont antisociales – voire délictuelles ou criminelles. Et l’idée même de « régulation » du capitalisme, en réponse à ces dérives, exprime simplement un renoncement à la démocratie.

Article Démocratie 

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publié le 10/02/2026 https://elucid.media/democratie/pourquoi-l-accumulation-illimitee-de-richesse-est-incompatible-avec-la-democratie

Par Mikaël Faujour

La Technique et le marché s’imposent toujours au nom d’un principe, semble-t-il, plus sacré que la souveraineté populaire : c’est l’efficacité qui doit gouverner le destin des sociétés. De même que règne un laisser-faire irresponsable devant l’essor de l’intelligence artificielle et de l’économie numérique – perçues comme des miracles malgré les nuisances qu’elles charrient – la dérégulation économique avance sous le lexique de l’efficacité

Toute régulation devient une gêne, tout contrôle un archaïsme. Il ne faudrait ni flat tax, ni impôt sur la fortune, ni impôt sur les transactions financières, ni même la dérisoire taxe Zucman, car cela ferait « fuir les riches ». Cela serait contreproductif, inefficace. Parce qu’ils « créent de l’emploi ». Parce qu’une faible fiscalité « attire les investisseurs », dont les gains seraient, bien sûr, « réinvestis ».

Il faut ou bien le mélange de foi et d’incompétence ignominieuse d’un Bruno Lemaire ou un pur refus des faits pour affirmer encore de telles choses malgré quarante ans de démentis de la réalité (1). Une étude de la London School of Economics datant de 2020 et portant sur 50 ans de données dans 18 pays démontre en effet que les baisses d’impôts pour les riches n’ont aucun effet sur la croissance ou l’emploi. En revanche, elles creusent les inégalités de 10 % en moyenne.

Et il faut une foi bien particulière, très contemporaine, dans la légitimité d’un gouvernement qui fait de l’économie une loi supérieure à la délibération démocratique. La superstition larmoyante sur la « fuite des entrepreneurs » (2) entérine et légitime politiquement l’ambition d’enrichissement égoïste. C’est, bien sûr, une capitulation devant un état de fait – puisque l’économie financiarisée soumise à l’actionnariat est bien avide (« La cupidité est bonne », disait le personnage tout friedmanien joué par Michael Douglas dans Wall Street). Mais c’est aussi une approbation philosophique à un projet de société dans lequel l’individu n’est pas d’abord un être social, qui trouverait une gratification dans son utilité sociale – mais un simple agent égoïste accumulant de l’argent à son profit, y compris au détriment des autres.

C’est tout le sens des propos d’Emmanuel Macron lorsqu’il déclarait qu’il faut « des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires ». Comme si cette ambition misérable sur le plan existentiel (3) devait devenir un horizon exemplaire !

Surtout, il faut ne jamais se poser la question de ce qu’est une démocratie pour laisser se constituer, sans rien y voir à dire, des fortunes aussi considérables que celles des familles Hermès, Arnault, Wertheimer, Bettencourt et consorts. Même si le prétendu « ruissellement » avait une réalité – et ce n’est pas le cas – c’est surtout le préjugé économiciste tenant pour prioritaire la croissance du capital qui mérite qu’on s’y arrête. Car l’accumulation sans borne de la richesse est intrinsèquement incompatible avec la démocratie.

La richesse comme sécession sociale

Parce que, passé un certain seuil de richesse, un individu – et, a fortiori, une classe d’individus – se soustrait à la communauté sociale et politique, il ne sent plus qu’il appartient à une société et ne veut rien lui devoir.

Cette sécession est concrète. Elle est géographique, matérielle, donc politique. Bernard Arnault n’avait-il pas obtenu un passeport belge en 2012 pour échapper à l’ISF, avant de faire marche arrière sous la pression médiatique ? Pierre-Édouard Stérin, quant à lui, n’assume-t-il pas ouvertement de vivre en Belgique pour payer moins d’impôts en France ?

Il s’ensuit que la sécession est politique. Évoluant dans des lieux séparés (Villa Montmorency à Paris, Saint-Barthélemy, Monaco, Neuilly, Mar-a-Lago…), dans des habitats protégés de leurs concitoyens, ayant des chauffeurs privés, des jets, leurs enfants allant dans des écoles privées onéreuses, ne fréquentant pas les hôpitaux publics, ils vivent dans un monde parallèle où les problèmes communs (logement, santé, éducation, transport) n’existent pas. Pourquoi contribueraient-ils à un monde qui leur est étranger ?

Et pour ces mêmes raisons, la sécession est institutionnelle – et explique les positionnements prétendument libéraux ou libertariens. Car les riches privatisent les fonctions régaliennes : sécurité (gardes, agences privées, surveillance), justice (cabinets d’avocats, arbitrage privé, accords à l’amiable, privilèges légaux qui instaurent une justice des riches) (4), éducation (écoles privées très onéreuses) (5), santé (cliniques premium). Les intérêts matériels de ces individus s’éloignent si radicalement de ceux du reste du pays qu’ils n’ont plus aucune raison de participer à la délibération collective. Leurs priorités sont transnationales, financières et déterritorialisées.

Le portefeuille est leur unique patrie.

Le terme de « séparatisme » qui a fait florès dans le champ politico-médiatique ne s’applique, étonnamment, jamais à ceux-là mêmes dont l’existence entière est organisée pour se soustraire à la communauté sociale et politique qui est la leur, et à leurs devoirs vis-à-vis d’elle.

L’impunité comme principe politique

Les complaintes contre la bureaucratie sont devenues un lieu commun si routinier que même l’impayable Guy Lagache – pourtant payé par les impôts des français pour animer le JT de France 2 – la qualifiait de « soviétique » dans un énième entretien de complaisance (Jean-Louis Borloo). C’est que, comme une évidence économiciste, il serait intrinsèquement bon de déréguler.

Mais la dérégulation n’a pas un sens ni des conséquences uniquement économiques. Elle revient à retirer à la société la fonction d’interdire et de sanctionner certains actes antisociaux. Non seulement sur le plan institutionnel, mais encore sur un plan ordinaire et quotidien de régulation des inconduites par la vie en commun, la fréquentation d’un espace public partagé, la réprobation des agissements nuisibles, etc.

Cela suppose de penser une moralité qui ne soit pas intégralement privatisée, contrairement au dogme libéral qui, depuis Bernard de Mandeville, tient que « les vices privés font la vertu publique ».

Cette superstition irrationnelle considère que la cupidité individuelle, laissée libre, produirait miraculeusement le bien commun, et que l’économie, donc, serait un monde étanche, sans lien avec la société, les affects, les valeurs et les relations sociales. C’est évidemment faux.

Quand on dérégule l’économie, on dérégule les comportements. De quelle morale valable pour le bien commun pourraient se prévaloir celui qui organise la ruine d’une usine, celui qui corrompt un député ou un président, celui qui trône à la tête d’une pyramide de Ponzi ou celui qui cache son argent au Panama ou aux Bahamas ?

Une morale de pirate peut-être – mais pas une morale de citoyen.

Laisser faire de tels individus revient à les reconnaître comme étant au-dessus des lois morales et juridiques ordinaires et au-dehors de la société. 

Sauf à croire que l’économie serait un monde étanche et sans lien avec les individus, les affects, les croyances et les valeurs, avec les actes et les relations sociales, il est impossible de ne pas voir que la dérégulation de l’économie et de la finance emporte avec elle une dérégulation morale, et donc un ensemble de comportements antisociaux.

C’est ce lien entre dérégulation économique et dérégulation morale que ne voient pas les complotistes qui fantasment sur la domination du monde par des élites aux mœurs dissolues – voire « pédosatanistes ». Et pourtant, c’est peut-être ce lien qu’il faudrait avoir à l’esprit aussi bien dans l’affaire Epstein – où des milliardaires ont utilisé leur richesse pour acheter l’impunité — que dans l’affaire des « safaris humains » qui auraient eu lieu lors du siège de Sarajevo (6).

L’absence de régulation, c’est-à-dire l’impunité, donne à des individus un sentiment de toute-puissance. Ce sont les mêmes qui, par l’intrigue, par l’influence et par les médias qu’ils possèdent, promeuvent l’idée d’un « laisser-faire » (libéral), demandent à lever les « obstacles réglementaires ». Bref : à l’image de ce que font Donald Trump ou Javier Milei, ils exigent des aménagements pour se soustraire au règne de la loi – pour pouvoir légalement agir de façon égoïste et antisociale.

L’accumulation illimitée de richesses n’a, en somme, rien à voir avec l’opposition binaire entre « liberté d’entreprendre » et redistribution. C’est un problème politique et moral : au-delà d’un certain seuil, la richesse détruit le lien social, la solidarité, l’égalité devant la loi – autrement dit, la démocratie elle-même. C’est pour cela que certaines entreprises – rares – pratiquent un écart de revenus allant de 1 à 3 ou 1 à 5 (etc.) ou que le programme de la France insoumise en 2022 entendait n’autoriser d’écart de revenus que de 1 à 20. Cela apparaissait d’ailleurs aussi dans le programme de… Anne Hidalgo, qui voulait limiter les écarts de salaires au sein des entreprises à un ratio maximal de 1 à 20 par l’usage de la pression fiscale (par exemple via la déductibilité des charges).

Contrairement à la propagande libérale ou réactionnaire, rien de « soviétique » là-dedans : c’est la condition de survie d’une société vivable. Les pays nordiques, avec leurs taux d’imposition élevés, ne sont pas des enfers bureaucratiques et il semble qu’il n’y existe aucun goulag : ce sont les sociétés considérées comme les plus heureuses, les plus égalitaires et parmi les plus innovantes du monde.

La question n’est donc pas de savoir jusqu’où une société peut tolérer la richesse, mais jusqu’où elle peut tolérer qu’une partie de ses membres cesse d’avoir besoin des autres et s’offre le luxe de ne plus appartenir au monde commun.

Notes

(1) En France, la suppression de l’ISF (2018) devait libérer 3,2 milliards d’investissements productifs. Résultat ? Selon France Stratégie (2021), 70 % de cet argent est parti en placements financiers et immobilier de luxe, pas en investissement dans l’économie réelle. Pendant ce temps, le nombre de milliardaires français est passé de 39 (2017) à 43 (2023), tandis que 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. France Stratégie, Comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital – Deuxième rapport, octobre 2021. Le rapport conclut : « La transformation de l’ISF en IFI n’a pas eu d’effet significatif sur l’investissement des entreprises ».

(2) Il y aurait beaucoup à dire aussi sur le mythe de ce qu’on appelle improprement « l’entrepreneur », et qui est aujourd’hui bien souvent un héritier ou un racheteur, davantage qu’un créateur, dont le mérite est rarement rapporté aux facilitations juridiques et fiscales de l’État qui ont favorisé son essor…

(3) Car c’est bien une vie misérable, détestable, que celle que mènent des individus dont la richesse est assise sur des relations autoritaires et déshumanisantes (on ne devient pas riche avec un management « doux »), des politiques agressives d’acquisition reposant sur le mensonge, la manipulation, l’espionnage, et dont la fortune ne produit que convoitise et compétition. Il faut imaginer l’épouvantable solitude d’un ultra-riche, cerné d’individus intéressés ou de traîtres potentiels, un enfer très particulier chargé de vice – ce qui, peut-être, n’est pas sans expliquer la propension religieuse de certains multimilliardaires, notamment Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré ou Bernard Arnault.

(4) De l’évasion et l’optimisation fiscales au CJIP, qui permet de payer la justice pour n’avoir pas à encourir de sanctions judiciaires, sans même parler des maintes dispositions qui protègent les riches et sanctionnent les pauvres, c’est peu dire que la richesse protège de la justice commune.

(5) Entre autres, citons l’Institut Le Rosey, en Suisse (jusqu’à 140 000 €/an), Eton College au Royaume-Uni (environ 50 000 €/an), Phillips Exeter Academy aux États-Unis (près de 70 000 $/an), etc.

(6) Des individus auraient payé 80 000 à 100 000 € pour se donner le plaisir d’assassiner des civils – enfant dans une poussette, tout en épargnant les parents, mère enceinte, etc. – sans risque, derrière leur fusil à lunette. Si la justice italienne semble avoir des éléments sérieux en sa possession, il convient toutefois d’observer une posture de réserve en attendant une décision judiciaire.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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