BILLET DE BLOG 15 FÉVRIER 2026 https://lnkd.in/e-V5w9Kk
association de familles (parents, proches), soignants, patients
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Fous, prisonniers, sans-papiers, migrants immigrés, vieux fragilisés, précaires : faisons les comptes de celles et ceux mis·es en retrait de la vie sociale, invisibilisé·es plus ou moins durablement. Où sont-ils, les mis·es à l’écart du monde, plus ou moins durablement ? Et qui sont-ils, elles ?
Les fous, les prisonniers, les sans-papiers, les migrants immigrés, les jeunes présumés « délinquants », les vieux fragilisés, les précaires jetés sur le pavé du chômage… jusqu’aux mineurs en OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) : bouclés… invisibilisés, quand ils ne sont pas pourchassés au nom des pulsions sécuritaires maniées de main mortifère par les politiques.
En Psychiatrie.
l’I.R.D.E.S (Institut de recherche et de documentation en économie de la santé)[1] a publié une estimation chiffrée de l’importance des personnes hospitalisées sans leur consentement en psychiatrie à partir de l’étude menée par Plaid-Care (Psychiatrie et libertés individuelles : étude d’établissements caractérisés par un moindre recours à la contention) sur la France entière.
Ainsi en 2022, sur un total de 285 947 personnes hospitalisées à temps plein en psychiatrie sont recensées 76 000 personnes majeures hospitalisées sans leur consentement à temps plein. Parmi celles-ci, 28 000 personnes sont concernées par un recours à l’isolement soit 37 %, 8 000 personnes sont mises sous contention mécanique, soit 11 %. Ajoutons les mineur·es placé·es dans les unités de soins pour adultes faute de structures adaptées aux adolescents et qui n’échappent pas à l’isolement ou à la contention, ce qui est parfaitement illégal.
Des chiffres accablants pour les 220 établissements, essentiellement publics puisque les établissements privés n’accueillent pas les personnes en urgence psychiatrique. Certains établissements adoptent plus de mesures coercitives que d’autres : 14 établissements pratiquant la mise en isolement pour plus de la moitié des séjours, 18 établissements ayant recours à la contention pour plus de 20 % des séjours.
A l’inverse, le tableau est nuancé pour 11 établissements qui n’utilisent pas la mise en isolement et 32 autres qui ne recourent pas à la contention. Ce qui suppose un fort engagement de soutien des équipes portées par des valeurs fortes en matière de respect et d’humanité des patient·es.

Les conséquences de ces mesures liberticides traumatisantes tant pour les patient·es et leur famille que pour les soignant.es et sont aujourd’hui reconnues. Confer notre article précédent : « Contention on ne peut pas faire autrement ? »
En prison.
Selon le Ministère de la justice[2], au 1erdécembre 2025, 86 230 écroué·es détenu·essont incarcéré.es dans des établissements pénitentiaires, soit 79 358 en Métropole et 6 871 en Outre-mer.
« Écroué détenu » signifie faire l’objet d’une mesure privative de liberté dans un établissement pénitentiaire. Parmi ces personnes enfermées, plus de 23 000 sont des prévenu.es en attente d’un jugement, soit 27 %.
La densité carcérale atteint une moyenne nationale de 135,6 % et pour l’Outre-Mer, de 149,6 %. Les maisons d’arrêt ou quartiers de maisons d’arrêt enregistrent, quant à elles, une densité moyenne de 167 %.
La surpopulation des prisons est une réalité forcément explosive. Près de 6 500 de personnes dorment sur un matelas à même le sol faute de lits. 30% des détenu.es sont atteint.es de troubles psychiques. La promiscuité devient vite insupportable avec des conséquences tragiques : tentatives de suicides, suicides, détenus qui s’entre-tuent.
« Preuve dramatique d’une situation devenue intenable : les agressions, mais aussi les meurtres entre détenus se multiplient ces derniers mois. Il y en a eu cinq depuis la fin de l’année dernière : un détenu égorgé par son codétenu aux Beaumettes à Marseille en octobre dernier, un autre battu à mort dans la cour de promenade de la prison d’Aix-Luynes en février et ces dernières semaines, trois détenus tués dans les prisons de Bois-d’Arcy, Rennes et Poitiers.
La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonot, est effarée par ce décompte macabre : « Ce sont des jeunes détenus qui ont supplié pendant des jours, qui ont réclamé un changement de cellules… Et ce mal est arrivé, c’est un film d’horreur. » [3]
En Centre de Rétention Administrative. [4]
Le C.R.A, lieu de privation de liberté pour les personnes sans papier géré par la police sur un mode carcéral, dénommées non pas détenues mais « retenues ». Selon le rapport de 2024 réalisé par 4 associations, 40 600 personnes migrantes en situation irrégulière sont placées en centre de rétention administrative en attendant une possible expulsion de France. Et le nombre augmente depuis 2021. Si elles ne sont pas « éloignées de force » (39%) – c’est-à-dire renvoyées dans leur pays d’origine ou un autre – alors elles sont libérées (57%) ou assignées à résidence (0,98%)…
Et de nouveaux CRA sont projetés, d’autres s’agrandissent.
La durée maximale de rétention prévue par la loi est de 90 jours, elle a doublé entre 2011 et 2019. Cet enfermement prolongé favorise l’apparition de troubles psychiques et augmente le niveau de tensions, de violences dans les CRA aux « zones de vie » très dégradées et surpeuplées.
« La sécurité des retenus ne semble pas être une priorité de l’action policière et se trouve insuffisamment garantie en raison d’un nombre trop faible de policiers dans les zones de vie et de l’impossibilité pour les retenus de s’isoler ou de protéger leurs biens : des vols et trafics se produisent et peuvent être à l’origine de nombreux conflits. » [5]
L’année 2024 a été dramatiquement marquée par le décès de 3 personnes.
Depuis 12 ans, la Cour européenne n’a eu de cesse de condamner la France pour les conditions carcérales désastreuses et pour l’enfermement des enfants en CRA. La loi du 26 janvier 2024 met fin à la rétention des mineurs sauf pour Mayotte qui doit attendre 2027.
Selon une directive du Ministère de l’Intérieur, les préfets sont invités à avoir recours à l’assignation à résidence pour les familles avec enfants… pour autant la tournure législative autorise le placement en CRA pour l’un des parents et l’assignation à résidence pour l’autre parent avec le ou les enfants. De fait, les préfets peuvent donc séparer les familles pour parvenir à la mise en œuvre des expulsions.
En Centres Éducatifs fermés
Depuis 2002, les centres éducatifs fermés[6]prennent en charge des jeunes multirécidivistes ou ayant commis des infractions graves. Ces structures de la protection judiciaire de la jeunesse dont le nombre est supérieur à 50, accueillent au total entre 1000 à 1200 mineur·es âgé·es de 13 à 18 ans avec un taux d’occupation de 3/4 de leur capacité pour 2024. Les centres éducatifs fermés constituent en quelque sorte une dernière étape avant une potentielle incarcération. Leurs missions d’éducation et de réinsertion sont contestées et peu évaluables faute de données sur le devenir des jeunes après leur sortie du CEF.
« On nous envoie beaucoup de mineurs, dont on nous prévient qu’ils souffrent de troubles psychiques », raconte un directeur de CEF « mais lorsqu’on arrive à les prendre en main, on découvre qu’ils souffrent en fait de graves traumatismes, de ruptures successives, et de carences éducatives et affectives, découvertes par nous sur le tard, alors qu’il aurait fallu s’en occuper bien avant » [7]
L’enfermement dans la maltraitance concerne également les EHPAD.
Ces enfermements présentent bien des similitudes que le Contrôleur Général des Lieux de Privation et de Liberté n’a de cesse de dénoncer :
- Le manque d’information sur la situation conduisant à l’enfermement.
- Le manque d’information sur les droits que peuvent encore exercer les personnes enfermées notamment les voies de recours, certains lieux s’apparentent à des zones de non-droit.
- Le traumatisme de l’enferment.
- Ne pas avoir accès aux toilettes dans certains lieux, le manque d’intimité sont synonymes d’indignité, de vulnérabilité.
- Le désœuvrement s’installe faute d’activités occupationnelles, de formation, de soins…
- Les conditions de vie sont trop souvent très dégradées, voire insalubres. Prisons avec absence de chauffage, locaux vétustes, fenêtres cassées, moisissures liées à l’humidité…
- L’absence de sonnette pour appeler le personnel ou l’absence de réponse quand elle existe.
- L’absence d’horloge donc de repère temporel est extrêmement déstructurant.
« Les enfermés », une série de 4 podcasts réalisée en novembre 2025 par le CGLPL donne la parole à celles et à ceux et qui sont concerné.es par l’enfermement et révèle de nombreuses atteintes aux droits et les réalités désastreuses de la privation de liberté. [8]
Ainsi en psychiatrie, les pratiques d’ isolement et contention qui devaient, selon la loi, être des solutions de dernier recours, se sont-elles largement diffusées et banalisées y compris dans les services d’urgence générale où elles sont employées dès l’arrivée de la personne. Banalisées mais le recensement obligatoire de ces pratiques dans les seules unités de psychiatrie n’est pas toujours réalisé et donne lieu à une sous-déclaration : des renouvellements de mesures d’isolement sont parfois antidatés ou postdatés, notamment pour des isolements de nuit.
On observe parfois des durées d’attente aux urgences de plus de quatre jours, pendant lesquels les conditions d’accueil sont précaires voire indignes, les soins limités à l’urgence, et les droits ignorés. Ces périodes sont souvent l’occasion de mesures de contrainte, non enregistrées, c’est-à-dire non contrôlées ; il s’agit en particulier de contention sur des brancards, parfois même dans des lieux de passage. Il arrive même que, pour « couvrir » ces situations de non-droit, de fausses dates soient inscrites sur les certificats. L’un des services d’urgence visités avait connu de telles difficultés que plusieurs événements indésirables graves en avaient résulté, dont un suicide par pendaison.
Concernant une Unité pour malades difficiles (U.M.D.), les pratiques de contention sont particulièrement critiquables.
« …le recours à la combinaison, ou « maillot de contention », auquel le CGLPL avait recommandé de mettre fin en raison de l’indignité des conditions de vie qu’elle entraîne (recours à une couche pour les dames et à un étui pénien pour les hommes) est toujours d’actualité au motif que cette pratique « permet de réduire la durée de ce type de mesure et de réduire les complications somatiques liées aux compressions veineuses au niveau des poignets et chevilles ». L’établissement s’engage toutefois à se rapprocher d’autres UMD qui utilisent les maillots de contention pour savoir s’ils utilisent d’autres procédés ».
En prison, c’est l’isolement qui prime avec les quartiers d’isolement et les quartiers disciplinaires. Pour ces derniers, le régime est très difficile à supporter avec un risque élevé de suicide, zone de destruction, de torture blanche (podcast n°4 Les enfermés CGLPL).
En C.R.A, des chambres de mises à l’écart sont équipées sommairement, certaines avec seulement un soupirail comme vue sur l’extérieur. La contention mécanique se pratique en dehors de tout cadre réglementaire. L’enfermement crée inévitablement un rapport de domination, compromet les soins, accroît la stigmatisation, décuple la culpabilité, provoque une perte de confiance trop souvent irrémédiable envers la société.
Le manque de réponse de nos gouvernants aux recommandations du CGLPL montre une inertie scandaleuse. Localement, les visites du CGLPL apportent aux équipes de professionnel.les un regard extérieur souvent apprécié, point de départ pour amorcer une réflexion, prendre appui sur la formation, échanger avec d’autres structures pour évoluer vers des pratiques plus humanisantes.
Plus globalement, ces politiques de l’enfermement traduisent une crise sociétale grave. Faute d’avoir investi financièrement dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la protection de la jeunesse, du soutien aux familles, de l’emploi, du logement social… la précarité sous toutes ces formes et la pauvreté se sont développées et les inégalités sociales sont de plus en plus criantes.
Ces politiques voulues par les gouvernements depuis des décennies de délaissement alimentent et justifient une politique de l’enfermement dans une logique sécuritaire.
L’actualité en psychiatrie est tout à fait significative. Pour le compte de l’État, les Agences Régionales de Santé s’acharnent en fermant les rares espaces d’humanité que constituent les lieux ouverts comme les centres d’accueil et de crise, les hôpitaux de jour, les structures de psychothérapie institutionnelle, les centres médico-psychologiques… ces lieux d’accueil dédiés à la prise en charge de moments de souffrance intense. Ces moments durant lesquels les patient.es ne demandent qu’à être apaisé.es. Ces moments où les patient.es attendent une parole de réconfort, un entour sécurisant et non sécuritaire.
[1]https://www.irdes.fr/recherche/questions-d-economie-de-lasante/286-isolement-et-contention-en-psychiatrie-en-2022.pdf
[2]https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/202512/statistique_etablissements_personnes_ecrouees_01122025.pdf
[3]https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/l-info-de-france-inter-9474903 1er juillet 2025
[4] Groupe SOS Solidarités-Assfam, Forum réfugiés, France terre d’asile, la Cimade
[5] Rapport CGLPL 2024, p.38
[6] Rapport d’information juin 2025
[7] Rapport CGLPL 2024, p.5
[8] https://www.cglpl.fr/publications/les-enferme-es-podcast
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