Le Gouvernement fait preuve d’ambiguïté sur un possible retour des néonicotinoïdes
Le débat post-pétition sur la loi Duplomb en séance publique a montré les antagonismes existants entre groupes politiques sur une réintroduction des insecticides controversés. Mais il a aussi mis en lumière l‘ambiguïté du Gouvernement.
Agroécologie | 12.02.2026 |https://www.actu-environnement.com/ae/news/neonicotinoides-ambiguite-gouvernement-debat-public-loi-duplomb-47525.php4

Le débat aura permis de mettre de nouveau à jour les divergences d’approche sur les pesticides, mais aussi l’instrumentalisation du débat par certains responsables politiques. Ce mercredi 11 février, s’est tenu à l’Assemblée nationale en séance publique le débat relatif à la pétition « Non à la loi Duplomb » qui a réuni plus de 2 millions de signatures. Un débat qui n’a pas de conséquence directe sur le texte de loi promulgué le 11 août dernier après la censure par le Conseil constitutionnel de la disposition qui permettait une réintroduction des insecticides néonicotinoïdes accusés de décimer les pollinisateurs et de menacer la santé humaine.
Mais ce débat permet d’avoir un éclairage sur les intentions du législateur et du Gouvernement, si tant est qu’elles puissent être éclaircies, alors que le Premier ministre a annoncé, le 13 janvier, une nouvelle loi d’urgence sur l’agriculture et que le sénateur Laurent Duplomb a déposé une nouvelle proposition de loi destinée à réintroduire les insecticides systémiques dans certaines cultures.
Désaccord profond entre les groupes
« Les auditions conduites dans le cadre de l’examen de cette pétition ainsi que les débats en commission des affaires économiques, le 5 novembre, ont permis d’approfondir nos analyses respectives. Elles n’ont fait que confirmer un désaccord de fond entre les groupes de cette Assemblée. Alors que les pétitionnaires dénoncent une loi qu’ils qualifient d’« aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire », les échanges menés avec les représentants du monde scientifique, médical et environnemental et avec les filières agricoles concernées me conduisent à réaffirmer une position constante : cette loi était juste, nécessaire et équilibrée, y compris dans sa mesure la plus emblématique, aujourd’hui censurée par le Conseil constitutionnel, à savoir l’ouverture d’un usage dérogatoire de l’acétamipride pour les filières sans alternative », a affirmé Hélène Laporte (RN), corapporteure de la commission des affaires économiques.
« Le Conseil constitutionnel a rappelé le droit : il ne faut pas réintroduire l’acétamipride », a rétorqué Aurélie Trouvé (LFI), l’autre rapporteure. Il n’y a plus de débat sur la dangerosité de ce pesticide et des néonicotinoïdes. La quasi-totalité du monde scientifique et médical s’oppose à la loi Duplomb car, oui, l’acétamipride peut attaquer la fertilité, le système endocrinien, le cerveau des enfants. Oui, il se retrouve dans les urines des femmes enceintes, traverse la barrière placentaire et provoque des malformations de fœtus. Ce sont des faits ! »“ La loi Duplomb n’est que la partie émergée d’un immense scandale monstrueux, silencieux. ”Delphine Batho
« La loi Duplomb votée sans débat démocratique, promulguée malgré 2 millions de signatures, heurte l’identité profonde de la France », a dénoncé de son côté Delphine Batho (Ecologiste et social) dans une prise de parole remarquée. « [La France] ne se résigne pas à être un pays record du nombre de cancers ni à l’épidémie de cancers frappant des personnes jeunes que le directeur de l’Institut Gustave-Roussy qualifie de tsunami de cancers des jeunes (…). La loi Duplomb n’est que la partie émergée d’un immense scandale monstrueux, silencieux », a ajouté l’ancienne ministre de l’Environnement.
Sous des dehors policés, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a montré, en se défendant du contraire, comment elle pouvait cliver le débat et instrumentaliser les propos de ses opposants en prétendant qu’ils stigmatisaient les agriculteurs dans leur ensemble, alors qu’ils dénonçaient les risques sanitaires de l’agriculture intensive et l’accaparement des ressources agricoles par une minorité.
« Vous vous allez mettre fin à une initiative utile à notre souveraineté alors que l’assiette des Français se remplit inexorablement de produits venus de l’étranger et produits de façon infiniment moins vertueuse que nous », a répliqué Annie Genevard. Et d’ajouter : « J’invite tous les députés, en particulier ceux qui ont soutenu cette pétition aux côtés de tous les robots qui l’ont allègrement fait tourner (1) , à me soutenir lorsque, en tant que ministre, je défends auprès des institutions européennes l’homologation européenne – et non plus nationale – des produits phytopharmaceutiques, pour que tous les États membres de l’Union européenne appliquent le même standard, déterminé par une agence scientifique indépendante, en vue d’éviter toute concurrence déloyale. »
« Qui se soucierait de ces filières sinon la ministre de l’Agriculture ? »
Mais le débat a également montré l’ambiguïté qui pouvait exister au sein du Gouvernement. Dans une interview à la presse quotidienne régionale le 7 février, le Premier ministre avait indiqué que la nouvelle proposition de loi Duplomb ne serait pas intégrée au projet de loi d’urgence agricole, car « si elle peut résoudre certains problèmes, elle en pose aussi d’autres ». « On ne peut pas faire comme si une pétition n’avait pas réuni deux millions de signataires », a également déclaré la porte-parole du Gouvernement, le 11 février sur France 2. Mais, dans le même temps, à la question de savoir si le Gouvernement soutiendrait la proposition de loi, Maud Bregeon a indiqué que le Gouvernement attendait l’avis du Conseil d’État, demandé par le président du Sénat sur ce texte.
La ministre de l’Agriculture s’est montrée moins ambiguë. « Certaines filières – l’Inrae le dit – connaissent des impasses techniques majeures et deviennent en conséquence menacées de disparition. À titre personnel, (…), j’étudie avec bienveillance et sans tabou toutes les démarches équilibrées qui visent à trouver des solutions strictement encadrées pour des filières en situation d’urgence. Ces solutions doivent respecter la science et le droit européen et s’appliquer avec suffisamment de précautions pour préserver la santé publique et protéger l’environnement. Si cet équilibre est respecté – je m’exprime à titre personnel –, pourquoi ne pas suivre de telles voies ? Et d’ajouter : « Qui se soucierait de ces filières sinon la ministre de l’Agriculture ? », envoyant une pique directe au reste du Gouvernement.
Le rapport sur les alternatives aux néonicotinoïdes, remis par l’Inrae à la ministre en octobre dernier, fait l’objet d’interprétations très diverses. « Pouvez-vous me confirmer ou infirmer, ou compléter, comme cela m’a été indiqué par cette institution, que seule la filière noisette sera réellement privée d’alternatives ? » a demandé l’ancienne ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, à Mme Genevard. « Une impasse technique totale pour la noisette, mais, sur la cerise, les pommes, la betterave, il y a très clairement dans ce rapport l’affirmation selon laquelle, dans une temporalité immédiate, ces productions ne sont pas protégées (…) Vous avez lu le rapport, je suppose ? », a répliqué Annie Genevard, peinant à cacher les tensions entre les deux anciennes collègues du Gouvernement.
« Un texte qui remet en question la parole des experts »
Après le débat, l’association Générations futures a appelé l’exécutif à clarifier sa position. « Nous demandons au Gouvernement d’annoncer clairement qu’il renonce à soutenir toute réautorisation de néonicotinoïdes, sauf à vouloir abuser l’opinion publique dont il connaît l’opposition à ces produits », a appelé François Veillerette, porte-parole de l’association.
De son côté, la Ligue contre le cancer a redit ses inquiétudes : « Comme l’ancienne, la nouvelle loi Duplomb tend à simplifier des règles censées protéger notre santé, dont celles des agriculteurs, et notre environnement. Elle ne tient pas compte des avis des toxicologues, écologues et médecins qui reposent sur les données de littérature scientifique, et remet en question la parole des experts. »
Le Collectif Nourrir, qui rassemble des organisations paysannes et des associations opposées à la proposition de loi, annonce poursuivre la mobilisation après « un débat sans réponse ». « Plusieurs prises de parole ont cherché à disqualifier la mobilisation en la présentant comme « anxiogène » ou fondée sur la désinformation, s’est indigné le collectif. Nous rappelons que les alertes portées reposent sur des données scientifiques et que l’expression de millions de citoyens relève pleinement de l’exercice démocratique. »1. Une déclaration de la ministre de l’Agriculture qui a donné lieu à un rappel au règlement de la part de Delphine Batho
Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef de Droit de l’Environnement
Voir aussi:
Le débat symbolique autour de la pétition contre la loi Duplomb qui a réuni deux millions de signataires n’a pas été à la hauteur des interrogations de la société civile https://environnementsantepolitique.fr/2026/02/14/71304/