Accélération du déclin de l’industrie pharmaceutique européenne

Production de médicaments : le grand décrochage de l’Europe menace sa souveraineté sanitaire

La montée en puissance de la Chine et de l’Inde, conjuguée à la pression protectionniste de l’administration Trump, redessine la carte mondiale de l’industrie pharmaceutique. Sur le Vieux Continent, la désindustrialisation, entamée dans les années 2000, s’accélère. 

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le 17 décembre 2025 à 12h00, modifié le 17 décembre 2025 à 13h13 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/17/medicaments-le-grand-decrochage-de-l-europe_6658349_3234.html

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Lors de l’inauguration d’une nouvelle unité de production de l’usine Sanofi du Trait (Seine-Maritime), le 27 novembre 2025.
Lors de l’inauguration d’une nouvelle unité de production de l’usine Sanofi du Trait (Seine-Maritime), le 27 novembre 2025.  LOU BENOIST/AFP

Le projet de reconquête sanitaire de Donald Trump sonnera-t-il le glas de l’industrie du médicament en Europe ? Tandis que, sous la pression du chef d’Etat américain, les promesses d’investissement des laboratoires pharmaceutiques se multiplient outre-Atlantique, l’inquiétude grimpe quant à la capacité du Vieux Continent à maintenir son attractivité dans ce secteur considéré comme stratégique. Face à l’offensive américaine, le risque d’un déclassement et, avec lui, celui de la perte des derniers vestiges de la souveraineté sanitaire européenne grandissent.

Car le président américain n’a pas perdu de temps dans son entreprise de reconquête industrielle. Agitant la menace de droits de douane appliqués au secteur, il a sommé les laboratoires de rapatrier leur production et leurs investissements sur le sol américain afin d’y échapper. La méthode a porté ses fruits : plus de 500 milliards de dollars (427 milliards d’euros) d’investissement ont été annoncés par les industriels pharmaceutiques depuis le début de l’année, selon PhRMA, l’association professionnelle américaine représentant le secteur. A ce jour, ces derniers ne sont encore, dans la plupart des cas, que de vagues promesses, mais ils traduisent l’importance des Etats-Unis dans leurs stratégies de vente.

De fait, si les fabricants de médicaments sont si prompts à sortir leur carnet de chèques, c’est qu’ils entendent bien ne pas perdre pied dans ce marché. Et pour cause : véritable poule aux œufs d’or, il pèse lourd dans le portefeuille des industriels pharmaceutiques. A eux seuls, les Etats-Unis concentrent plus de la moitié des ventes mondiales en valeur du secteur, soit plus du double du chiffre d’affaires enregistré sur l’ensemble du continent européen, pourtant fort d’une population plus nombreuse.

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Ces dernières décennies, les laboratoires se sont donc attelés à développer leurs ventes dans le pays. Au point d’en être devenus parfois fortement dépendants. Les grands groupes pharmaceutiques tels qu’AbbVie, Gilead, Bristol Myers Squibb, Amgen, Lilly ou encore Pfizer réalisaient ainsi de 60 % à 75 % de leur chiffre d’affaires aux Etats-Unis en 2024. Le numéro un mondial du secteur, Johnson & Johnson, y enregistrait près de 57 % de ses revenus, tout comme le danois Novo Nordisk. Le britannique GSK et le français Sanofi comptaient, quant à eux, respectivement 52 % et 49 % de leurs ventes dans le pays, tandis qu’elles atteignaient 48 % et 42 % chez les suisses Roche et Novartis.

Chaînes de production fragmentées

Dans ce contexte, la vague d’annonces d’investissements outre-Atlantique est observée avec attention en Europe. Car elle pourrait marquer l’amorce d’un basculement des stratégies industrielles, les laboratoires privilégiant désormais les Etats-Unis.

Dans une lettre adressée, le 11 avril, à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, les patrons de 32 groupes pharmaceutiques, dont Novo Nordisk, Sanofi ou encore GSK, avaient d’ailleurs alerté Bruxelles sur l’urgence d’agir pour préserver l’attractivité du secteur, prévenant qu’à défaut de mesures rapides un « exode » des investissements vers les Etats-Unis pourrait rapidement avoir lieu. Avec le risque de mettre en péril une industrie européenne du médicament déjà fragilisée.

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L’Europe n’en est effectivement pas à sa première secousse. Au tournant des années 2000, l’ex-pharmacie du monde avait déjà dû renoncer à une partie de son hégémonie sur le médicament face à la concurrence asiatique. A l’époque, elle est encore le principal lieu de fabrication des produits de santé, et alimente les pays du monde entier en médicaments et en principes actifs, des substances qui confèrent aux médicaments leurs effets thérapeutiques.

Mais, désireux de serrer la vis pour leurs dépenses de santé, les pouvoirs publics dans les principaux pays européens, notamment en France, commencent à exercer une pression sur les prix qu’ils négocient avec les laboratoires pour le remboursement de leurs traitements. Soucieux de préserver leurs marges, les industriels cherchent alors un moyen de réduire leurs coûts de production, et se tournent peu à peu vers la Chine et l’Inde, plus compétitives grâce à une main-d’œuvre bon marché et une réglementation moins contraignante.

Commence alors, dans la plus grande indifférence, un mouvement de désindustrialisation en Europe qui va progressivement redessiner la carte mondiale de l’industrie pharmaceutique. Les chaînes de production se fragmentent, et la Chine et l’Inde, massivement soutenues par leurs gouvernements, s’imposent comme des références dans la fabrication de médicaments génériques et de principes actifs. Et si le Vieux Continent demeure un haut lieu de l’industrie pharmaceutique, il a quand même perdu de sa superbe.

Concernant la production de principes actifs, par exemple, sa part de marché en valeur a chuté. Alors qu’elle atteignait plus de 80 % à la fin des années 1990, elle s’établissait à 48 % en 2014. « Aujourd’hui, elle est plutôt autour de 30 %, mais elle devrait encore baisser », observe Vincent Touraille, président du Syndicat de l’industrie chimique organique de synthèse et de la biochimie. Entre-temps, la Chine et l’Inde se sont envolées, pour atteindre respectivement 35 % et 20 % de parts de marché.

Perte de souveraineté sanitaire

Pis encore : contrainte, faute de rentabilité face à ses concurrents, d’abandonner certaines productions sur son sol, l’Europe a peu à peu perdu une partie de sa souveraineté sanitaire, dépendant désormais des approvisionnements asiatiques pour de nombreux médicaments essentiels. C’est le cas, entre autres, des antibiotiques. Une étude menée par Pro Generika, l’association professionnelle des génériqueurs allemands, constate ainsi qu’au moins trois antibiotiques couramment utilisés, la doxycycline, la clarithromycine et le céfaclor, ne comptent désormais plus qu’un ou deux fabricants en Europe. De façon générale aujourd’hui, 80 % des principes actifs des médicaments consommés sur le continent proviennent d’Inde ou de Chine.

Ebranlé sur le front des médicaments matures, le continent pouvait toutefois s’enorgueillir d’avoir pu préserver relativement intact celui des médicaments dits « innovants ». Leurs procédés de développement et de fabrication, plus complexes que les médicaments anciens issus de la chimie, les avaient mis hors de portée des concurrents asiatiques. Or ces traitements, bien qu’ils ne constituent qu’une part mineure de la consommation des patients – les génériques représentent 70 % des volumes de prescriptions sur le continent –, sont aussi les plus lucratifs du marché.

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Mais cette dynamique pourrait prochainement pâtir des ambitions américaines de reconquête industrielle. Car les projets d’investissements massifs annoncés par les laboratoires aux Etats-Unis visent justement à renforcer les capacités de production de médicaments innovants du pays.

Afin d’éviter le décrochage et maintenir le dynamisme des investissements sur le sol européen, les industriels du médicament militent donc en faveur de la mise en place de mesures renforçant l’attractivité. Ceux-ci plaident notamment pour une hausse des prix des médicaments, estimant que les traitements ne sont pas rémunérés à leur juste valeur sur le Vieux Continent. Mais les pays européens, face à des budgets de plus en plus contraints, sont peu disposés à répondre favorablement à cette demande. A défaut, les laboratoires espèrent que les Vingt-Sept s’accorderont sur une stratégie commune pour encourager le développement du secteur. Mais les discussions sont longues à Bruxelles.

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Pendant ce temps-là, les concurrents avancent à grande vitesse. La Chine, qui s’était jusqu’alors concentrée sur la fabrication de produits à faible valeur ajoutée, comme les génériques et les principes actifs, entend désormais s’imposer dans le domaine des médicaments innovants. Au moyen de plans publics très ambitieux, elle investit ainsi massivement dans la recherche et le développement et la bioproduction pour accélérer sa montée en gamme. Les essais cliniques se multiplient dans le pays, et les entreprises chinoises nouent de plus en plus des partenariats avec des laboratoires occidentaux pour le développement de nouveaux médicaments. Prise en étau entre ces deux grandes puissances mondiales, l’Europe va devoir batailler pour éviter la dégringolade.

*La ruée vers les Etats-Unis des grands laboratoires pharmaceutiques

Le britannique GSK a annoncé qu’il investirait 30 milliards de dollars outre-Atlantique d’ici à cinq ans. Depuis février, les annonces d’investissement dans ce secteur aux Etats-Unis s’élèvent à 350 milliards de dollars. 

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le 18 septembre 2025 à 15h30 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/09/18/la-ruee-vers-les-etats-unis-des-grands-laboratoires-pharmaceutiques_6641738_3234.html

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Au centre de recherche GlaxoSmithKline, à Stevenage, au Royaume-Uni, le 26 novembre 2019.
Au centre de recherche GlaxoSmithKline, à Stevenage, au Royaume-Uni, le 26 novembre 2019.  PETER NICHOLLS/REUTERS

A peine débarqué au Royaume-Uni pour une visite d’Etat destinée à affiner l’accord commercial conclu avec Londres, Donald Trump peut déjà s’enorgueillir d’un premier succès. Quelques heures après l’arrivée du président américain outre-Manche, le laboratoire pharmaceutique britannique GSK a annoncé, mercredi 17 septembre, son intention d’investir « au moins 30 milliards de dollars » (soit 25 milliards d’euros) aux Etats-Unis dans les cinq prochaines années.

Cette somme sera en partie destinée à accroître les dépenses de recherche et développement du fabricant de médicaments sur le sol américain. « Les Etats-Unis devraient se classer au premier rang mondial en termes de nombre d’études, de sites et de participants à des essais cliniques menés par GSK au cours des cinq prochaines années », a précisé le groupe pharmaceutique dans un communiqué. Le laboratoire prévoit également de renforcer l’ensemble de ses capacités de production outre-Atlantique, où il dispose déjà de cinq sites de fabrication répartis en Pennsylvanie, en Caroline du Nord, dans le Maryland et dans le Montana.

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A cet effet, GSK projette de consacrer une fraction de cette enveloppe à la construction, à partir de 2026, d’une nouvelle usine sur son site d’Upper Merion, en Pennsylvanie, afin d’y produire des traitements contre le cancer et les maladies respiratoires pour les patients américains.

Menace de droits de douane

En octobre 2024, l’entreprise avait déjà annoncé un investissement pouvant atteindre jusqu’à 800 millions de dollars, présenté à l’époque par le laboratoire pharmaceutique comme « son plus important investissement industriel » aux Etats-Unis, dans l’objectif d’augmenter les capacités de production de son site de Marietta, également en Pennsylvanie, et qui fabrique, entre autres, des vaccins pour le marché américain.

Bien que conséquent, ce dernier, intervenu quelques mois avant le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ne semble pas avoir permis au laboratoire londonien d’échapper à la pression exercée depuis le début de l’année par l’administration américaine auprès des industriels pharmaceutiques. De fait, Washington n’a eu de cesse d’enjoindre aux laboratoires de relocaliser leurs productions et leurs investissements sur le sol américain, sous peine de devoir faire face à la prochaine mise en place de droits de douane sur les importations de produits pharmaceutiques dans le pays.

GSK rejoint ainsi la cohorte des Big Pharma qui ont déjà cédé aux injonctions du président américain. Fin février, l’américain Lilly avait ouvert le bal des grandes promesses dans le secteur en signant un chèque de 27 milliards de dollars d’investissements aux Etats-Unis au cours des cinq prochaines années, prévoyant d’y construire quatre nouvelles usines de médicaments. Il avait depuis été suivi par la majorité des grands industriels du marché : les américains Johnson & Johnson, AbbVie, Bristol Myers Squibb, Gilead et Regeneron, les suisses Roche et Novartis, le français Sanofi, le japonais Takeda ou encore le britannique AstraZeneca. En l’espace de six mois, ces fabricants de médicaments ont annoncé, dans leur ensemble, un montant de près de 350 milliards de dollars d’investissements dans le pays d’ici à 2030.

Souveraineté sanitaire

L’empressement des laboratoires à satisfaire Washington dans sa quête de souveraineté sanitaire s’explique par l’importance du marché américain pour le secteur. Véritable poule aux œufs d’or de l’industrie pharmaceutique en raison des prix élevés des produits de santé dans le pays, les Etats-Unis concentrent, à eux seuls, plus de la moitié des ventes mondiales en valeur de médicaments. Soit plus du double du chiffre d’affaires enregistré sur l’ensemble du continent européen, pourtant fort d’une population plus nombreuse.

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Une importante partie des revenus des grands laboratoires dépend ainsi des ventes outre-Atlantique. Celles-ci représentaient 60 % à 75 % du chiffre d’affaires annuel en 2024 des entreprises pharmaceutiques américaines telles que AbbVie, Gilead, Amgen, Pfizer ou Lilly. Les grands groupes pharmaceutiques européens sont tout autant concernés. Le danois Novo Nordisk a réalisé en 2024 près de 58 % de ses ventes aux Etats-Unis, AstraZeneca et Novartis aux alentours de 42 %, Sanofi près de 49 %, et GSK environ 52 %. D’où leurs engagements d’investissements massifs sur le territoire.

L’apparente bonne volonté des laboratoires à se plier aux demandes de Washington pourrait toutefois entrer en collision avec une autre exigence du président américain, formulée ces derniers mois, et qui menace la pérennité de leurs revenus dans le pays : la baisse des prix des médicaments aux Etats-Unis.

Des médicaments génériques aux biotechs, l’inexorable ascension de la Chine dans l’industrie pharmaceutique

En moins de dix ans, la Chine est devenue un pôle majeur d’innovation pharmaceutique, qui attire les grands laboratoires occidentaux. Un succès rendu possible, notamment, par la réforme des procédures locales de validation scientifique. 

Par  (Pékin, correspondance)

Publié le 17 décembre 2025 à 09h41, modifié le 17 décembre 2025 à 10h22 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/17/des-medicaments-generiques-aux-biotechs-l-inexorable-ascension-de-la-chine-dans-l-industrie-pharmaceutique_6658326_3234.html

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Un laboratoire de l’Infrastructure de biologie synthétique de Shenzhen, en Chine, le 26 novembre 2025.
Un laboratoire de l’Infrastructure de biologie synthétique de Shenzhen, en Chine, le 26 novembre 2025. QILAI SHEN/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES

Longtemps cantonnée à la fabrication de substances actives et de médicaments génériques, la Chine s’impose désormais comme l’un des centres mondiaux de la recherche pharmaceutique. Le pays a enregistré 7 100 essais cliniques en 2024, contre 6 000 aux Etats‑Unis, selon la plateforme internationale des essais cliniques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et 39 % des 2 162 essais cliniques d’oncologie lancés à travers le monde l’ont été en Chine. Oncologie, immunologie, maladies rares… en moins de dix ans, la Chine a rejoint les Etats-Unis et l’Europe parmi les pays qui découvrent et mettent au point le plus grand nombre de traitements innovants.

Fondée en 2012 dans la province du Guangdong, Akeso Biopharma est aujourd’hui l’une des biotechs chinoises les plus en vue. Sa fondatrice, Michelle Xia, avait décroché son doctorat au Royaume‑Uni avant de rejoindre Bayer aux Etats‑Unis, puis de rentrer en Chine. Son entreprise a développé l’ivonescimab, un anticorps innovant qui, dans certains essais chinois de phase III, a surpassé les performances de Keytruda, le médicament phare de Merck aux 30 milliards de dollars de ventes en 2024. Si ce succès clinique en Chine est un signal fort de montée en gamme, l’ivonescimab n’a pas encore conquis les marchés occidentaux.

Signe de cette montée en puissance, les grands groupes pharmaceutiques occidentaux se pressent en Chine pour acquérir les licences de futurs médicaments, parfois encore au stade d’essais sur animaux, c’est-à-dire précliniques. C’est ainsi qu’en décembre 2024 Merck a versé 2 milliards de dollars pour mettre la main sur la pilule contre l’obésité de Hansoh Pharma, un laboratoire du Jiangsu.

Secteur stratégique

Depuis le milieu des années 2010, les autorités chinoises ont fait de la biopharmacie un secteur stratégique, mobilisant subventions, crédits publics et fonds d’investissement étatiques pour soutenir la recherche, les essais cliniques et l’industrialisation. Chaque grande ville dispose ainsi de son cluster d’entreprises de biotech où s’empilent les mécanismes de soutien.

Dans celui de Zhongguancun, à Pékin, chaque projet de recherche ciblé est éligible à des subventions pouvant atteindre plusieurs millions d’euros, sans entrée de l’Etat dans le capital. Par le biais d’une convention, l’entreprise peut accéder aux équipements lourds de l’Académie des sciences ou à ses prix négociés pour des animaux de laboratoire génétiquement modifiés. La municipalité va ensuite se charger de trouver l’hôpital universitaire public adéquat pour un essai clinique. Les entreprises labellisées « haute technologie » profitent d’un taux d’impôt sur les sociétés réduit à 15 % (contre 25 % habituellement), tandis que leurs salariés peuvent bénéficier d’aides au logement.

L’Etat chinois a aussi réformé en profondeur son cadre réglementaire, en accélérant les procédures d’autorisation de mise sur le marché et en reconnaissant davantage d’études cliniques conduites localement et non à l’étranger, réduisant de plusieurs années les délais d’accès aux patients. Accessoirement, la très nombreuse population et la densité des hôpitaux publics accélèrent le recrutement des patients : les essais y sont plus rapides, moins coûteux.

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Les autorités jouent aussi un rôle déterminant dans la diffusion des traitements : l’inscription d’un médicament sur la liste nationale des produits remboursés garantit au laboratoire un marché immense… si celui-ci se résout à un rabais important, d’entre 30 % et 70 %. Des laboratoires occidentaux n’hésitent pas à délocaliser leur production innovante en Chine pour réduire leurs coûts et figurer sur cette fameuse liste. Le 8 décembre, l’américain Eli Lilly a vu son remède contre le diabète de type 2 (Mounjaro) être accepté parmi les médicaments remboursés. Deux mois plus tôt, l’entreprise avait annoncé injecter 200 millions de dollars dans son usine chinoise de Suzhou, pour y produire ledit médicament « à destination de la Chine et de l’Europe ».

Intégration rapide de l’IA

Cette montée en gamme générale de l’industrie pharmaceutique chinoise repose enfin sur l’intégration rapide de l’intelligence artificielle (IA). Des sociétés comme BioMap, lancée en 2020 par le fondateur du moteur de recherche Baidu, Robin Li, et s’appuyant sur un vaste stock de puces américaines Nvidia, développe des plateformes d’IA capables d’analyser massivement des données biologiques de patients, de prédire l’efficacité et la toxicité des molécules, rabotant, là aussi, les délais pour passer du laboratoire aux essais cliniques.

Qin Shukui, à la tête de la Société chinoise d’oncologie clinique, nuance le discours triomphaliste ambiant : « La force des entreprises pharmaceutiques chinoises est de suivre et d’optimiser rapidement mais, quand il s’agit d’innovation originale, il reste encore un fossé à combler. » Le scientifique appelle à ne pas négliger l’importance des collaborations internationales, ni la recherche fondamentale, cette dernière figurant d’ailleurs parmi les priorités du prochain plan quinquennal.

Pascal Soriot, PDG d’AstraZeneca : « L’industrie pharmaceutique sera réduite à peau de chagrin en Europe d’ici à quinze ans »

Le déclin de l’Europe concernant la fabrication de médicaments innovants risque de s’accélérer sous l’effet de la politique menée par le président américain, Donald Trump, prévient le patron du géant pharmaceutique. Selon lui, toutes ses nouvelles usines produisant les médicaments de demain seront construites outre-Atlantique. 

Propos recueillis par 

le 17 décembre 2025 à 05h00, modifié le 17 décembre 2025 à 07h25 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/17/pascal-soriot-pdg-d-astrazeneca-l-industrie-pharmaceutique-sera-reduite-a-peau-de-chagrin-en-europe-d-ici-a-quinze-ans_6658285_3234.html

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Pascal Soriot, PDG d’AstraZeneca, à la Maison Blanche, à Washington, le 10 octobre 2025.
Pascal Soriot, PDG d’AstraZeneca, à la Maison Blanche, à Washington, le 10 octobre 2025.  ALEX BRANDON/AP

A la tête d’AstraZeneca depuis 2012, le Franco-Australien Pascal Soriot a transformé ce laboratoire britannique, alors en perte de vitesse, en un géant mondial de l’innovation. Le groupe pharmaceutique, qui compte aujourd’hui plus de 94 000 employés, a réalisé 54,1 milliards de dollars (46,10 milliards d’euros) de chiffre d’affaires en 2024, dont près de 43 % aux Etats-Unis. Il souligne comment l’Europe est aujourd’hui doublement menacée. D’un côté, les grands laboratoires investissent massivement outre-Atlantique pour éviter de voir leurs produits lourdement taxés par l’administration Trump. De l’autre, la Chine, déjà championne du générique, est devenue un concurrent redoutable sur les médicaments innovants.

L’Europe est-elle toujours une grande puissance pharmaceutique ?

Autrefois, c’était le cas. Lorsque j’ai débuté dans cette industrie, l’innovation dans le secteur provenait essentiellement d’Europe. Mais la situation a évolué depuis une vingtaine d’années. D’un côté, les Etats-Unis sont montés en puissance, devenant le principal lieu d’innovation. De l’autre, la Chine, qui concentrait autrefois son attention sur les médicaments génériques, investit massivement depuis sept à huit ans dans les technologies nouvelles, progressant à une vitesse folle. Pendant ce temps-là, l’Europe, préférant réguler plutôt que soutenir le développement de cette industrie, a reculé.

A quoi attribuez-vous, entre autres, ce recul ?

L’Europe a tendance à considérer le médicament uniquement comme un coût. Effectivement, c’en est un. Mais l’Europe est tellement focalisée sur cette dimension qu’elle oublie que c’est aussi une industrie qui crée de la valeur économique à travers des investissements dans la recherche et développement et dans la production, et qui soutient l’emploi en recrutant des médecins, des biologistes, des chercheurs…

Une autre dimension à prendre en compte est celle de l’importance stratégique de ce secteur pour assurer au continent une indépendance sanitaire. A force de se concentrer seulement sur le coût, l’Europe a perdu le contrôle de sa chaîne d’approvisionnement sur les médicaments génériques, dont les principes actifs sont aujourd’hui majoritairement fabriqués en Inde ou en Chine. Et elle est en train de perdre le contrôle de sa chaîne d’approvisionnement sur les médicaments innovants.

Que voulez-vous dire ?

On observe encore une base industrielle importante en Europe, liée à des raisons historiques. Le problème, c’est que les produits de demain, comme les thérapies cellulaires, les anticorps conjugués ou encore l’ARN messager reposent sur des technologies nouvelles qui nécessitent des outils de production différents. On ne fabrique pas, par exemple, des radioligands, qui contiennent un élément radioactif, avec une usine qui fait des comprimés. Or, ces nouvelles technologies de production sont de plus en plus installées aux Etats-Unis et en Chine.

C’est un peu la fable de la grenouille qu’on plonge dans de l’eau qui va tout doucement chauffer. A la fin, la grenouille meurt ébouillantée parce qu’elle ne s’est pas rendu compte que la température augmentait progressivement. L’Europe ressemble à cette grenouille. Et c’est terrible, parce que, à moins d’un sursaut, elle risque de se réveiller, d’ici à quinze ans, et de constater, qu’en plus des médicaments génériques, elle aura aussi perdu le contrôle sur les produits innovants.

Sur le plan de la souveraineté sanitaire, si l’Europe était un patient, serait-elle en rémission, en réanimation ou en soins palliatifs ?

Aucun des trois parce que cela supposerait qu’elle se soigne. L’Europe serait plutôt un patient atteint d’une maladie chronique qui va progressivement l’affaiblir, mais ne se soigne pas, soit parce qu’elle ne se rend pas compte de sa pathologie, soit parce qu’elle ne veut pas ou ne sait pas la soigner. Un exemple en France : au lieu de réfléchir à la façon d’attirer les investissements concernant les technologies du futur, on s’accroche au passé en débattant à l’infini du paracétamol. Ce constat n’est d’ailleurs pas spécifique à l’industrie pharmaceutique. Regardez les recommandations du rapport Draghi sur la compétitivité de l’Union européenne. Près d’un an et demi plus tard, il n’y en a quasiment aucune qui a été mise en place.

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Aux Etats-Unis, Donald Trump a menacé les laboratoires pharmaceutiques d’imposer des droits de douane sur les médicaments sous brevet afin de les contraindre à relocaliser leurs productions sur le sol américain. Faut-il craindre, par ricochet, une vague de délocalisations en Europe ?

Le déclin de l’Europe concernant la fabrication de médicaments innovants risque de s’accélérer sous l’effet de la politique menée par l’administration américaine. Les Etats-Unis ont regardé l’industrie pharmaceutique de la même façon qu’ils ont regardé l’industrie de la défense. Ils ont fait le constat qu’ils en avaient marre de payer la recherche et développement de nouveaux médicaments pour le monde entier, alors qu’à la fin, la fabrication de ces produits ne se fait pas sur leur sol et qu’en plus, les Européens les paient moins cher qu’eux.

Les laboratoires ont ainsi été obligés de s’engager à investir aux Etats-Unis et à y construire des usines. En conséquence, on observera peu à peu un basculement, avec une Europe de plus en plus approvisionnée par les Etats-Unis. Certains laboratoires y délocaliseront une partie de leurs productions. Mais, de façon générale, ce sera un mouvement de délocalisation indirecte : on ne verra pas de fermetures, mais toutes les nouvelles usines, celles qui produiront les médicaments de demain, seront construites là-bas. Ce sera le cas pour AstraZeneca.

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Les laboratoires plaident pour une augmentation des prix des médicaments en Europe. Dans un contexte budgétaire contraint, en quoi cela se justifie-t-il, alors même que l’industrie pharmaceutique est l’une des industries les plus rentables au monde ?

Elle est rentable, mais seulement pour ceux qui réussissent. Les autres disparaissent. Il faut comprendre que le coût d’un médicament, ce n’est pas seulement son développement, mais aussi le risque lié à ce développement. Chez AstraZeneca, nous avons un comité de gestion du portefeuille de produits nouveaux qui se réunit chaque mois. Il n’y a pas une réunion où j’engage moins de 500 millions de dollars de dépenses. Encore récemment, j’ai approuvé un programme pour deux études cliniques de 1 milliard de dollars sur cinq ans. Si ça ne marche pas, ce sera 1 milliard de dollars parti à la poubelle.

Nous avons de nouvelles thérapeutiques en développement, notamment dans le lupus ou le myélome multiple, qui vont changer la façon dont on soigne certaines maladies, mais ces produits coûtent cher. J’ai conscience que les budgets de santé sont contraints. Cependant, je constate que ça n’empêche pas la France de dépenser 7 milliards d’euros par an en transports sanitaires par taxi.

Une hausse des prix des médicaments serait-elle donc nécessaire pour renforcer la compétitivité du secteur en Europe ?

Il n’y a pas de solution miracle, il faut effectivement améliorer les prix. Certains pensent que l’industrie pharmaceutique fait du chantage au prix, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’une alerte pour dire que si rien n’est fait, cette industrie sera réduite à peau de chagrin en Europe d’ici à quinze ans. Par ailleurs, les Etats-Unis ne nous laisseront plus continuer à vendre à des prix cassés en Europe, alors qu’eux paient des prix élevés. C’est ce qu’ils s’attellent à mettre en place avec la clause de la nation la plus favorisée. Avec ce système, nous ne pourrons plus vendre de nouveaux médicaments à un prix plus bas que celui des Etats-Unis. On va nous accuser d’être les grands méchants lorsque ça arrivera, mais nous n’aurons pas le choix.

Avec plus de 450 millions d’habitants, l’Europe compte pourtant davantage d’habitants que les Etats-Unis…

Oui, mais les Etats-Unis représentent 50 % des ventes mondiales en valeur. Pour AstraZeneca, c’est 43 %, mais, pour certains laboratoires, c’est parfois plus de 70 % de leurs ventes. Les Etats-Unis ont de tels moyens de pression qu’il est impossible de ne pas s’aligner sur leurs demandes. Il faut comprendre que l’Europe, et donc la France, ne vit pas dans un bocal imperméable. Il y a aujourd’hui une concurrence mondiale, des Etats-Unis et de la Chine évidemment, mais aussi d’autres pays, qui se développent et veulent, eux aussi, attirer de l’investissement, de la recherche et développement et des usines. L’Europe doit prendre conscience qu’il faut changer de braquet et entrer dans cette compétition.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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