Seine- Saint-Denis: les mécanismes de sélectivité du personnel politique local, et la relation ambivalente qu’entretiennent les élus racisés à la gauche.

« Malgré le bond du nombre d’élus racisés, l’éviction des classes populaires demeure »

8 février 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=ktIYWnutEKUMyQre8iGq6V-Tsk9TUJVO03IpkHeObqr1CJdumYXpU47bf1bnSyrrZEWecDp1V2TXQcq-NWc

Par Mathieu Dejean

Des sociologues ont enquêté sur les élus de Seine-Saint-Denis entre 2014 et 2024. Leur livre « Élus des banlieues populaires » décrit les mécanismes de sélectivité du personnel politique local, et la relation ambivalente qu’entretiennent les élus racisés à la gauche.

Dans Élus des banlieues populaires (Puf, 2026), les sociologues Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin ont enquêté sur les élu·es de Seine-Saint-Denis entre 2014 et 2024. Et elles pointent les limites de l’ouverture des partis de gauche aux classes populaires racisées.

Ce territoire populaire et d’immigration a connu des recompositions politiques importantes : le communisme municipal s’est essoufflé au profit de la droite et du Parti socialiste (PS), les révoltes urbaines de 2005 ont fait émerger la question des discriminations raciales, et les partis ont tenté de pallier leur défaut de représentativité descriptive.

Pourtant, si la représentation des femmes et des personnes racisées dans les conseils municipaux s’est améliorée, l’éviction des classes populaires demeure. Inertie des appareils politiques, montée de l’abstention et sentiment de trahison vis-à-vis du PS à la faveur du mandat de François Hollande continuent de travailler l’ancienne banlieue rouge.

Jeanne Demoulin et Marie-Hélène Bacqué, à Paris en février 2026. © Photo Lucie Weeger / Mediapart

Mediapart : Alors que le PCF avait réussi à assurer une représentation ouvrière dans la banlieue rouge, comment expliquer son rendez-vous manqué avec les classes populaires racisées ? 

Marie-Hélène Bacqué : Le Parti communiste avait réussi à s’implanter sur la base d’un ancrage local et d’une identité de classe construite dans les entreprises. L’historienne Annie Fourcaut l’a très bien montré à partir de l’exemple de Bobigny et du mouvement des mal-lotis. C’est ce double ancrage qui a construit la banlieue rouge, avec tous les réseaux d’encadrement qui la caractérisaient.

À partir des années 1970, la désindustrialisation s’amorce et la classe ouvrière se transforme, se diversifie. Des vagues d’immigration venant du Maghreb, puis d’Afrique subsaharienne, puis d’Asie transforment le peuplement de ce département. Une nouvelle classe ouvrière arrive, qui est très peu formée et qui constitue un groupe de salariés particulièrement dominés et exploités.

Des témoignages font état de la façon dont la main-d’œuvre de l’usine Citroën à Aulnay-sous-Bois a été recrutée en allant chercher des personnes illettrées dans des villages marocains, parce qu’elles seraient plus malléables. L’intégration de ce nouveau groupe par la classe ouvrière installée n’est pas toujours facile. À cela s’ajoute le fait que la représentation ouvrière du Parti communiste est réservée à une élite ouvrière très qualifiée.

Ces élus ne se sont pas construits contre la gauche, mais dans des logiques d’ambivalence.

Jeanne Demoulin

Ces vagues d’immigration transforment donc les villes – comme à La Courneuve où 4 000 familles arrivent dans un grand ensemble construit par la ville de Paris – et suscitent une ambivalence des municipalités ouvrières, voire parfois une forte réticence à l’accueil de ces populations. On se rappelle par exemple la destruction au bulldozer d’un foyer de travailleurs maliens à Vitry-sur-Seine. Tout cela marque le rapport du Parti communiste avec ces populations racisées, dans un contexte où l’histoire coloniale et postcoloniale n’a pas été travaillée en France, pas plus dans le Parti communiste que dans d’autres fragments de la société.

Dans un second temps, la deuxième génération issue de ces vagues d’immigration n’est plussocialisée dans l’entreprise, mais dans le quartier, dans les instances construites par le Parti communiste, qui leur laisse finalement peu de place dans le jeu politique local.

Entre 2001 et 2020, alors que le département était en pleine reconfiguration politique après l’essoufflement du communisme municipal, les élu·es racisé·es sont passé·es de 9 % à 36,2 % dans les conseils municipaux. Ces élu·es se sont-ils globalement construits en antagonisme avec la gauche, du fait de cette histoire ? 

Jeanne Demoulin : Si leur socialisation aux partis est moins forte, il nous semble réducteur de dire que ces élus se sont construits contre la gauche. Ils se sont plutôt construits dans des logiques d’ambivalence. Cette socialisation par le quartier leur a permis d’occuper des places sur certaines listes, y compris de droite. Cela a été le cas à Bobigny, où l’UDI a mis fin à quatre-vingt-quinze ans de communisme municipal en 2014. Ou au Blanc-Mesnil, où Thierry Meignen [issu des rangs de l’UMP devenue Les Républicains (LR) – ndlr] s’est fait élire la même année après quatre-vingt-trois ans de gestion communiste.

Souvent pour se rendre compte que les politiques portées étaient en contradiction avec les valeurs qu’ils voulaient promouvoir, qui sont globalement des valeurs de gauche. Ces nouveaux élus n’ont pas cherché à se présenter contre la gauche, mais tout simplement à avoir une représentation dans la municipalité.

Jeanne Demoulin, à Paris en février 2026. © Photo Lucie Weeger / Mediapart

M.-H. B. : Il faut ajouter que les deux premiers maires racisés en Seine-Saint-Denis sont des maires communistes. Le premier est AzzédineTaïbi, élu à Stains en 2014, et la deuxième Meriem Derkaoui, élue à Aubervilliers de 2016 à 2020. Malgré ce rendez-vous manqué entre la gauche et les classes populaires racisées, le Parti communiste arrive donc à intégrer quelquescadres issus de cette jeunesse et de cette deuxième génération.

Ces nouveaux maires ont-ils des trajectoires partisanes classiques, ou sont-ils issus des collectifs indépendants nés dans les quartiers populaires, qui ont parfois concurrencé les partis ? 

M.-H. B. : Azzédine Taïbi a conduit toute sa carrière politique dans le Parti communiste. Il a été animateur à la ville et a travaillé sur les questions de jeunesse au début des années 1980, après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, au moment où la municipalité commence justement à s’interroger sur son rapport avec cette jeunesse des quartiers populaires.

Il n’y a pas d’homologie entre élus racisés et classes populaires.

Marie-Hélène Bacqué

Séduit par la dimension internationaliste du PCF, notamment son soutien à Mandela, il y adhère, y est formé et prend des responsabilités comme élu pendant plusieurs mandats. Son arrivée comme tête de liste aux élections municipales ne se fait cependant pas facilement : il a été obligé de passer par une primaire, ce qui est très inhabituel au PC.

J. D. : Indépendamment des collectifs citoyens, la logique de constitution des listes par les partis a été modifiée. Ceux-ci ont pris l’habitude de repérer des personnes qui sont ancrées localement dans certains quartiers populaires,qui ont été socialisées par les structures du communisme municipal et qu’ils estiment pouvoir être des relais. Ce ne sont donc pas forcément des personnes qui se projettent dans une carrière politique, mais qui entrent sur les listes quand on le leur propose.

Sept maires racisés ont été élus en 2020 dans les quarante communes de Seine-Saint-Denis, alors qu’aucun ne l’avait été en 2001 et 2008. Comment expliquer ce bond relatif ? 

M.-H. B. : Après les révoltes de 2005, le nombre d’élus racisés a triplé, mais aucun maire racisé n’a été élu. Ces révoltes avaient fortement posé la question des discriminations dans la société française. Azzédine Taïbi a été élu maire en 2014 après quatre mandats municipaux. C’est donc un long parcours. L’arrivée de ces maires racisés témoigne d’un mouvement qui s’engage dans les années 2000 mais aussi de l’inertie des partis politiques à s’ouvrir aux populations racisées.

J. D. : S’ils sont aussi peu nombreux, c’est aussi que beaucoup de ces nouveaux élus dans les conseils municipaux sont des novices en politique, qui ne font pas forcément carrière. Ils peuvent faire un mandat sur une thématique sur laquelle ils sont engagés, et disparaître. On touche alors à une problématique plus large, qui ne concerne pas que les élus racisés.

Marie-Hélène Bacqué, à Paris en février 2026. © Photo Lucie Weeger / Mediapart

Les profils sociologiques de ces élus ne sont d’ailleurs pas exceptionnels. D’après votre enquête, la subversion des logiques du champ politique par l’émergence des personnes racisées bute sur les inégalités sociales…

M.-H. B. : En effet, les élus racisés appartiennent aux classes moyennes et aux classes supérieures, comme les autres. Il n’y a pas d’homologie entre élus racisés et classes populaires. Ils sont cependant issus de familles populaires – comme d’autres élus non racisés d’ailleurs –, ce qui induit un mode de socialisation particulier à la politique.

J. D. : Beaucoup de nos enquêtés sont des enfants de la massification scolaire et de l’accès à l’enseignement supérieur, mais leur socialisation par les quartiers populaires les imprègne de valeurs de solidarité qu’on considère comme étant traditionnellement des valeurs de gauche. Même si ces personnes appartiennent aujourd’hui aux classes moyennes et supérieures, même s’il y a des effets de distanciation par rapport aux classes populaires, c’est cet ancrage qui est mis en avant dans leur engagement politique.

Les élus racisés qui arrivent dans les municipalités ne portent pas de projet communautaire.

Jeanne Demoulin

M.-H. B. : Les dynamiques d’ascension sociale dans lesquelles se trouvent ces élus peuvent parfois engendrer des écarts sociaux avec les classes populaires. Cet éloignement se manifeste par le fait que certains n’habitent plus dans les quartiers populaires, parfois même ils n’habitent plus dans la ville et scolarisent leurs enfants dans le privé, après être entrés dans des logiques d’évitement scolaire, comme d’autres. Ces facteurs d’éloignement se cumulent au fur et à mesure de leur carrière politique. Sur le fond, malgré le bond du nombre d’élus racisés, l’éviction des classes populaires des postes de représentants dans les institutions et dans le champ politique demeure.

Finalement, le changement du corps des élus a-t-il un impact sur les politiques publiques menées ? 

J. D. : On ne peut pas considérer ces élus comme un corps homogène qui porterait une politique commune. L’exemple de Karim Bouamrane à Saint-Ouen est assez parlant. C’est un maire qui soutient la dynamique de gentrification de la ville, qui n’est pas a priori favorable aux classes populaires, à la différence d’autres maires comme Azzédine Taïbi.

Les élus racisés qui arrivent dans les municipalités ne portent pas non plus de projet communautaire. S’ils ont des valeurs communes, elles se traduisent par des projets politiques différents, qui s’attachent souvent à des petites victoires : des aides sociales, l’amélioration de certains quartiers, etc. Ces novices en politique peuvent aussi être minorisés dans les arènes politiques locales, parce que personnes racisées, parce que femmes ou parce que non encartés.

M.-H. B. : Si les banlieues rouges ont été marquées par un projet politique spécifique – le communisme municipal –, il n’y a pas de projet politique équivalent aujourd’hui. Il y a plutôt une pluralité de modes d’investissement.

On ne voit pas de regain de la mobilisation électorale parce qu’il y aurait des élus racisés ou implantés localement.

Marie-Hélène Bacqué

L’essoufflement du communisme municipal s’est accompagné d’une démobilisation électorale dans ces quartiers populaires. L’émergence d’élus racisés et la meilleure prise en compte des questions de discrimination peuvent-elles endiguer cette démobilisation ?

M.-H. B. : On ne voit pas de regain de la mobilisation électorale parce qu’il y aurait des élus racisés ou implantés localement. Stains, par exemple, est une des villes où le taux d’abstention aux dernières élections municipales était le plus important. On a pourtant un maire racisé, qui habite la ville et qui porte les questions de discriminations. Cela n’a pas transformé le taux de participation.

Les listes présentées aux élections municipales de 2026 en Seine-Saint-Denis font-elles une place plus importante aux personnes racisées en position de tête de liste ? Et La France insoumise (LFI), qui a fortement émergé aux dernières élections, a-t-elle progressé dans le domaine de la représentativité ?

J. D. : C’est la première fois que LFI s’engage aux élections municipales de cette manière, et le bond dont nous parlions en début d’entretien n’a pas attendu son émergence. Nous n’avons donc pas les données pour répondre précisément.À lire aussiPour LFI et les quartiers populaires, l’horizon politique est municipalJulien Talpin : « Toutes les classes populaires ne se sont pas détournées de la gauche »

M.-H. B. : À La Courneuve par exemple, il y a trois listes de gauche, qui sont toutes les trois conduites par des personnes racisées, dont une femme. À Aubervilliers, il y a pour le moment aussi trois listes de gauche, deux conduites par des personnes racisées dont une femme et celle de LFI, qui n’est pas conduite par une personne racisée.

Ce qui caractérise LFI, c’est son orientation politique affirmée, consistant à s’adresser prioritairement aux quartiers populaires, à aller y chercher le vote des abstentionnistes et à ouvrir la porte à des élus issus de ces quartiers et racisés. C’est moins explicitement posé par d’autres partis de gauche, ce qui n’empêche pas des pratiques d’ouverture.

Reste à savoir comment cela se fait. Est-ce le ralliement ou l’adoubement d’individus choisis par un parti en fonction de critères partisans ou d’un clientélisme électoral ? Ou est-ce une négociation plus large autour d’un projet politique, avec un vrai projet de représentation descriptive des groupes minorés ? En tout état de cause, il y a toujours des plafonds de verre, surtout dans un département où les minorités racialisées représentent une majorité et où les classes populaires totalisent 53 % de la population active.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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