Parodie de débat autour de la pétition contre la loi Duplomb à l’Assemblée
11 février 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=ghAOR8XLjMWoU4SjFSG3d3CCRXwGTja45PWNy6YeXuqc2bqj2AYks19CASet8aeKfJ1mnraigRCSzswRCgo
Par Lucie Delaporte
Attendu depuis des mois, le débat symbolique autour de la pétition contre la loi Duplomb qui a réuni deux millions de signataires n’a pas été à la hauteur des interrogations de la société civile.
Le président de la commission des affaires économiques, Stéphane Travert (Ensemble pour la République), qui a introduit le débat organisé mercredi 11 février au Parlement sur la pétition« Non à la loi Duplomb », avait annoncé un moment démocratique inédit, un « trait d’union entre l’Assemblée nationale et la société civile ».
Le texte rédigé par une étudiante de 23 ans avait réuni plus de deux millions de signatures au cœur de l’été 2025, une mobilisation historique pour demander l’abrogation de la loi visant à« lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Près de huit mois après son adoption en juillet, le débat longtemps attendu autour de la pétition n’avait qu’une valeur symbolique. Il aurait pu être l’occasion pour la chambre basse d’interroger le fossé grandissant entre ses décisions et les craintes exprimées dans un texte ayant recueilli un tel soutien populaire. L’enjeu démocratique était réel alors qu’une motion de rejet avait empêché tout débat sur le texte dans l’hémicycle. Quelle place pour la société civile concernant l’avenir de notre modèle agricole ?

Rassemblement contre la loi Duplomb près de l’Assemblée nationale le 11 février 2026. © Photo Mohamad Salaheldin Abdelg Alsayed / Anadolu via AFP
C’est pourtant l’impression étrange de deux mondes hermétiques qui est ressortie le 11 février. De manière symbolique, le rassemblement contre la loi Duplomb à l’appel d’organisations comme Cancer colère, la Confédération paysanne ou Greenpeace, qui a réuni quelques centaines de personnes, a été cantonné au métro Invalides, près de l’Assemblée nationale.
Mobilisation citoyenne
Se sont succédé paroles de malades, de scientifiques, de médecins, sur les ravages sanitaires découlant de l’emploi de produits chimiques en agriculture. Les témoignages ont été souvent poignants, à l’instar de celui de la fleuriste Laure Marivain dont la fille de 11 ans est morte d’un cancer après une exposition à des pesticides in utero. Ce cas est reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. « L’État ne nous protège plus, il nous rend malades. Les victimes existent, nous n’avons pas à être invisibilisées », a-t-elle lancé en insistant sur le manque de données à jour sur les cancers pédiatriques.
Alors que l’ordre des médecins s’est prononcé contre la loi Duplomb, un praticien est également venu souligner « la manipulation qui consiste à faire croire que le cancer est le fruit de comportements individuels ». Dans une France championne de la consommation des pesticides, le nombre de malades du cancer a doublé depuis les années 1990.
Annie Genevard s’est embourbée dans un développement semblant mettre en doute la véracité des deux millions de signatures.
Un représentant de la filière bio s’est indigné que des milliards de la politique agricole commune (PAC) continue de soutenir un système productiviste gavé aux intrants chimiques et délaisse complètement l’agriculture biologique.
Face à cette mobilisation citoyenne autour de questions aussi vitales pour la santé publique ou l’environnement, le débat qui a suivi à l’Assemblée nationale au sujet de la pétition n’aura été qu’une redite des positions déjà exprimées par les groupes lors de l’adoption du texte en juillet 2025.
Complotisme
La droite et l’extrême droite se sont rejointes pour dénoncer une stigmatisation de l’agriculture française indûment associée à leurs yeux aux « morbides » références aux « cancers »et à « l’empoisonnement des sols », selon les mots très similaires de la députée du Rassemblement national Hélène Laporte et de la ministre de l’agriculture, Annie Genevard. L’une et l’autre se sont succédé à la tribune pour rappeler les enjeux de « concurrences mondiales pour les filières françaises », soulignant également « l’effondrement de la balance commerciale agricole », causées selon la ministre par l’accumulation de normes.
La gauche a, quant à elle, salué les deux millions de Français et de Françaises qui se sont mobilisé·es pour signer un texte considérant la loi Duplomb comme « une aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire ». Une loi qui « contredit la science », a aussi insisté la députée de La France insoumise Aurélie Trouvé, évoquant le « trumpisme » qui aurait gagné le gouvernement sur ce sujet.
Après avoir fait mine de vouloir entendre « les inquiétudes légitimes », Annie Genevard s’est ensuite embourbée dans un développement semblant mettre en doute la véracité des deux millions de signatures apportées au texte. « J’invite tous les députés, notamment ceux ayant encouragé cette pétition, aux côtés de tous les robots qui ont tourné allègrement, à soutenir la ministre que je suis lorsque je défends l’émergence de solutions alternatives », a-t-elle avancé sous les huées ulcérées de la gauche.
Un brin embarrassée, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a répondu que l’institution avait, naturellement, et comme il se doit, procédé au contrôle « de l’intégralité des signatures ».
Piquée au vif, la ministre a finalement expliqué qu’elle voulait parler, « vous le savez bien, des algorithmes qui font monter les choses », sans plus de précision.
Lors d’un rappel au règlement, la députée écologiste Delphine Batho s’est insurgée contre « un niveau de fake news qui est grave ».
Cette curieuse allusion complotiste de la ministre aura achevé de ternir un débat qui ne fut décidément pas à la hauteur de l’interpellation lancée par la pétition. Pas à la hauteur non plus de la dignité de beaucoup d’intervenants présents lors du rassemblement et tenus à l’écart de l’enceinte « démocratique »