Les entreprises risquent elles aussi l’extinction si elles continuent à détruire la nature, dit le « GIEC de la biodiversité »
Une nouvelle évaluation de l’IPBES souligne que la perte de biodiversité fait peser un « risque systémique et généralisé » sur l’économie. Elle livre des pistes d’action pour faire face à ce défi majeur.
Par Perrine Mouterde
Publié le 09 février 2026 à 14h00, modifié le 09 février 2026 à 16h49 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/09/les-entreprises-risquent-elles-aussi-l-extinction-si-elles-continuent-a-detruire-la-nature_6665992_3244.html
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Un agriculteur dont les récoltes dépendent des pollinisateurs, une papeterie qui s’approvisionne en bois, une pêcherie sensible à l’état des stocks de poissons, mais aussi un supermarché, une agence de voyages, une compagnie d’assurances, un magasin de vêtements… De près ou de loin, toutes les entreprises sont à la fois dépendantes de la nature et ont un impact sur celle-ci. Or, aujourd’hui, la perte de biodiversité, liée notamment à l’activité de ces sociétés, fait peser un « risque systémique et généralisé » sur l’économie, la stabilité financière et le bien-être humain.
Tels sont les principaux messages du nouveau rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) – le « GIEC de la biodiversité » –, publié lundi 9 février. « Les entreprises et les autres acteurs-clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer de provoquer l’extinction… à la fois d’espèces dans la nature, mais aussi potentiellement d’eux-mêmes », a résumé Matt Jones, l’un des trois coprésidents de l’évaluation, responsable impacts au sein du Programme des Nations unies pour l’environnement.
« La perte de biodiversité est l’une des menaces les plus graves pour les entreprises, a aussi déclaré un autre coprésident, Stephen Polasky, économiste et professeur à l’université du Minnesota (Etats-Unis). Pourtant, il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger. » En janvier, un rapport du Forum économique mondial a classé la perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes comme le deuxième risque le plus important, après les événements climatiques extrêmes, pour les dix prochaines années.
Dépendance à l’environnement
Cette évaluation de l’IPBES sur les entreprises et la biodiversité a mobilisé pendant trois ans près de 80 experts, issus du monde scientifique et du secteur privé, et originaires de 35 pays. De multiples sources ont été prises en compte pour établir un état des lieux des connaissances scientifiques sur le sujet. Le résumé aux décideurs, d’une quarantaine de pages, a été adopté par les représentants de quelque 150 gouvernements lors d’une session plénière de l’IPBES à Manchester, au Royaume-Uni. L’administration de Donald Trump n’était pas représentée, les Etats-Unis ayant annoncé leur retrait de l’IPBES début janvier.
Ce rapport rappelle d’abord que la nature procure des biens et des services indispensables aux entreprises et à l’économie en général : elle fournit des matériaux, des aliments et des ressources génétiques, contribue à la régulation du climat et de l’environnement (en limitant les crues par exemple) et participe au bien-être humain (loisirs, culture, santé…). Si la dépendance à l’environnement de certains secteurs (agriculture, secteur pharmaceutique, tourisme…) paraît évidente, elle est plus indirecte, mais tout aussi réelle, pour les autres champs d’activité.
Certains biens, alimentaires par exemple, sont commercialisés très loin du lieu où ils sont produits ou longtemps après avoir été fabriqués. « Beaucoup de secteurs ne réalisent pas à quel point ils sont dépendants de la biodiversité, notamment dans leur chaîne de valeur ou d’approvisionnement », insiste Philippe Grandcolas, écologue et directeur de recherches au CNRS, qui a suivi la plénière de l’IPBES à Manchester, mais n’a pas contribué au rapport.
Les entreprises nuisent également toutes à la biodiversité, dont la perte s’est accélérée au cours des dernières décennies en raison du développement économique et de changements dans les modes de production et de consommation. Les secteurs de l’agriculture, de la sylviculture, de la pêche, de l’énergie et de l’électricité, des mines et des carrières, de la construction, du transport et de l’entreposage sont identifiés comme ayant des impacts directs « quantifiés » et « relativement élevés ».
Ces conséquences négatives pour l’environnement sont pourtant encore très peu prises en compte par le secteur économique, voire pas du tout : moins de 1 % des entreprises publient des rapports faisant état de leurs impacts sur la nature. De la même façon, ni les rapports trimestriels des entreprises ni le marché ne prennent en compte la valeur réelle des services fournis par la nature ou le coût des dégâts causés par certaines activités.
« Un moyen de créer de la richesse »
Au-delà du constat, les auteurs de l’IPBES affirment que, pour les entreprises, mieux protéger l’environnement représente aussi une « opportunité » importante. « Si vous êtes un complexe hôtelier situé sur une côte, protéger les habitats et la barrière de corail va vous permettre de protéger l’hôtel lui-même et de développer l’activité touristique », détaille Stephen Polasky.
« Pour la première fois, un rapport de l’IPBES dit clairement que la biodiversité est indispensable aux entreprises, mais aussi qu’elle est un moyen de créer de la richesse et de développer des activités, salue aussi Barbara Pompili, l’ambassadrice française à l’environnement. Les rapports scientifiques ne donnent pas uniquement des mauvaises nouvelles. »
Le rapport liste des actions que les sociétés peuvent mettre en œuvre dès maintenant, telles que réduire leurs déchets ou leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais il insiste aussi sur le fait qu’elles ne pourront pas changer la donne à elles seules : le gouvernement, les institutions financières ou encore la société civile doivent agir, à leur échelle, pour créer un « environnement propice » à la préservation de la biodiversité. Les experts identifient ainsi cinq domaines-clés à faire évoluer : le cadre politique, juridique et réglementaire ; les systèmes économiques et financiers ; les valeurs sociales et les normes ; la technologie et les données ; et les capacités et les connaissances.
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Parmi les mesures à mettre en œuvre figure, par exemple, la suppression des subventions néfastes à l’environnement, alors que pour chaque dollar dépensé pour protéger la nature au niveau mondial, 30 dollars (25,30 euros) en financent la destruction. « Les entreprises dépendent d’un écosystème : il y a les banques, les investisseurs, les concurrents, les clients, la réglementation… Il faut vraiment que toutes les parties prenantes s’impliquent », souligne Philippe Grandcolas.
Des représentants des entreprises ont, en tout cas, participé à la rédaction de cette évaluation, des experts ayant, par exemple, été nommés par TotalEnergies, le Crédit agricole ou Solvay (chimie). Un choix défendu par les coprésidents, qui estiment qu’il permet à leurs travaux de ne pas être hors sol et déconnecté de la réalité. Ils rappellent que des garde-fous ont été mis en place pour éviter tout conflit d’intérêts et que l’évaluation a été soumise à de nombreuses relectures pour être « absolument rigoureuse et fondée la science ». « Il y a eu une très large participation des gouvernements, des entreprises, des scientifiques, d’associations… A la fin, le résultat ne peut pas être influencé par un seul secteur », insiste Stephen Polasky.