Loi Duplomb : un rapport sur les substituts aux néonicotinoïdes suscite une controverse au sein de l’Inrae
Le sénateur Laurent Duplomb (Haute-Loire, LR), qui souhaite le retour de pesticides interdits, s’appuie sur les conclusions d’un rapport commandé par le ministère de l’agriculture. Mais des chercheurs contestent ce travail d’expertise qu’ils jugent biaisé.
Par Stéphane Foucart
Publié aujourd’hui à 15h00 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/11/loi-duplomb-un-rapport-sur-les-substituts-aux-neonicotinoides-suscite-une-controverse-au-sein-de-l-inrae_6666330_3244.html
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A l’automne 2025, l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) rendait, à la demande du ministère de l’agriculture, un rapport sur les substituts aux néonicotinoïdes pour six filières : betterave, noisette, cerise, pomme, figue et navet. Une expertise aujourd’hui citée par le sénateur Laurent Duplomb (Haute-Loire, Les Républicains) comme caution scientifique à sa proposition de loi, dite « Duplomb 2 », en vue de réintroduire l’acétamipride et la flupyradifurone, alors que la pétition contestant la première du nom devait être débattue à l’Assemblée nationale, mercredi 11 février.
A l’Inrae, on dénonce une instrumentalisation du rapport et on rappelle que ses conclusions ne font pas état de réelles « impasses techniques ». Pour autant, le cadrage de l’expertise et les tournures utilisées semblent ouvrir la porte à un retour temporaire des « néonics » ; l’affaire est au cœur d’une vive polémique jusqu’au sein de l’organisme de recherche.
Mi-décembre 2025, en réaction à la publication du rapport, une trentaine de chercheurs de l’institution ont adressé à l’ensemble des personnels une analyse cinglante du rapport, sous la bannière du syndicat SUD-Recherche. Les auteurs critiquent en particulier les termes de la saisine du ministère : la lettre de mission, écrivent les protestataires, exigeait de l’institution qu’elle réponde « uniquement sur la dimension de l’efficacité technico-économique ». « L’institution se fait donc instrumentaliser en répondant à cette demande cadenassée », ajoutaient les auteurs, celle-ci revenant à « considérer la santé humaine et les dommages environnementaux liés à l’usage massif des pesticides uniquement sous l’angle de contraintes réglementaires, et de la préservation des chiffres d’affaires de l’agro-industrie et des rendements ».
Les protestataires observent que le rapport a été largement compris comme « allant dans le sens de la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] et du lobby agro-industriel ».
Pressions politiques
A deux reprises, en 2018, puis en 2021, le gouvernement avait saisi une autre institution, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), de questions analogues.
Dans les deux cas, l’agence avait conclu à l’existence d’alternatives aux néonicotinoïdes (chimique ou non-chimique) dans la grande majorité des situations. S’exprimant au cours d’un colloque organisé mardi 10 février à l’Assemblée nationale par La France insoumise, Christian Lannou, directeur scientifique adjoint de l’agriculture à l’Inrae, a précisé pour sa part que certaines filières sont « fragilisées à des degrés divers » par la non-disponibilité des néonicotinoïdes. « En particulier la filière noisette, qui a failli disparaître », a déclaré M. Lannou. Pour autant, « le rapport que nous avons publié est parfois interprété avec mauvaise foi », a-t-il poursuivi.
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Outre les termes de la lettre de mission adressée par le gouvernement à l’Inrae, les chercheurs de SUD-Recherche mettent aussi en cause la conduite de l’expertise. « La méthodologie de travail du présent rapport, à la différence des méthodes habituelles d’expertise, présente un problème car elle reprend des affirmations non documentées de “la profession” », relèvent les auteurs. « Notre critique a été rédigée avec l’aide de chercheurs qui ont participé à des expertises collectives et qui connaissent parfaitement les procédures normalement mises en œuvre lors de ces exercices, dit au Monde l’un des chercheurs protestataires sous le couvert de l’anonymat. La direction scientifique agriculture de l’Inrae n’a pas répondu, ni réfuté nos critiques. »
De source interne à l’institution, le rapport a été conduit sous une forte pression politique.
« Pourquoi le rapport Inrae ne conclut-il pas à la possibilité de se passer de l’acétamipride sur la betterave ? »
, interrogent ainsi les chercheurs de SUD-Recherche. Ces derniers notent que, loin des prévisions sombres de la filière, les rendements de la betterave à sucre pour l’année 2025 se situent finalement autour de 85 tonnes à l’hectare – supérieur à la moyenne de la décennie écoulée –, alors que les planteurs n’ont pas pu utiliser de néonicotinoïde cette année.
En définitive, les chercheurs s’inquiètent des pressions politiques appliquées ces derniers mois sur les institutions scientifiques – non seulement l’Inrae, mais aussi l’Anses et le Haut Conseil à la stratégie et au plan – et demandent de « discuter de la mise en place d’un cadre déontologique plus strict pour garantir l’indépendance de l’expertise Inrae lors de commandes gouvernementales ».