Le moratoire sur la politique de l’eau risque d’aggraver les contaminations mais aussi les maladies engendrées ( collectif de 650 chercheurs, cliniciens, acteurs de santé).

« En matière d’eau potable, l’inaction est irresponsable et coupable pour les générations à venir »

Tribune

Collectif

Le moratoire sur la politique de l’eau annoncé le 13 janvier par le gouvernement risque d’aggraver les contaminations de ce bien vital, mais aussi les maladies qu’elles engendrent, alerte, dans une tribune au « Monde », un collectif de plus de 650 chercheurs, cliniciens et acteurs de santé publique.

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 08h02  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/11/en-matiere-d-eau-potable-l-inaction-est-irresponsable-et-coupable-pour-les-generations-a-venir_6666250_3232.html

Alors que les alertes scientifiques sur la qualité de l’eau potable se multiplient, le gouvernement envoie un signal préoccupant : la protection de l’eau peut attendre. Le 13 janvier, le premier ministre a en effet annoncé un moratoire général sur la politique de l’eau [le 13 janvier, sur X], suspendant l’ensemble des évolutions réglementaires en cours dans l’attente d’une future loi d’urgence agricole. Il s’agit d’un choix politique qui mérite d’être interrogé tant il engage directement et de manière préoccupante la santé publique et l’avenir des générations à venir.

Les données scientifiques sur la pollution des sols, de l’eau, de l’air et leurs conséquences sur la santé s’accumulent et sont désormais sans ambiguïté.
En 2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a montré que des métabolites du chlorothalonil, un pesticide interdit en 2019 pour ses risques cancérogènes, étaient détectés dans plus de la moitié des eaux destinées à la consommation. En Normandie, les concentrations au robinet de cette molécule, mais aussi du chloridazone, un herbicide lui aussi interdit, dépassaient toutes deux largement les valeurs sanitaires recommandées.

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Face à ces dépassements massifs, la réaction des autorités interroge : la direction générale de la santé a autorisé la distribution de cette eau, faisant courir un risque sanitaire dont l’ampleur n’est pas mesurable faute de données suffisantes, fiables et indépendantes et de prise en considération des effets cocktails.
Si cette eau reste conforme, ce n’est pas parce que la pollution a reculé, mais parce que les normes ont été assouplies après un avis de l’Anses en 2024 : le métabolite R471811 du chlorothalonil a été reclassé et la limite de qualité relevée. La norme s’est ainsi ajustée à la contamination.

La limite à 0,1 microgramme par litre (µg/l) pour chaque pesticide détecté dans l’eau potable relève d’un choix technique et réglementaire et non d’un seuil sanitaire fondé sur les connaissances de ses effets sur la santé. L’exemple du chlorpyrifos, un insecticide interdit pour sa neurotoxicité, est éclairant : des études montrent que, pendant la grossesse, des expositions à des doses très faibles sont associées à une baisse du quotient intellectuel ainsi qu’à des troubles de la mémoire et du langage chez les enfants exposés in utero.

Une limite pas nécessairement protectrice

Or, les concentrations sanguines de chlorpyrifos associées à des anomalies du développement du cerveau chez les enfants sont très significativement inférieures (jusqu’à 1 000 fois plus faibles) aux seuils réglementaires établis pour l’eau potable, suggérant que, compte tenu de l’absorption, puis de la distribution de la molécule dans l’organisme, la limite établie à 0,1 µg/l n’est pas nécessairement protectrice.

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Les pollutions aux nitrates, PFAS [substances per- et polyfluoroalkylées, issues de la chimie de synthèse], TFA [acide trifluoroacétique]phtalates, métabolites de pesticides sont diffuses et cumulatives : elles créent des effets cocktails qui constituent désormais un enjeu de santé publique, en particulier pendant la grossesse et les premières années de vie.

Chaque personne est concernée, mais les populations vulnérables – femmes enceintes et jeunes enfants – sont les plus sensibles. Les pollutions des sols et des eaux par les PFAS, ces « polluants éternels », constituent un signal alarmant. Une contamination importante de l’eau par les PFAS peut être associée à une augmentation du risque de prématurité, de faible poids de naissance et d’une hausse majeure de mortalité infantile.

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Or, en 2025, l’Anses a révélé que 92 % des prélèvements d’eau potable en France contenaient de l’acide trifluoroacétique, le plus petit des PFAS. Malgré sa diffusion massive et des effets chroniques méconnus, ce métabolite d’un pesticide perturbateur endocrinien qui est extrêmement persistant n’est soumis à aucune limite contraignante. Pour les nitrates, qui sont associés à des risques accrus de cancers et de troubles endocriniens, notamment chez l’enfant, la France fait l’objet de contentieux européens récurrents. La question, désormais, n’est plus seulement de savoir si l’eau est conforme, mais si ce niveau de conformité reste acceptable au regard des connaissances scientifiques les plus récentes.

Coût environnemental

Reporter sa consommation sur les eaux en bouteille, parfois prélevées dans les mêmes nappes que l’eau du robinet, ne constitue pas une solution en raison de leur coût environnemental et des diverses contaminations (pesticides, plastiques, bactériennes, etc.) mises en évidence pour plusieurs d’entre elles.

Se pose en outre la question de la capacité des sols à filtrer et à éliminer les polluants. La dégradation des nappes phréatiques montre que ce pouvoir est limité : même après l’arrêt des apports, les sols continuent pendant des années à « dégorger » des molécules persistantes, mais aussi leurs métabolites, qui sont parfois plus toxiques que les substances mères.

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L’eau potable fait désormais l’objet d’arbitrages réglementaires qui ne sont pas toujours fondés sur des données scientifiques et sanitaires fiables et de traitements techniques coûteux et imparfaits. Suspendre les politiques de protection de l’eau revient à choisir d’aggraver les contaminations et l’incidence des maladies qu’elles engendrent.

Si les responsables politiques veulent protéger la qualité de l’eau, il faudrait, au minimum, arrêter l’usage de pesticides de synthèse dans les aires d’alimentation des captages d’eau potable.

L’inaction est irresponsable et coupable pour les générations à venir.

Plus de deux millions de citoyennes et de citoyens ont récemment demandé un renforcement des politiques de protection de la santé et de l’environnement. Cette mobilisation révèle une préoccupation majeure et largement partagée. Elle ne peut être ignorée.

Ne pas protéger durablement l’eau, c’est fragiliser un bien vital et un nouveau recul pour la santé. Dans ce contexte, la proposition de loi examinée le 12 février qui limite l’utilisation des pesticides sur les aires d’alimentation de captage offre une occasion concrète de renforcer la protection de l’eau potable et de répondre aux attentes citoyennes. Cette échéance engage une responsabilité collective : protéger le bien commun et la santé publique.

Parmi les signataires : Mickael Derangeon, maître de conférences en physiologie, Nantes Université ; Bertrand Isidor,MD, PhD, généticien, service de génétique médicale, CHU de Nantes ; Xavier Coumoul, professeur de toxicologie, université Paris Cité, directeur de l’unité Inserm Healthfex ; Sylvie Bortoli, chercheuse en toxicologie, université Paris Cité ; Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS ; Jean-François Corty, président de Médecins du monde ; Pierre Sujobert, laboratoire d’hématologie, hôpital Lyon-Sud, hospices civils de Lyon, Pierre-Bénite, France ; Pierre-Michel Périnaud, médecin, coprésident d’Alerte médicale sur les pesticides et les perturbateurs endocriniens ; Serge Hercberg, professeur émérite de nutrition, université Sorbonne-Paris-Nord ; Laurence Huc, directrice de recherche, Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Retrouvez la liste complète des signataires ici.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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