A l’inverse de la plupart des pays l’exécutif envisage de ralentir le développement des sources renouvelables d’électricité, l’éolien et surtout le solaire.

Énergies renouvelables : la grenade dégoupillée du retard français

10 février 2026 | Par Jade Lindgaard

Alors que l’exécutif envisage de ralentir le développement des sources renouvelables d’électricité, l’éolien et surtout le solaire explosent dans la plupart des grandes économies mondiales. Les atermoiements de la France impactent une filière industrielle en difficulté.

Les mots veulent rassurer, mais la vérité sortira des chiffres tamponnés par le gouvernement. « Certains acteurs politiques ont laissé courir le bruit qu’il y aurait un moratoire, ce qui est faux », a déclaré le premier ministre, Sébastien Lecornu, dans une interview à la presse régionale samedi 7 février, au sujet des projets d’énergies renouvelables en France.

Quatre jours plus tôt, le ministre de l’économie, Roland Lescure, avait alarmé les industriels du secteur en déclarant sur RMC-BFMTV qu’il y aurait « sans doute moins qu’initialement prévu » d’éolien terrestre et de photovoltaïque dans les nouveaux objectifs de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), le documentencadrant la production et la consommation d’électricité et d’hydrocarbures jusqu’en 2035.

La position gouvernementale sur le sujet est donc confuse, voire contradictoire. Il faudra étudier dans le détail les chiffres du décret gouvernemental instaurant la nouvelle PPE, annoncé pour la fin de cette semaine, pour comprendre la portée de ses arbitrages. Fait rare dans un secteur économique très peu syndiqué, une manifestation en défense des emplois dans les énergies renouvelables est organisée à Paris et à Montpellier (Hérault) le 10 février.

Le parc éolien offshore de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), au large de la presqu’île de Guérande, à Batz-sur-Mer, en 2025. © Photo Jérôme Gilles / NurPhoto via AFP

Mais où que se place le curseur de l’ambition de l’exécutif, la réalité du système énergétique national est qu’il est marqué par un double retard sur le déploiement de l’éolien et du solaire, les principales sources renouvelables d’électricité dans le monde.

Le développement spectaculaire de la Chine

En premier lieu, la loi relative à l’énergie et au climat de 2019 a fixé un objectif de 33 % d’énergie produite à partir de sources renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie en 2030. Pour atteindre cet objectif, l’étape intermédiaire en 2024 était de 26,8 %. Or, la part de renouvelables dans la demande ne fut que de 23 %, selon l’Observatoire climat-énergiedes expert·es du Réseau action climat (RAC), un ensemble d’ONG spécialisées.

Mais aussi, et c’est moins connu, la France est derrière la plupart des autres puissances industrielles. Dans son dernier rapport, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) documente le rôle de plus en plus dominant des panneaux solaires et des éoliennes dans la production mondiale d’électricité. Le solaire devrait dépasser l’éolien et le nucléaire en 2026, et l’énergie hydraulique en 2029.

En Europe, le solaire pourrait représenter 20 % de l’électricité dans cinq ans.

En 2025, les énergies renouvelables ont crû de 9 % sur le globe, alors que le nucléaire n’a augmenté que de 1,2 %. D’ici à 2030, l’AIE s’attend à une hausse de 8,4 % du photovoltaïque et de l’éolien chaque année, qui pourraient atteindre 27 % de l’offre d’électricité en 2030 – contre 17 % en 2025. Dans ces prévisions, le solaire explose, passant de 8 % en 2025 à 15 % en 2030 du total des électrons produits. 

Si l’on zoome sur les pays individuellement, le solaire est la source d’électricité qui devrait le plus augmenter un peu partout d’ici à 2030, dépassant 20 % dans certains cas, comme en Chine. Un chiffre spectaculaire : la hausse attendue du photovoltaïque dans ce pays-continent devrait dépasser celle du solaire dans le reste du monde. Idem pour l’éolien. Si bien que l’énergie solaire et celle du vent combinées pourraient fournir dans cinq ans 37 % de toute l’électricité en Chine. En y ajoutant l’hydraulique et la biomasse, le total des renouvelables approcheraient 50 % de tout le courant électrique.

En Europe, le solaire pourrait représenter 20 % de l’électricité dans cinq ans, et l’éolien devenir la première source de courant – alors qu’aujourd’hui c’est le gaz, très émetteur de CO2.

La France en surcapacité

Mais en France, la production d’électricité d’origine photovoltaïque ne représentait que 7,9 % de la consommation sur les trois premiers semestres 2025, selon le ministère de la transition écologique. Et l’éolien en fournissait 10 % sur la même période, en baisse de 0,5 point par rapport à l’année précédente. La France se place bien en dessous de la moyenne européenne pour la part du solaire dans son offre d’électricité, à la 19place.

L’avocat en droit de l’environnement et défenseur d’une partie des entreprises de la filière renouvelable, Arnaud Gossement, remarque qu’entre les versions de la PPE de novembre 2024 et de mars 2025, l’objectif de production d’électricité d’origine photovoltaïque a été réduit et est passé de « 75 à 100 gigawatts [GW] » à « 65 à 90 GW »

C’est dans un contexte faussement rassurant d’abondance que RTE a envisagé en 2025 l’hypothèse d’un moratoire complet sur les renouvelables.

De plus, le document ne comporte pas d’objectif de développement des installations agrivoltaïques et agricompatibles – les grandes installations au sol participent pourtant à la déprise agricole et portent atteinte à la biodiversité dans certains cas. Et s’il formule un objectif de développement de la filière industrielle du solaire, pour produire jusqu’à 10 GW de composants sur divers maillons stratégiques de la chaîne de valeur d’ici à 2035 (silicium, lingots et wafers, cellules et modules),« il ne comporte pas d’indication précise sur l’avenir du soutien public à la production d’énergies renouvelables ».

Derrière ces enjeux très techniques se pose un problème majeur et très concret : à cause du retard dans l’électrification des usages – en particulier dans les transports –, la production d’électricité est très largement en surcapacité en France. Et un écart béant s’est creusé avec la consommation : au premier semestre 2025, la demande dépassait 230 térawattheures (TWh) en France, largement en dessous de l’offre, autour de 271 TWh. Une différence de 41 TWh, équivalent à la consommation d’environ 10 % des réacteurs nucléaires de l’Hexagone.

C’est dans ce contexte faussement rassurant d’abondance que pour la première fois, en 2025, RTE a envisagé l’hypothèse d’un moratoire complet sur les énergies renouvelables, dans un document que Mediapart avait pu consulter. Dans ses dernières projections officielles, le gestionnaire de réseaux envisage quatre scénarios pour le solaire et l’éolien terrestre – l’éolien en mer n’a pas été étudié – allant, au plus haut, de 5 à 7 GW de solaire et 2 GW d’éolien terrestre supplémentaires chaque année, jusqu’à l’hypothèse la plus basse : seulement 2,5 GW en nouveau solaire et 0,7 de nouveaux parcs éoliens à partir de 2030.

L’option du plus fort ralentissement génère le plus d’économies en évitant des coûts fixes mais est insuffisante pour respecter les objectifs de décarbonation, commente un dirigeant de RTE. Mais la piste avec le plus de nouvelles capacités créerait des « surcoûts significatifs », car continuer de développer des renouvelables à haute dose dans une période où la consommation ne suit pas augmenterait les coûts complets pour la collectivité.

Retard sur les batteries

Au-delà de leur aspect technique, ces évolutions marquent un bouleversement du système énergétique mondial. « Les baisses des coûts non subventionnés au cours de la dernière décennie dans le secteur du photovoltaïque, des batteries et de l’électronique de puissance sont sans précédent dans l’histoire des technologies énergétiques », notent les expert·es du « World Nuclear Industry Status Report 2025 », d’où « l’accélération spectaculaire de leur déploiement ». Car le prix réel des modules solaires a chuté de 99,6 % entre 1976 et 2019.

Cela a des conséquences directes sur ce que coûte l’électricité à produire : le coût complet du kilowattheure sur la durée de vie d’une installation montre désormais « un net avantage du solaire et de l’éolien sur les sources traditionnelles », analysent les autrices et auteurs de ce rapport.

En Allemagne, les centrales photovoltaïques à grande échelle peuvent sortir l’électricité à 4,1 centimes d’euro, et les petites installations en toiture – typiquement chez les particuliers – à 6,3 centimes, selon l’institut Fraunhofer cité par le « World Nuclear Industry Status Report ». L’éolien terrestre peut sortir à 4,3 centimes le kWh.

Ces chiffres sont à comparer avec ceux du gaz (8,8 centimes), du lignite (15,1 centimes) et du nucléaire (entre 13,6 et 49 centimes).

L’exemple allemand impressionne aussi les scientifiques du Haut Conseil pour le climat, qui notent dans leur avis sur la proposition de PPE, qu’en France, « des marges de développement des nouvelles installations photovoltaïques sont techniquement atteignables, puisque l’Allemagne a atteint en 2024 un peu plus de 16 GW installés, soit environ deux fois plus que ce qui était considéré en 2020 comme le rythme maximum possible dans les pays européens ».

Un autre bouleversement vient de la montée en puissance des batteries, seul moyen de stocker l’électricité, et donc indispensable à la montée des renouvelables. Des kits de stockage individuels prêts à l’emploi sont désormais disponibles à partir de 200 dollars par kilowattheure, signale encore le World nuclear industry status rapport. En Chine, un appel d’offres de décembre 2024 débouche sur un prix de… 1 centime pour stocker 1 kWh.

La baisse des prix a entraîné « une explosion de la capacité de stockage » d’électricité, analysent ces expert·es, avec en Europe un taux de croissance annuel de 58 % entre 2022 et 2024. Pour Yves Marignac, expert en énergie et porte-parole de l’association négaWatt, ce sujet des batteries est déterminant dans la nouvelle économie de l’électricité que façonnent les renouvelables, et « la France est très loin d’autres pays européens ».À lire aussiLucas Chancel : « L’énergie, c’est une question de pouvoir »

C’est aussi une source d’inquiétude pour le Haut Conseil pour le climat : « Les batteries ne font l’objet que d’une vision stratégique pour leur production industrielle, mais pas pour leur intégration dans le système électrique. »

Ce qui se joue ici peut avoir des conséquences très concrètes : dans les systèmes électriques les plus avancés en termes de déploiement combiné de renouvelables et de batteries, comme en Australie du Sud ou en Californie, « il serait sans doute possible aujourd’hui d’assurer une production de plusieurs gigawatts 100 % renouvelables en base certains jours, potentiellement sur des périodes longues en été ». Cela « évidemment questionnerait plus fortement qu’aujourd’hui le modèle nucléaire », ajoute-t-il.

Car tous ces chiffres sont à comparer avec ceux de la filière de l’atome : « L’industrie demande une électricité à 50 euros du mégawattheure (MWh), le parc nucléaire actuel produit en gros à 65 et les EPR2 vont sortir autour de 100 euros, résume Yves Marignac. Alors que les renouvelables sortent entre 70 et 80 euros. » Si bien que pour lui, « le choix de la compétitivité, c’est d’investir dans les renouvelables ».

Écologie

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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