Près de 40 % des cancers dans le monde ont des causes «évitables »
Tabac, alcool, obésité, mais aussi exposition à la pollution de l’air ou aux infections… Dans une étude mondiale, le Centre international de recherche sur le cancer établit une liste de 30 facteurs favorisant le développement de la maladie. Mais, faute de données, des déterminants environnementaux ou alimentaires ne sont pas pris en compte.

Si le nombre de cancers continue d’augmenter dans le monde, on arrive de mieux en mieux à évaluer la part des facteurs responsables de leur développement, et donc, potentiellement, à les éviter. C’est en substance le message que veulent faire passer les chercheurs du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) basée à Lyon, dans une étude publiée mardi 3 février dans la revue Nature. Elle corrobore, à l’échelle planétaire, les résultats d’une précédente enquête publiée en France en 2018, et dans d’autres régions du monde.
En se basant sur ces travaux précédents, les chercheurs ont évalué que 7,1 millions des 18,7 millions de cancers survenus en 2022 au niveau mondial avaient été causés par 30 facteurs dits « modifiables », c’est-à-dire sur lesquels il est possible d’agir en amont de la maladie, par opposition avec d’autres facteurs génétiques. La liste établie par le CIRC réunit des facteurs en lien avec les modes de vie, comme la consommation de tabac, d’alcool, l’obésité, le manque d’activité physique, l’exposition au soleil, mais aussi des agents infectieux (pour certains desquels il existe une vaccination), l’exposition à la pollution de l’air et à 13 substances reconnues comme cancérogènes dans le cadre du travail (amiante, arsenic, etc.).
Près de 40 % (37,8 %) des cancers diagnostiqués dans le monde pourraient ainsi être évités, en accord avec des estimations antérieures effectuées à des niveaux régionaux ou en termes de mortalité. Ce constat se vérifie particulièrement chez les hommes, pour qui cette part attribuable aux facteurs modifiables varie de 28,1 % en Amérique latine à 57,2 % en Asie de l’Est, quand elle s’élève pour les femmes de 24,6 % en Afrique du Nord et en Asie de l’Ouest à 38,2 % en Afrique subsaharienne.
« S’adapter aux priorités de prévention »
L’écrasante majorité de ces cas de cancers (près de 9 sur 10) sont causés par trois facteurs. Près de la moitié (3,3 millions) sont causés par la consommation de tabac. Fait moins connu, 2,2 millions sont dus à des agents infectieux, tels que le papillomavirus humain (HPV), responsable de l’essentiel des cancers du col de l’utérus, mais aussi la bactérie Helicobacter pylori, qui infecte la muqueuse gastrique, ou le virus de l’hépatite C, qui s’attaque au foie. Dernier sur ce podium peu recommandable, l’alcool est jugé responsable de 700 000 cancers par an. En conséquence, les cancers les plus « évitables » sont les cancers du poumon, de l’estomac et du col de l’utérus.
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Chez les femmes, le poids de ces facteurs de risque varie beaucoup selon les régions, avec globalement les infections (11,5 %), le tabac (6,3 %) et un indice de masse corporelle (IMC) élevé (3,4 %) figurant parmi les principales causes. Si les infections sont responsables de plus de 30 % des cancers en Afrique subsaharienne, c’est le tabac qui s’impose en Europe du Nord (12,5 %), mais également en Amérique du Nord (12,2 %), où l’IMC élevé se révèle être le deuxième facteur dominant. L’exposition aux rayons ultraviolets du soleil compte pour 5,8 % des nouveaux cas de cancers en Océanie, quand la pollution de l’air provoque 4,1 % de ceux en Asie de l’Est.
Chez les hommes, la distribution des facteurs de risque est plus homogène, le tabagisme s’imposant comme facteur principal dans 126 pays sur les 185 étudiés (23,1 % des nouveaux cancers), suivi par les infections (9,1 %) – particulièrement en Asie du Sud-Est – et la consommation d’alcool (4,6 %), surtout en Europe de l’Est. L’exposition au soleil s’impose là aussi en Océanie (9,8 %), mais également en Amérique du Nord (5,1 %). « Une stratégie de prévention mondiale unique ne suffit pas, souligne Isabelle Soerjomataram, cheffe adjointe de l’unité de surveillance du cancer du CIRC. Chaque pays et chaque région doivent s’adapter [aux] priorités de prévention correspondant au profil spécifique des populations. »
En France, le tabac s’impose là encore sans surprise chez les hommes (22,3 % des nouveaux cas) comme chez les femmes (10,2 %), suivi par l’IMC élevé (4,6 %) et les infections (4,5 %) chez ces dernières, contre l’exposition professionnelle à des substances toxiques (6,6 %) et l’alcool (5,7 %) chez les premiers.
« Environnements de vie »
Pour parvenir à ces données, les chercheurs se sont basés sur leurs précédentes estimations de cancers survenus en 2022, qu’ils ont mis en relation avec la prévalence des différents facteurs de risque dix ans plus tôt, en 2012, et le niveau de risque attribuable à chacune de ces expositions. Cette approche permet de prendre en compte le lent développement des cancers sur plusieurs années et le fait que les expositions passées aux risques conditionnent les cancers du futur.
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« Ce travail très rigoureux a donc les limites inhérentes à ce genre d’exercice », souligne Béatrice Fervers, responsable du département prévention, cancers et environnement du Centre Léon-Bérard qui n’a pas pris part à l’étude. Ainsi, parmi les risques environnementaux, seule l’exposition aux particules fines PM2,5 (inférieures à 2,5 micromètres) a été considérée, faute de données de prévalence pour d’autres polluants, comme les additifs et résidus de pesticides dans la chaîne alimentaire, les plastifiants (phtalates, bisphénols), les dioxines, les polluants organiques persistants (PFAS, PCB, PBDE…). Les risques liés à l’alimentation ne sont pas non plus pris en compte, ni l’effet du gradient social, encore moins l’effet cocktail entre facteurs, très complexe à quantifier.
Pour les auteurs, leur « étude souligne le rôle central des facteurs de risque comportementaux ». Une conclusion que Béatrice Fervers appelle à lire avec prudence : « Les facteurs infectieux ne sont pas uniquement individuels, quand on considère que 80 % de la population sexuellement active est un jour confrontée à une infection par le HPV, quant à l’exposition professionnelle aux substances cancérogènes, notamment chez les hommes en Europe de l’Ouest, elle relève également des politiques publiques ; enfin, on sait que le tabagisme, l’alcool et l’obésité relèvent de comportements individuels mais sont déterminés par les environnements de vie. » Autant de facteurs qui ne peuvent pas reposer uniquement sur la responsabilité individuelle.
Facteurs génétiques
Alors, ces cancers sont-ils vraiment « évitables » ? Pour André Ilbawi, responsable du programme de lutte contre le cancer à l’OMS, les efforts engagés mondialement contre le tabac doivent servir d’exemple, puisqu’ils ont abouti en vingt ans à une baisse du tabagisme et de l’incidence du cancer du poumon dans de nombreux pays. « C’est une success-storytrès encourageante, car il ne s’agit pas seulement d’un message de santé publique selon lequel éviter ces facteurs de risque nocifs améliorera votre santé, nous avons également la certitude que cela réduira effectivement le nombre de cas de cancers », assure-t-il.
Les cancers liés au HPV, notamment, peuvent être empêchés par la vaccination. « On pourrait presque faire disparaître le cancer du col de l’utérus, mais il faut mettre en œuvre les moyens dont on dispose, c’est-à-dire la vaccination et le dépistage, de manière optimale, comme en Australie ou au Canada », souligne Xavier Carcopino, président de la Société française de colposcopie et de pathologie cervico-vaginale. Si la France a pris du retard, la deuxième campagne de vaccination au collège a permis d’augmenter la couverture vaccinale de 16 points chez les filles (54 %) et de 13 points chez les garçons (43 %) nés en 2012.
Reste que plus de 60 % des cancers sont en lien avec des facteurs génétiques, le vieillissement, d’autres facteurs environnementaux pour lesquels le lien causal reste à établir, les inégalités sociales ou des mutations aléatoires. Des défis que les chercheurs s’emploient à relever.