Affaire de Viry-Châtillon : la justice s’apprête à disculper les policiers qui ont incriminé des innocents
4 février 2026 | ´https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=_xr_26jyap8bg4rxTyHPGLNSy-JyT3g3v1vzo7P9Np4BGSOoIeRseKJDjjeSpXwTMBuH1PC3GZtINskfLGg
Par Pascale Pascariello
Des policiers chargés de l’enquête sur l’agression de leurs collègues à Viry-Châtillon ont rédigé de faux procès-verbaux pour incriminer de jeunes innocents, dont certains ont passé plusieurs années en prison. À l’issue de quatre ans d’instruction, les juges ont annoncé la fin de la procédure.
C’est probablement un des derniers rebondissements dans l’affaire de Viry-Châtillon, et il ne manquera pas d’accroître l’immense ressentiment des victimes. Après avoir été accusés à tort de l’agression de policiers et avoir passé plusieurs années en prison, des jeunes de la banlieue de Grigny estiment de nouveau faire face à un déni de justice. Les policiers qui ont falsifié leurs déclarations afin d’en faire des coupables sont en passe d’être disculpés par la justice.
Visés par une information judiciaire ouverte pour faux en écriture publique, violences volontaires et escroquerie au jugement, avec la circonstance aggravante qu’ils ont été commis par des personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP), dix policiers ont été entendus comme simples témoins. Quatre autres, les plus impliqués, ont été placés sous le statut de témoin assisté à l’issue de leur interrogatoire. Or, en octobre 2025, les magistrats ont annoncé la fin de l’instruction, laissant un délai de trois mois aux avocats pour faire leurs observations. Aucun des policiers n’ayant été mis en examen au cours de cette instruction, sauf nouveau coup de théâtre dans l’enquête, les policiers mis en cause ne seront donc pas jugés.

© Photomontage Mediapart avec AFP
Comme nous l’avions relaté, les policiers chargés de l’enquête sur l’agression de leurs collègues, grièvement brûlés en octobre 2016 à Viry-Châtillon, ont rédigé de faux procès-verbaux, en déformant les déclarations de plusieurs mis en cause ainsi que d’un témoin central, un crime passible d’une peine de quinze ans d’emprisonnement. Ces policiers, sous forte pression, voulaient absolument livrer des coupables : leurs faux ont énormément compté dans la condamnation de certains jeunes, dont l’innocence a été reconnue par la suite, après des années de prison.
C’est le cas de Foued*, 24 ans, et de Dylan*, 26 ans, qui ont, respectivement, passé quatre ans et dix-huit mois en détention pour rien, avant d’être définitivement mis hors de cause par la cour d’assises d’appel des mineurs de Paris, en avril 2021.
Ces méthodes auraient pu rester secrètes. Mais depuis 2007, les gardes à vue sont filmées pour les faits de nature criminelle. Ayant contesté les procès-verbaux qui en avaient été tirés, c’est-à-dire les retranscriptions à l’écrit de ce qui avait été supposément dit lors de la garde à vue, plusieurs avocat·es ont pu obtenir le visionnage des vidéos lors du procès en appel, découvrant alors les pratiques des policiers et leurs dissimulations.
En juillet 2021, cinq avocats des jeunes mis en cause dans l’affaire ont déposé quatre plaintes auprès du parquet d’Évry contre les policiers chargés des investigations. À la suite du dessaisissement du parquet d’Évry, trop proche du service des fonctionnaires mis en cause, c’est le parquet de Créteil qui a ouvert une information judiciaire visant les enquêteurs.
Les investigations confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) ainsi que les interrogatoires menés par les juges, que Mediapart a pu consulter, révèlent une enquête (très) lente, bâclée et partiale.
En moins de quatre ans, le dossier est passé entre les mains de cinq juges d’instruction successifs. Une « valse » révélatrice, selon les avocats, d’une instruction délaissée. Nonobstant le manque de moyens de la justice, les quelques actes d’enquête qui ont pu être effectués ont été particulièrement lents : il a fallu près de vingt mois pour que les enregistrements vidéo des gardes à vue soient retranscrits par un laboratoire, confirmant les falsifications faites par les enquêteurs dans leurs procès-verbaux.
Ce n’est qu’en décembre 2024, soit plus de trois ans après le début de l’instruction, que les policiers mis en cause ont été auditionnés. Dans son rapport de synthèse rendu en mars 2025, l’IGPN relève qu’aucun de ces agents « n’avait eu de formation spécifique sur les techniques d’audition ou de retranscription que ce soit en formation initiale ou continue ». Au fil des auditions, tous expliquent « qu’il s’agissait d’une affaire compliquée, notamment par le manque de preuves matérielles permettant de confondre les auteurs, [entre seize et vingt], de l’attaque ». L’un des enquêteurs auditionnés par l’IGPN, concède que n’« ayant aucun élément objectif contre les individus interpellés », les « auditions [étaient] déterminantes pour la suite de l’affaire ».
Un témoin et des « omissions »
Lorsqu’ils commencent l’enquête, les policiers ne disposent, en 2016, que d’une vidéo de surveillance et de quelques images que des jeunes du quartier ont fait circuler sur les réseaux sociaux. Un groupe d’assaillants, de seize à vingt et un membres présumés, est recherché par la police, qui peine à les identifier : les auteurs des violences, tout de noir vêtus, avaient leur visage dissimulé et les mains gantées.
Ils vont alors principalement faire reposer leurs investigations sur les déclarations de Bilal, un jeune homme de 19 ans, interpellé en janvier 2017 pour avoir participé à l’agression de leurs collègues. Ce jeune toxicomane devient au fil des auditions le témoin central de l’affaire, remettant aux enquêteurs une liste de vingt-deux jeunes de la cité censés être les coupables, dont treize se retrouveront dans le box des accusés.À lire aussiAffaire de Viry-Châtillon : comment la police a fabriqué de faux coupables
Or, au cours du procès en appel, en 2021, la retranscription totale des auditions de Bilal par des experts révèle l’ampleur des falsifications faites par les enquêteurs : alors que Bilal met hors de cause certains jeunes, notamment Dylan et Foued, les policiers écrivent le contraire.
En 2024, dans le cadre de l’instruction ouverte sur les faux écrits des enquêteurs, l’un d’entre eux, Jean-Michel L., entendu par l’IGPN, « ne sait pas quoi dire ». Chargé à l’époque des auditions de Bilal, il admet qu’il a pu y avoir « des omissions » dans les retranscriptions des déclarations de ce témoin.
L’IGPN lui rappelle que c’est hors de tout enregistrement, entre deux interrogatoires, que les policiers ont obtenu de Bilal une liste présentée comme celle des présumés coupables. Aucun procès-verbal ne précise les conditions dans lesquelles elle a été rédigée. Y figurent également, séparés d’un trait, les noms de jeunes qui, selon le témoin, n’ont pas participé à l’agression.
Pourquoi, dans ses procès-verbaux, l’enquêteur a-t-il retranscrit l’inverse, impliquant dans l’attaque ces innocents ? « Je ne sais pas, un biais cognitif », répond Jean-Michel L. L’IGPN ne poussera pas le questionnement.
Nous n’avons pas des académiciens en face de nous.
Major Sébastien D.
Les juges Cyril Paquaux et Jean-Rémi Costat ne confronteront pas davantage ce policier à ses contradictions. « Une audition n’est pas une retranscription », déclare ce dernier, sans que cela fasse débat. Il assure « faire des synthèses »et trouve « normal » d’interrompre les enregistrements des caméras au cours de certaines auditions en dehors de tout cadre légal. Les magistrats se contentent de ces réponses et passent à la question suivante.
Interrogé sur les insultes qu’il a proférées au cours des auditions contre un des jeunes mis en cause, notamment lorsqu’il lui a lancé : « C’est celui qui bande le premier qui encule l’autre », l’un des policiers répond : « Je me suis mis à sa hauteur pour qu’il comprenne. » Sans que cela pose davantage de question.

Des policiers devant le tribunal correctionnel d’Évry, le 15 octobre 2019. © Photo Bertrand Guay / AFP
Son collègue, le major Sébastien D., va bénéficier de la même indulgence. Ce policier avait tenu des propos particulièrement virulents et injurieux à l’égard d’un jeune durant ses sept heures d’audition.
« T’auras tout le temps de les astiquer, tes couilles, pendant trente piges [en prison] », lui avait-il notamment lancé, allant jusqu’à insulter la mère du jeune homme, décédée peu de temps auparavant : « Tu vendrais ta mère, la pauvre elle est morte, mais tu la vendrais s’il fallait la vendre. T’as même pas de fierté pour elle. T’en as rien à foutre de ta mère, de ta pauvre mère qui est décédée. »
Près de sept ans après les faits, lorsqu’il est interrogé sur son comportement, le major Sébastien D. reconnaît avoir été « vulgaire » mais pas « violent », avant d’ajouter : « Nous n’avons pas des académiciens en face de nous. »
Pour justifier d’avoir tronqué les déclarations des mis en cause, un des policiers, Jean-François B., va même jusqu’à prétexter les « difficultés de s’exprimer » de Foued, jeune homme alors âgé de 18 ans dont il dirigeait l’audition. Pourtant, les enregistrements de sa garde à vue laissent entendre très distinctement les multiples dénégations de Foued, qui ne cesse de clamer son innocence. Tout aussi audibles sont les pressions et les insultes des policiers, en particulier de Jean-François B. Mais rien de tout cela n’apparaît dans le procès-verbal rédigé par ce dernier et son collègue.
Les multiples protestations d’innocence de Foued, 106 au total, n’apparaissent que six fois dans les procès-verbaux. Pire, alors que l’avocat commis d’office pousse Foued à douter de son innocence, épuisé psychologiquement et physiquement, il finit par concéder « ne pas se souvenir » de ce qu’il faisait le jour de l’attaque, tout en affirmant : « Je ne l’ai pas fait […], dans ma tête, je ne l’ai pas fait. » Les policiers tronquent ses propos pour ne garder que ses doutes.
Ne figurent pas non plus ses demandes de confrontation avec le témoin, ni sa volonté que soient exploités les messages de son téléphone, qui le disculpent selon lui. Nulle trace non plus, dans leurs procès-verbaux, de la proposition qu’ils ont faite à Foued de témoigner sous X, statut que la loi interdit aux personnes mises en cause.
Finalement, les retranscriptions tronquées de ses déclarations ont eu de très lourdes conséquences : condamné en première instance, Foued a passé quatre ans en prison avant d’être acquitté.
Les juges n’ont même pas entendu Bilal, le principal témoin.
La plupart des policiers auditionnés concèdent des « erreurs », des « synthèses » ou des « omissions ». L’un d’entre eux, Cédric B. ne répond tout simplement pas à la majorité des questions, sans que cela pose de problème à l’IGPN et aux magistrats. À l’époque des faits, ce policier était chargé d’auditionner Dylan, qui a passé dix-huit mois en détention avant d’être acquitté.
Pourquoi plusieurs auditions de Dylan n’ont-elles pas été enregistrées, comme la loi l’oblige ? « Je ne me souviens pas », lance Cédric B.
Pourquoi les vérifications qu’il demandait permettant de prouver son innocence n’ont-elles pas été retranscrites ? « Je n’en connais pas les raisons. »
Pourquoi les violences commises sur ce jeune homme lors de son interpellation et dont il a fait part au cours de sa garde à vue n’ont-elles pas été retranscrites ? « Je n’ai pas d’explication sur ce fait. »
L’IGPN fait remarquer à Cédric B. que le tri qu’il a fait dans les déclarations de Dylan occultent des éléments primordiaux qui le mettent hors de cause. « Je n’ai pas de souvenir », dit-il, avant néanmoins de conclure qu’il s’agit d’une « erreur » de sa part « de ne pas avoir tout retranscrit ».
Au fil de l’instruction, il n’est pas question de falsifications mais d’« erreurs » de retranscription sans intention de « cacher, d’altérer ou [de] modifier », comme l’assurent plusieurs policiers. Pourtant, la nature même des modifications faites par les enquêteurs laisse peu de place au doute sur le caractère intentionnel de l’infraction.
Les juges se contenteront eux aussi des allégations des policiers, validant ainsi la thèse de maladresses dans leurs écrits, « sans la volonté de nuire ».
Les juges n’ont même pas entendu Bilal, le principal témoin. Pour le convoquer, un simple courrier lui a été adressé à une des deux adresses retrouvées sous son identité. Le Code de procédure pénale nécessite de s’assurer que la personne convoquée a bien été informée. À ce jour, nul ne sait si c’est le cas.À lire aussi« Des miettes d’indemnisation alors qu’on leur a volé leur vie » : une ultime injustice pour les innocents de Viry-Châtillon
« S’il faut faire condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme pour ce déni de justice, nous le ferons, assure l’avocate de Dylan, Sarah Mauger-Poliak. C’est un des plus gros scandales judiciaires depuis Outreau et si le faux en écriture publique par personne dépositaire de l’autorité publique n’est pas retenu dans ce dossier, c’est un blanc-seing accordé aux pratiques illégales des policiers. »
« Ce sont de nouvelles violences infligées aux victimes de ce scandale judiciaire qui se poursuit, réagit l’avocate de Foued, Yaël Scemama, auprès de Mediapart. Je ne trouve même plus les mots, en tant qu’avocate, pour donner encore confiance en la justice à mon client. » « Mais je veux encore croire que les juges donneront une suite favorable aux nouvelles investigations que nous venons de demander. Il n’est pas pensable que l’on en reste là, à ce simulacre de justice qui enterre ces pratiques inacceptables des policiers », conclut-elle.