La vie en Creuse rurale

Se déplacer, se soigner : l’équation de la Creuse rurale à l’heure des municipales

À Felletin et aux alentours, dans le sud du département, les enjeux des prochaines élections tournent autour de l’accès aux soins et des kilomètres qu’il faut avaler en voiture au quotidien. Loin du débat politique national, on y plaide une approche rurale de l’écologie.

Amélie Poinssot

29 janvier 2026 à 12h25 https://www.mediapart.fr/journal/politique/290126/se-deplacer-se-soigner-l-equation-de-la-creuse-rurale-l-heure-des-municipales?M_BT=115359655566&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_medium=email&utm_source=quotidienne-20260129-183120&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260129-183120

FelletinFelletin (Creuse).– Sur la boucle de messagerie WhatsApp « Covoiturage tous azimuts » ce jour-là, une automobiliste propose un trajet entre la gare de La Souterraine et Felletin, un autre cherche une voiture pour que son père, « bloqué à la gare de Clermont », puisse rentrer à Vallière, une autre propose six places pour un aller-retour Aubusson-Limoges… Le groupe compte plus de six cents membres, et les cascades d’échanges sont quotidiennes.

Marjolaine Dumontant est une des utilisatrices de ce réseau d’entraide, alternative locale à l’onéreux Blablacar. Elle habite à Felletin, commune d’environ 1 600 âmes dans le sud de la Creuse. Elle se rend tous les jours à Aubusson, à une dizaine de kilomètres, où elle travaille pour la communication du théâtre de la ville. « Quand on entend à la radio qu’il faut privilégier les transports en commun, cela me fait doucement rire… On fait comment ici ? » Utiliser sa voiture ne veut pas dire qu’« on n’est pas écolo », ajoute cette native du coin, qui met un point d’honneur à faire le tri des déchets chez elle.

La situation est d’autant plus injuste qu’à Felletin, la ligne ferroviaire qui desservait la région depuis la fin du XIXsiècle et la reliait à Limoges et à Guéret, la préfecture du département, a été supprimée durant l’été 2025. Aujourd’hui, il faut faire au moins cinquante minutes en voiture pour trouver une première gare (Guéret), une heure et quart de route si l’on veut prendre un train pour Paris (La Souterraine), une heure et demie pour la gare de Clermont-Ferrand. Des lignes qui accusent, en outre, de fréquents retards, régulièrement dénoncés par les usagères et usagers. « Tout cela participe au sentiment de déclassement. Nous sommes là pourtant. Nous aussi avons besoin de services publics ! », ajoute Marjolaine.

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À la gare de Felletin, plus aucun train ne passe depuis le 31 août.  © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

La ligne Guéret-Felletin, faute d’investissements et d’horaires adéquats, était en réalité délaissée depuis longtemps. La région Nouvelle-Aquitaine a privilégié un transport moins écologique : les autocars, avec des tarifs bien inférieurs et une desserte plus régulière.

Cinq lignes de bus, au total, passent à Felletin« Cela a contribué à enterrer le train », regrette Quentin Paternoster, qui a fait le choix de tourner ce recul en dérision. Le 31 août 2025, jour du dernier passage de train, ce Felletinois de 36 ans a organisé un rassemblement en guise de « fermauguration ». « Nous sommes dans un territoire qui a connu une succession de défaites, et la marge de manœuvre de notre petite collectivité est très faible… Alors autant se réapproprier cette défaite, en faire quelque chose d’absurde et de joyeux, plutôt que de subir sans réagir ! »

Le casse-tête des transports

Employé comme secrétaire de mairie dans une commune voisine, à une quinzaine de kilomètres, Quentin n’a pas de voiture. Il circule à vélo – une rareté dans le coin, où les pistes cyclables sont quasi inexistantes. « Beaucoup de gens ici n’ont pas les moyens de remplacer leur vieille voiture… Ce serait intéressant que la mairie mette en place une offre de vélos électriques », dit-il.

La communauté de communes à laquelle appartient Felletin, Creuse Grand Sud, est à l’image des collectivités rurales : extrêmement étendue et caractérisée par un habitat dispersé. À cheval entre le plateau de Millevaches et la vallée, elle compte vingt-six municipalités pour une superficie totale de 612 km² et seulement 12 000 habitant·es.

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Le sujet transports est un casse-tête et le maire de Felletin, Olivier Cagnon, candidat à sa réélection, y est sensible. En avril 2025, il s’est lui-même rendu à Paris pour plaider la sauvegarde de la ligne ferroviaire auprès de François Rebsamen et de Françoise Gattel, alors ministre de l’aménagement du territoire et secrétaire d’État à la ruralité. Ce fut un échec : il manque 1,5 milliard d’euros chaque année pour l’entretien du réseau SNCF, s’est-il entendu dire.

Alors, que faire pour rendre les mobilités possibles, à un moindre coût écologique, dans cette zone rurale ? Imaginer une relance de la ligne avec une navette électrique, mettre en place un système de location de voitures électriques ? Olivier Cagnon se montre ouvert à plusieurs pistes. « Ne pas avoir de voiture en Creuse constitue le premier frein à l’emploi », souligne-t-il.

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Olivier Cagnon, maire de Felletin, candidat à sa réélection.  © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

À quelques semaines des municipales, cependant, l’édile a décidé de ne pas faire des mobilités un argument de campagne : « Au sein de la communauté de communes, ce sujet n’est pas prioritaire. Les élus eux-mêmes circulent en voiture, et ces dernières années, les problèmes d’endettement de la collectivité et le sujet de l’accès aux soins médicaux ont pris le dessus. »

La collectivité est toutefois en train de terminer, avec le parc naturel régional de Millevaches, un diagnostic à destination des futures équipes municipales. « Ce sera un plan d’action avec différentes solutions de mobilitéCe n’est pas gagné car cela a un coût, et les dotations budgétaires sont plutôt en baisse », nous précise-t-on à la communauté de communes.

Il faut faire au moins 50 kilomètres, aller jusqu’à Guéret ou Limoges, pour accoucher ou avoir un examen poussé.

Isabelle Combaudon, jeune retraitée

Pour l’heure, seul un « service de transport à la demande », permettant aux habitant·es du plateau de se rendre au marché de Felletin le vendredi matin, a été mis en place par la collectivité. De son côté, un groupe d’habitant·es du plateau a également lancé il y a deux mois Vroum, une plateforme de covoiturage solidaire au départ de Faux-la-Montagne, de Gentioux-Pigerolles, et de La Villedieu.

Être mobile, c’est aussi une nécessité pour pouvoir se soigner… Et sur ce point, la situation, localement, est devenue catastrophique. À Felletin même, le dentiste parti à la retraite il y a trois ans n’a toujours pas été remplacé, et la généraliste venue s’installer après le départ du dernier médecin n’est pas restée. De toutes les personnes que nous interrogeons sur leurs attentes vis-à-vis des élections municipales, à l’occasion du marché, il n’y en a pas une qui n’évoque la nécessité de faire des dizaines de kilomètres et de patienter des mois pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste.

« Il faut faire au moins 50 kilomètres, aller jusqu’à Guéret ou Limoges, pour accoucher ou avoir un examen poussé, souligne Isabelle Combaudon, jeune retraitée de 67 ans. La municipalité a beau se débattre, elle hérite de la politique du numerus clausus et d’une situation qui se retrouve partout en milieu rural… » Éliane Cluzel, ancienne patronne du Grand Café, centre névralgique de Felletin les jours de marché et haut lieu de sociabilité de la commune, dit qu’elle ne manque de rien ici… « À part le médical : Je fais un heure vingt de route pour voir mon dentiste : je dois aller jusqu’à Olby, en Auvergne. »

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Au marché de Felletin, le vendredi matin.  © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

C’est à ce sujet que l’équipe municipale sortante a consacré le plus gros investissement de son mandat : la construction d’une maison de santé, dont le chantier va démarrer au printemps. L’installation d’un médecin et d’un infirmier-kinésithérapeute est déjà annoncée, et l’on espère, à la mairie, que cela va faire boule de neige.

Coût de l’infrastructure pour Felletin ? 350 000 euros. Cela ne représente que 20 % du financement total – le reste est partagé avec d’autres collectivités et l’État –, mais c’est une somme non négligeable pour une commune dont le budget de fonctionnement s’élève à environ 2 millions d’euros.

Contre une vision urbaine de l’écologie

C’est d’ailleurs une des critiques formulées par la tête de liste de l’opposition, Philippe Collin, attaché à « la bonne utilisation de l’argent public »« On aurait pu réhabiliter un bâtiment existant, cela aurait coûté moins cher », dit-il à Mediapart, questionnant d’autres investissements importants effectués au cours du mandat, comme la construction d’un skatepark ou l’achat d’un terrain pour faire un espace vert. « Ce sont des idées venant de la ville, qui ne sont pas adaptées au territoire. À Felletin, il suffit de faire cinq, dix minutes de marche pour se retrouver en pleine nature… On a plutôt besoin d’un parking et de boucher les trous de la route ! »

En 2020, déjà, ce Creusois qui a fait l’essentiel de sa carrière à La Poste avait tenté de conquérir la mairie. Battu à 70 voix près, il a siégé en minorité au conseil municipal tout au long du mandat, mais aussi à la communauté de communes, au sein de laquelle il était chargé de la gestion des ordures ménagères.

Comme d’autres locaux interrogés, il s’insurge contre une vision urbaine de l’écologie qui se voudrait « universelle » et les leçons des « écolos bobos de Paris » « Je suis écolo tous les jours, moi ! On est à la campagne, tout le monde fait du compost ici, on n’achète pas des fraises au mois de février, et on ne prend pas l’avion tous les trois mois pour aller passer des vacances sur les îles… »

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Philippe Collin, tête de liste de l’opposition à Felletin.  © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

Il faut dire qu’à Felletin, comme dans d’autres communes du secteur, plusieurs « néoruraux » se sont installés ces dernières décennies. Le maire sortant, candidat à sa réélection, Olivier Cagnon, fait partie de ceux-là. Arrivé il y a près d’une vingtaine d’années avec des amis comme lui fraîchement diplômés d’une école d’ingénieur·es, il a cofondé une ressourcerie. Puis, s’investissant dans la politique locale, il a misé sur le dialogue entre les différents milieux sociaux, refusant de voir un clivage entre les « anciens » et les « néos ».

De tendance de gauche, Olivier Cagnon n’est pas encarté, comme c’est souvent le cas pour les maires ruraux. Il ne se retrouve d’ailleurs pas du tout dans la politique nationale et n’ira pas voter « avec un grand enthousiasme » à l’élection présidentielle l’an prochain. « J’espère faire une autre politique que ce que l’on entend à l’Assemblée nationale, explique-t-il. Mon rôle est plutôt de prendre en charge les problèmes des habitants de la commune, et étant donné le niveau de défiance actuel envers les politiques, il est aussi de rétablir la confiance. » 

Le recul des services publics

Signe de ce décrochage entre politique locale et enjeux nationaux, nous rencontrons d’ailleurs des Felletinois·es se disant prêt·es à voter pour Olivier Cagnon, tandis que leur bulletin ira de l’autre côté de l’échiquier politique à la présidentielle. C’est le cas d’Arnaud Grégoire, président de l’association des commerçants de la commune. Nous le trouvons dans sa boutique de vêtements Au Petit Paris, enseigne historique de la Grande-Rue de Felletin tenue par sa famille depuis quatre générations. Ici on vend des vêtements et des matelas « made in France », et le commerce marche plutôt bien.

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Lui aussi raconte des préoccupations environnementales loin des clivages médiatiques. S’il apprécie de temps à autre de faire un tour en quad et s’offusque d’être taxé de « pollueur », il se dit en même temps profondément attaché aux forêts du Limousin attaquées par les coupes rases. « J’ai hérité de 15 hectares de forêt qui avaient été plantés par mon arrière-grand-père. Je suis sollicité trois à quatre fois par an par des grosses entreprises pour les raser. Je pourrais toucher entre 40 et 50 000 euros… Mais il n’en est pas question ! »

Arnaud ne croit pas trop au terme « écologie », qui, selon lui, ne veut plus dire grand-chose. Ce qu’il sait, c’est qu’il ne met jamais les pieds dans un supermarché, n’achète pas sur Amazon, ni ne consomme de produits Shein. « Je vis dans la simplicité, je consomme local », dit ce père de famille, par ailleurs pompier volontaire.

Ce qu’il attend de la future équipe municipale ? Un meilleur service de secours. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une douzaine à tourner sur la caserne de Felletin, qui intervient, au total, dans une dizaine de communes. Ils sont débordés et n’obtiennent pas toujours les prises en charge nécessaires aux urgences d’Aubusson.

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Christine Malard et Marjolaine Dumontant, du théâtre d’Aubusson.  © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

Dans ce paysage marqué par le recul des services publics, les inquiétudes vont bon train, enfin, sur le secteur de la culture. Car dans la communauté de communes, il y a aussi le théâtre d’Aubusson, et celui-ci pourrait bien disparaître. Soumis à une rénovation d’ampleur, dont le plan de financement a été suspendu en 2025 par la présidente du conseil départemental, Valérie Simonet (Les Républicains), il est autorisé à fonctionner en l’état seulement jusqu’au 5 juillet. Marjolaine, que nous rencontrions en début de reportage, alerte, avec sa collègue Christine Malard, directrice du théâtre : pas question, pour ce coin de Creuse, d’encaisser une défaite de plus.

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Toutes deux vouées à faire vivre la culture en milieu rural – le théâtre d’Aubusson est la plus petite scène nationale de France –, elles mettent en avant une programmation en lien avec les problématiques du territoire, une filière théâtre de la classe de sixième à la terminale, la médiathèque intercommunale installée dans le bâtiment, une création en cours avec d’autres établissements en zone rurale…

Mais à quelques semaines des municipales, les élu·es ne s’engagent guère sur l’avenir du théâtre. Creuse Grand Sud, qui contribue chaque année à hauteur de 45 000 euros au budget du lieu, pourrait-il contribuer à sa rénovation ? La présidente de la communauté de communes, Valérie Bertin (Les Républicains), indique à Mediapart qu’elle ne veut pas « fermer la porte ». Mais ce sera au conseil communautaire d’en débattre, dit-elle. Après les élections, donc.

Amélie Poinssot

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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