« Nous demandons la promulgation d’un cadre réglementaire claire et sécurisant afin que la réforme de nos études ne soit pas une catastrophe » (Atika Bokhari-ISNAR IMG).

Grève des internes : « La mise en place de la 4e année de DES en médecine générale va tourner à la catastrophe »

photo du Atika Bokhari

Lors de son congrès annuel, l’intersyndicale des internes en médecine générale (Isnar-IMG) a appelé les internes de médecine générale à faire grève tous les premiers lundis du mois dès le 2 février.

Sa présidente, Atika Bokhari, revient pour Medscape édition française sur l’une des causes de leur colère : la mise en place de la 10e année de médecine générale.

« Pourquoi cette grève ? Nous demandons la promulgation d’un cadre réglementaire claire et sécurisant afin que la réforme de nos études ne soit pas une catastrophe. Sans cadre règlementaire, il n’y pas de terrains de stage ambulatoire, et sans ces derniers, des médecins généralistes, qui auraient dû exercer en cabinet de ville, se retrouveront à l’hôpital ce qui empirera l’accès aux soins des patients à court terme et retardera l’installation des Médecins Généralistes », résume-t-elle.

Medscape édition française : Où en est-on de la mise en place de la 10e année de médecine générale ? Pourquoi est-elle controversée ?

Atika Bokhari

Atika Bokhari : La quatrième année du diplôme d’études spécialisées (DES) aurait pu renforcer les compétences des médecins généralistes et faciliter l’accès aux soins. Actuellement, il y a un délai d’installation de un à deux ans après le diplôme.

Mais, malgré des recommandations pour améliorer cette année et plus précisément l’enseignement qui y est dispensé, la situation reste problématique : le manque d’enseignants persiste (1 pour 60 internes en médecine générale contre 1 pour 3 en cardiologie), et seuls 58 % des terrains de stage ambulatoires nécessaires seront disponibles en 2026. Cela implique qu’un futur généraliste sur deux passera un an à l’hôpital, ce qui risque d’aggraver les difficultés d’installation.

Actuellement, à quatre mois du début des appariements entre docteurs juniors et maîtres de stage, nous attendons encore la publication des textes réglementaires et législatifs. Les décrets d’application auraient dû être publiés avant juin 2023. Nous avons déjà accumulé presque trois ans de retard et il ne reste que six mois avant le démarrage. Pourtant, seulement trois décrets ont été publiés et ils vont tous à l’encontre de nos demandes, qui font pourtant consensus parmi les enseignants et les maîtres de stage universitaires.

Nous espérions des décrets répondant à nos demandes raisonnables et réfléchies, mais aucun n’a été publié et aucune avancée concrète n’a eu lieu.

Cette situation risque donc de créer une année sans stage ambulatoire, faute de garanties pour les maîtres de stage. Ceux-ci risquent de devoir accueillir à perte, et nous n’avons pas réussi à sécuriser l’année pour les docteurs juniors, qui pourraient alors être instrumentalisés, surexploités et soumis à des conditions de travail non réglementaires.

Des promesses ont été faites aux internes par Stéphanie Rist dans la lettre qui a mis fin à la grève des libéraux le 15 janvier pour faire en sorte que cette année de docteur junior en médecine générale se passe dans les meilleures conditions. Qu’en est-il réellement ?

Atika Bokhari : De nombreuses promesses ont été faites par différents interlocuteurs. Malgré mon jeune âge et seulement six mois de mandat, j’ai déjà vu passer trois ministres de la Santé en l’espace de trois mois. Chacun d’eux a pris des engagements, notamment sur la rémunération de la permanence des soins ambulatoires. Nous avions demandé à pouvoir exercer en libéral avec une perception de 100 % des honoraires, comme Yannick Neuder s’y était publiquement engagé. Pourtant, on nous propose désormais un modèle entièrement salarial pour la permanence des soins ambulatoires, qui reste très marginal en médecine générale. Finalement, il n’y a eu que des promesses sans réelle action. Nous espérions des décrets répondant à nos demandes raisonnables et réfléchies, mais, aujourd’hui, aucun n’a été publié et aucune avancée concrète n’a eu lieu.

Les promesses et engagements n’engagent que ceux qui veulent y croire.

Lorsque vous mentionnez attendre des décrets, s’agit-il de décrets négociés à la suite du mouvement de grève ou bien de textes que vous attendiez déjà ?

Atika Bokhari : Ce sont les mêmes que l’on attend depuis quatre ans. Aujourd’hui, nous sommes très éloignés du modèle initial où le docteur junior acquérait une véritable expérience professionnelle grâce à un accompagnement universitaire. Cette évolution a fait perdre tout sens à cette année, dont l’utilité devient difficile à justifier. De plus, la présence des internes aux comités de suivi est présentée par le ministère comme une coconstruction, ce qui n’est pas réellement le cas. 

Si je vous comprends bien, vous semblez douter des promesses faites par Stéphanie Rist après la grève des médecins libéraux sur la 10e année de médecine générale.

Atika Bokhari : Cela va indéniablement tourner à la catastrophe en novembre 2026. C’est une certitude, mais il n’y a pas vraiment de marge de manœuvre. Quant aux promesses et aux engagements, ils n’engagent que ceux qui veulent y croire. Pour notre part, nous restons sceptiques car nous avons déjà subi plusieurs désillusions.

Oui au report, car le projet n’est absolument pas prêt.

À titre d’exemple, le ministère s’était engagé sur des lignes rouges, et le cabinet avait annoncé, par exemple, qu’en décembre, 100 % des maîtres de stage universitaires seraient pourvus. Pourtant, aujourd’hui, nous plafonnons à 58 % et cela ne semble inquiéter personne. 

La ministre de la Santé aurait pu proposer un report, car c’était l’une des revendications principales des intersyndicales d’internes…

Atika Bokhari : Oui, en effet, c’était notre revendication. Le report avait été demandé lors de la grève que nous avions menée en janvier dernier, et c’est cette mobilisation qui a conduit à la création des comités de suivi. Donc, oui au report, car le projet n’est absolument pas prêt. De plus, la situation est très préoccupante : on adopte actuellement des décrets et on inscrit dans le budget de la Sécurité sociale, donc au niveau législatif, des mesures qui vont clairement à l’encontre de nos revendications. 

Il n’y aura donc pas de report de la réforme ?

Atika Bokhari : En réalité, cette réforme est un affichage politique. Il s’agissait d’une promesse de campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, qui avait annoncé l’installation de 3 700 médecins généralistes dans les zones rurales. La ministre de la Santé insiste encore aujourd’hui sur le fait que cette mesure sera mise en œuvre coûte que coûte, même si les textes ne sont pas prêts et que les conditions nécessaires ne sont pas réunies, risquant ainsi de causer plus de tort que de bien. 

Le report de cette réforme nécessite une décision législative. Or, il est difficile de savoir si l’on peut compter sur nos élus ou sur le gouvernement pour faire preuve de discernement et reporter véritablement cette réforme par voie législative.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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