Du prosulfocarbe, un herbicide utilisé dans les grandes cultures céréalières, a été retrouvé dans les fruits et légumes cultivés chez des particuliers

Des jardins potagers contaminés par un pesticide jugé «incontrôlable»

Par Jeanne Cassard

le 23 janvier 2026 à 09h27 https://reporterre.net/Des-jardins-potagers-contamines-par-du-prosulfocarbe-un-pesticide-juge-incontrolable

Durée de lecture : 5 minutes

Du prosulfocarbe, un herbicide utilisé dans les grandes cultures céréalières, a été retrouvé dans les fruits et légumes cultivés chez des particuliers, révèlent des analyses menées dans le Loir-et-Cher.

Son nom ne vous dit peut-être rien, pourtant, le prosulfocarbe est devenu le deuxième herbicide le plus utilisé en France, juste derrière le glyphosate. En 2023, 6 326 tonnes de ce désherbant utilisé en agriculture conventionnelle y ont été vendues.

Commercialisé par la multinationale agrochimique Syngenta, il est pulvérisé sur les champs de céréales d’hiver (blé, orge, avoine, seigle…) et de pommes de terre pour préserver leurs tout jeunes semis des herbes indésirées.

On savait que le prosulfocarbe contamine massivement certaines cultures biologiques, notamment le sarrasin, au point de pousser des agriculteurs à abandonner cette production. Des résidus avaient également été retrouvés dans le quinoa, les pommes et la roquette. On sait désormais qu’il ne s’arrête pas aux champs : il contamine aussi les fruits et légumes de jardins particuliers.

C’est le résultat d’analyses menées en novembre auprès de 25 personnes habitant dans cinq zones du Loir-et-Cher par le Groupement des agriculteurs biologiques du département (Gablec 41) avec la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) et Générations futures et publiées le 22 janvier dans une étude.

Résultats : le prosulfocarbe a été retrouvé dans 10 des 15 fruits et légumes testés. Il s’agit d’échantillons de pommes, de raisins et de poireaux. Dans 40 % des échantillons, les limites maximales en résidus ont même été dépassées de 2,6 fois jusqu’à 35 fois.

« Le prosulfocarbe a été retrouvé dans 10 des 15 fruits et légumes testés »

« Ces jardiniers amateurs concernés par ces dépassements ont donc consommé des fruits ou des légumes produits dans leur jardin avec des taux dépassant les limites autorisées pour la commercialisation ! » relèvent le Gablec 41, la Fnab et Générations futures.

Et d’après l’étude, plus on habite en zone rurale, plus la contamination est importante : les échantillons dans lesquels le prosulfocarbe a été quantifié sont tous situés en milieu rural. Ce qui montre clairement une influence forte de l’activité agricole.

Comment le prosulfocarbe se retrouve-t-il là ? En raison de la volatilité de cet herbicide, « capable de parcourir de longues distances, de l’ordre de plusieurs kilomètres, voire dizaines ou centaines », selon une note de 2017 de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Quoique l’étude porte uniquement sur le Loir-et-Cher, pour les organisations environnementales, « il y a tout lieu de penser que la situation est comparable dans tous les départements où le prosulfocarbe est très utilisé, voire pire dans certaines zones ». Et cela n’a rien d’un détail, alors que 20 % des ménages français ont consommé des produits alimentaires de leur propre production ou celle d’un autre ménage en 2017, selon l’Insee.

Malgré des restrictions sur les conditions d’usage prises par l’Anses depuis 2018, la molécule se balade et s’incruste partout, explique François Veillerette, porte-parole de Générations futures : « Un pesticide à la diffusion environnementale aussi incontrôlable n’a plus sa place sur le marché français. »

« Le potentiel cancérigène toujours pas évalué »

Le ton est alarmant, puisque le prosulfocarbe est déjà classé toxique pour les milieux aquatiques. Même s’il n’est pas considéré comme une substance cancérigène, mutagène ou reprotoxique (CMR) ou perturbateur endocrinien, les organisations environnementales s’inquiètent des conséquences sur la santé humaine sur le long terme. « L’évaluation du prosulfocarbe est très ancienne, le dernier avis de l’Efsa [l’Autorité européenne de sécurité des aliments] date de 2007 et contient des défaillances très préoccupantes dans l’évaluation des propriétés cancérigènes de la substance », ajoute François Veillerette.

Il fait ici référence à deux études de cancérogénicité datant de 1987 et 1988, où l’apparition de tumeurs chez des souris et des rats exposés pendant deux ans à l’herbicide a été attribuée au hasard, sans lien avec l’exposition au prosulfocarbe. Malgré leurs lacunes méthodologiques, ces deux études ont été acceptées par l’Efsa, déplorent Générations futures, le Gablec 41 et la Fnab.

En clair : l’évaluation des propriétés cancérigènes du second herbicide le plus utilisé en France se base toujours sur des études non conformes et datant de près de quarante ans. Pour Générations futures, « cela revient à dire que le potentiel cancérigène du prosulfocarbe n’a toujours pas été évalué ».

Du côté des perturbateurs endocriniens aussi, il y a des doutes. Selon une étude publiée dans la revue Science of The Total Environment début janvier, le prosulfocarbe a un impact potentiel sur les hormones thyroïdiennes et sexuelles, « suggérant un effet perturbateur endocrinien, avec des implications possibles sur le métabolisme ».

Le retrait de la molécule exigé

En dépit des nombreuses alertes depuis des années sur les cas de cultures contaminées par le prosulfocarbe, les contaminations ne sont pas prêtes de s’arrêter. « L’approbation du prosulfocarbe, qui expirait en 2018, a été prolongée jusqu’en 2027 au niveau européen. Et ce sera probablement au-delà de cette date, puisque le Portugal, qui doit évaluer le dossier de renouvellement de l’herbicide, n’a toujours pas publié son rapport d’évaluation », précise l’étude.

Pour protéger les cultures professionnelles voisines, mais aussi les jardins potagers et vergers privés du prosulfocarbe, les associations demandent ainsi un retrait des autorisations de mise sur le marché de cet herbicide. Ce, en attendant la réalisation d’une étude nationale de contamination au prosulfocarbe, et l’interdiction de son usage à moins de 1 km des jardins potagers et vergers privés. Dans ce cadre, Générations futures et la Fnab vont saisir l’Anses.

« On a donné des pommes empoisonnées à nos enfants pendant des années » : un pesticide très volatil contamine des jardins de particuliers

A l’initiative d’agriculteurs bio de Loir-et-Cher, des prélèvements ont été effectués dans des potagers et des vergers privés. Des résidus de prosulfocarbe, deuxième herbicide le plus vendu en France, sont détectés à des seuils supérieurs aux limites autorisées. 

Par Publié hier à 06h00, modifié hier à 14h15 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/01/22/on-a-donne-des-pommes-empoisonnees-a-nos-enfants-pendant-des-annees-un-pesticide-tres-volatil-contamine-les-jardins-de-particuliers_6663608_3244.html

Temps de Lecture 4 min.

SÉVERIN MILLET

Flora Malan n’utilise jamais d’intrants pour cultiver son jardin, à Saint-Agil, petite commune de Loir-et-Cher. Alors, quand elle a appris que les pommes qu’elle et sa famille mangent en grande quantité étaient contaminées par un pesticide, elle a ressenti « de la colère et de l’impuissance ». Les niveaux de prosulfocarbe détectés dans ses fruits sont 35 fois plus élevés que la limite maximale de résidus tolérée par les autorités sanitaires pour la commercialisation d’une denrée. « Je suis en colère car on essaie de manger les produits bio de notre jardin pour préserver la santé de nos enfants [de 10 et 13 ans] et au final on leur a donné des pommes empoisonnées pendant des années, témoigne-t-elle. Je me sens vraiment impuissante quand je vois tous les cancers autour de nous dans les campagnes. Qu’est-ce qu’on peut faire pour protéger nos enfants ? Déménager ? »

Flora Malan a participé à une campagne de prélèvements organisée par le Groupement des agriculteurs biologiques du Loir-et-Cher (Gablec 41). Publiés jeudi 22 janvier, les résultats, dont Le Monde a pris connaissance, révèlent une contamination de potagers et de vergers de particuliers par l’herbicide.

Moins connu que le controversé glyphosate, le prosulfocarbe est le deuxième pesticide de synthèse le plus vendu en France. A l’instar du célèbre désherbant, il n’est pas classé cancérogène par les autorités européennes, mais les deux études de cancérogénicité – qui montraient néanmoins l’apparition de tumeurs chez des souris et des rats – incluses dans son dossier d’évaluation remontent respectivement à 1987 et 1988.

Le prosulfocarbe est massivement utilisé sur de grandes surfaces de cultures de céréales (blé, orge, seigle, avoine…), mais aussi sur les pommes de terre. Très volatil, il peut retomber jusqu’à plusieurs kilomètres du champ où il est épandu. Régulièrement, il contamine des cultures non traitées, empêchant la commercialisation de certains aliments, en particulier issus de l’agriculture biologique, qui proscrit son usage.

Lire aussi  Des restrictions d’usage imposées au deuxième herbicide le plus utilisé en France en raison de risques pour les enfants

La campagne menée par le Gablec 41 est la première à s’intéresser à l’« angle mort » de cette contamination : les jardins privés. Des échantillons de fruits et de légumes ont été prélevés en novembre 2025 dans 15 jardins (ruraux, urbains et périurbains) répartis dans l’ensemble du département, et les analyses ont été confiées à un laboratoire spécialisé. Des traces de prosulfocarbe ont été retrouvées dans dix échantillons (66,7 %). Et les concentrations dépassent les limites maximales de résidus dans 60 % des cas (six échantillons sur dix). Les fruits et légumes concernés par ces dépassements sont des pommes (quatre échantillons), des raisins (un échantillon) et des poireaux (un échantillon). Les jardins les plus touchés sont situés en milieu rural, mais des potagers et des vergers en zone périurbaine sont également contaminés.

« Même si on s’attendait à ce type de résultats, ils n’en restent pas moins alarmants, commente le coprésident du Gablec 41, David Peschard. On laisse les gens s’empoisonner sans le savoir, et il y a tout lieu de penser que la situation est comparable dans tous les départements où le prosulfocarbe est très utilisé. » En France, on estime que 20 % des ménages consomment des légumes et des fruits issus de jardins privés, selon une étude de l’Insee de 2017. Cette part d’autoconsommation monte à près de 40 % dans les communes rurales. « Des millions de personnes sont potentiellement à risque d’ingérer des résidus de prosulfocarbe supérieurs aux limites maximales de résidus dans leurs fruits et légumes », soulignent la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB) et l’association Générations futures, qui alertent les pouvoirs publics depuis cinq ans sur les risques liés à cet herbicide.

Premières contaminations observées dès 2015

Depuis plusieurs années, des pics de concentration dans l’air sont observés par les agences de surveillance de la qualité de l’air en zone rurale. Au point qu’en 2022 l’agglomération de La Rochelle avait demandé un moratoire sur l’herbicideaprès que des niveaux record de concentration de prosulfocarbe avaient été mesurés dans l’air dans la plaine céréalière d’Aunis. En vain. La FNAB estime qu’entre 140 et 420 producteurs bio ont été touchés par une contamination au prosulfocarbe au cours des sept dernières années en Beauce, en Normandie ou encore en Picardie.

Dans le département de Loir-et-cher, où le prosulfocarbe est aujourd’hui le pesticide de synthèse le plus vendu, les premières contaminations ont été observées dès 2015 sur des lots de quinoa. Dix ans plus tard, au moins 20 producteurs (bio et conventionnels) ont dû détruire des lots contaminés. Le sarrasin, récolté à l’automne, en période d’épandage, est particulièrement exposé. David Peschard a été touché à deux reprises : il a dû mettre à la benne 2 tonnes de quinoa en 2018 et 5 tonnes de sarrasin en 2022. Chaque fois, sans aucune indemnisation. « Cela fait plus de cinq ans qu’on alerte les élus locaux, les préfets. J’ai même interpellé mon voisin, Marc Fesneau, quand il était ministre de l’agriculture. Sans succès », explique le céréalier.

Fin 2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a annoncé des mesures de restriction d’usage du prosulfocarbe réduction d’au moins 40 % des doses maximales autorisées à l’hectare, distance de sécurité portée de 5 mètres à 10 mètres autour des zones d’habitation. « L’’Anses ne peut pas exclure, pour une exposition par voie cutanée principalement, le dépassement des seuils de sécurité pour des enfants se trouvant à moins de 10 mètres de distance de la culture lors des traitements », expliquait alors l’agence. Des mesures visiblement insuffisantes.

Lire aussi : en 2021 En France, des cultures bio contaminées par un herbicide très utilisé et volatil

« Un pesticide à la diffusion environnementale aussi incontrôlable n’a plus sa place sur le marché français », estime François Veillerette, le porte-parole de Générations futures. L’ONG et la FNAB réclament le retrait des autorisations de mise sur le marché pour tous les produits (15) à base de prosulfocarbe. Après avoir effectué un signalement, le 21 janvier, elles annoncent vouloir saisir l’Anses dans les « tout prochains jours ».

Dans l’attente, elles demandent la mise en place d’une zone de sécurité minimale de 1 kilomètre autour des habitations et des jardins potagers tant que la molécule reste autorisée. Elles plaident également pour la mise en place d’un fonds national d’indemnisation pour les agriculteurs et les particuliers victimes de contamination au prosulfocarbe. Plus globalement, elles appellent à une révision du guide méthodologique de l’Autorité européenne de sécurité des aliments concernant les pesticides pour que la consommation d’aliments autoproduits soit une voie d’exposition prise en compte lors de l’évaluation du risque pour les riverains.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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