Laits infantiles : rappels de produits au cas par cas, communication réduite au minimum… une gestion de crise questionnée
Alors que les premiers rappels sont intervenus en décembre 2025, les autorités françaises n’ont adressé un message de santé publique aux professionnels que le 23 janvier.

Nestlé, Lactalis, Danone, Vitagermine… Les principaux acteurs du marché du lait infantile en France ont rappelé des lots de lait premier âge, destinés aux nourrissons de moins de 6 mois, en raison de la détection de toxine céréulide, susceptible de provoquer des syndromes émétiques (nausées, vomissements). La source de la contamination a été identifiée dans une matière première commune à ces laits : une huile riche en acide arachidonique, source d’oméga-6, provenant d’un fournisseur en Chine.
Les industriels et les autorités se veulent rassurants, expliquant qu’aucun cas avéré de malade lié à la consommation de ces laits n’a été identifié. Deux enquêtes pénales ont toutefois été ouvertes à Angers et à Bordeaux sur la mort, en janvier, de bébés ayant consommé du lait Guigoz. Par ailleurs, des associations recensent des dizaines de familles touchées par des symptômes concordants. Dénonçant une réponse trop tardive et lacunaire des autorités, l’Association pour la santé des enfants (APS-Enfants) avait déposé, lundi 26 janvier, un recours en référé pour « carence grave de l’Etat », une requête finalement rejetée par le tribunal administratif de Paris.
A quand remonte la première alerte ?
La première notification formelle dans le système d’alerte rapide européen sur la sécurité des aliments intervient le 12 décembre 2025. Emise par les autorités italiennes, elle signale la présence de céréulide dans des laits infantiles, sur la base d’analyses du 1er décembre. Les autorités italiennes étaient-elles informées dès le 1er décembre des résultats de ces échantillons ou les ont-elles reçus plus tard ? Provenaient-ils d’analyses diligentées par les officiels ou d’autocontrôles ? Interrogé, le ministère de la santé italien n’a pas répondu à nos questions.
Avant cette alerte officielle, le groupe Nestlé informe, le 9 décembre, les autorités des Pays-Bas avoir détecté le céréulide dans des laits produits à Nunspeet (Pays-Bas). Les autorités de La Haye n’émettent pas de notification mais des rappels interviennent rapidement dans plusieurs pays (Espagne, Italie, Suède, Danemark, Pologne…). Le céréulide n’est pas réglementé et ne fait pas l’objet de seuils, mais cette toxine est bien connue des autorités sanitaires.
En France, un lot de lait Guigoz, produit aux Pays-Bas, est rappelé le 11 décembre. Une fiche est publiée sur le site Rappel conso, mais l’intervention ne fait l’objet d’aucune communication de l’entreprise ou des ministères concernés.
L’affaire prend une tout autre ampleur quand, le 5 janvier, Nestlé rappelle plus de 800 références de laits dans 60 pays, dont de nombreux lots des marques Guigoz et Nidal en France. L’association Foodwatch identifie une dizaine d’usines Nestlé concernées. Le géant agroalimentaire explique avoir identifié l’origine de la contamination – l’acide arachidonique –, et, le 14 janvier, le groupe assure « qu’aucun cas de maladie liée aux produits touchés n’a été confirmé jusqu’à présent ». Cette communication nourrit la colère d’associations de consommateurs, qui reçoivent de nombreux appels de familles inquiètes.
Pourquoi des rappels en cascade ?
Les rappels se multiplient, à l’étranger – Granaloro en Italie, Hochdorf en Suisse, Danone à Singapour – comme en France : Lactalis (Picot) le 21 janvier, Danone (Gallia et Blédilait) le 23, Vitagermine (Babybio) le 25, et La Marque en moins le 27. Dimanche 25 janvier, le ministère de l’agriculture explique au Monde que, en l’absence de seuil de sécurité réglementaire pour le céréulide, les autorités françaises ont « dans le cadre de cette alerte (…) demandé expressément aux entreprises de prendre en compte les références scientifiques les plus protectrices recensées [pour les nourrissons], de l’ordre de 0,03 μg/kilo de masse corporelle ». D’après le ministère, cette nouvelle consigne est intervenue le 16 janvier auprès des entreprises concernées et a été étendue le 19 à l’ensemble des pays européens. Danone et Vitagermine ont d’ailleurs justifié leur rappel par ces nouvelles recommandations.
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Tous les groupes concernés par les rappels s’étaient-ils fournis en acide arachidonique auprès de la même société chinoise ? C’est ce que confirme le ministère de l’agriculture. Il s’agirait du groupe Cabio Biotech. La fragmentation des rappels s’explique aussi par des analyses lancées les unes après les autres par les industriels, à la suite des alertes sur les laits Nestlé, et par l’origine de fabrication des lots – plusieurs usines étant touchées.
Les autorités françaises ont-elles tardé à réagir ?
Le premier communiqué des autorités françaises sur ce sujet n’est publié que le 22 janvier. « A ce stade, il n’a pas été mis en évidence de lien de causalité entre la consommation des laits infantiles concernés et la survenue de symptômes chez des nourrissons », rassurent-elles. Le lendemain, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, déclare sur BFM-TV que « tous les lots » concernés par une possible contamination « ont été retirés ». Elle sera contredite le soir même avec l’extension des rappels à des boîtes de la marque Gallia de Danone, puis durant le week-end à des lots Babybio.
La première alerte aux professionnels de santé n’est adressée que le vendredi 23 janvier dans l’après-midi. Un « message urgent de santé publique » informe les praticiens (médecins, pharmaciens, sages-femmes…) des retraits en cours et de la conduite à tenir en cas de symptômes. « C’est extrêmement tardif comme communication, dénonce Quentin Guillemain, président de l’association APS-Enfants. L’Etat a beau jeu de dire qu’il n’y a pas de cas avéré si les praticiens n’étaient pas mis en alerte. »
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Pour M. Guillemain, « l’Etat a failli à son rôle de garant de la sécurité sanitaire. Il n’est pas seulement spectateur et superviseur de ce que font les industriels, il a un rôle de police sanitaire ». L’APS-Enfants estime que les autorités auraient dû agir dès décembre et appliquer notamment le principe de précaution en retirant tous les laits fabriqués avec l’huile identifiée comme l’origine de la contamination. « Les industriels ont joué la montre dans les rappels et l’Etat agit en mode pompier quand il est trop tard », déplore également Ingrid Kragl, de Foodwatch, qui a annoncé son intention de porter plainte contre X dans ce dossier.
Quel accompagnement pour les familles suspectant une contamination ?
L’APS-Enfants suit une vingtaine de cas documentés de familles pour lesquels il y a « un faisceau d’indices » d’une possible contamination. L’association Intox’Alim a, de son côté, monté un collectif qui comptait, le 27 janvier, 89 membres « certifiés », aux informations vérifiées, et reçoit de nombreux autres témoignages. Si les autorités sanitaires disent enquêter sur plusieurs cas, les associations décrivent des familles « qui se sentent très seules », selon Sabine Bernard, présidente d’Intox’Alim : « Nous sommes scandalisés que certaines se soient vu conseiller de retourner les boîtes de lait aux fabricants. On ne dit pas à une victime potentielle de ne pas conserver les preuves. » Une difficulté supplémentaire s’ajoute du fait que le céréulide est difficile à détecter dans les prélèvements biologiques classiques.
Surtout, les rappels au compte-gouttes ont plongé de nombreuses familles dans le flou quant à la sûreté des laits donnés à leurs enfants. « Beaucoup craignent de nouveaux rappels. Pourquoi les autorités ne disent pas avec certitude : “Sur tel produit, vous pouvez aller en confiance, il n’y a pas eu d’incorporation d’huile riche en acide arachidonique ?” », interroge Sabine Bernard.
Mise à jour le 28 janvier 2025 à 9 h 40 : ajout du rejet, par le tribunal administratif de Paris, du recours en référé déposé par l’association APS-Enfants.
L’acide arachidonique, un ingrédient-clé au cœur de l’affaire des laits infantiles contaminés
Tous les lots retirés du marché ont en commun d’avoir été fabriqués par des industriels qui s’étaient fourni en acide arachidonique auprès d’un même fournisseur chinois.

Nestlé suivi de Lactalis, puis Danone, mais aussi Vitagermine et Nutribio, une vague de retraits de lait infantile contaminés a touché la France et de nombreux autres pays depuis décembre 2025. Au cœur de cette affaire, un ingrédient-clé de ces produits destinés aux nourrissons : une huile riche en acide arachidonique. Cette matière première aurait été contaminée par des bactéries Bacillus cereus capables d’engendrer une toxine, le céréulide, pouvant provoquer vomissements et nausées.
Tous les lots retirés du marché ont en commun d’avoir été fabriqués par des industriels qui s’étaient fourni en acide arachidonique auprès d’un même fournisseur chinois. Une information confirmée, une nouvelle fois, par le ministère de l’agriculture lors du dernier rappel en date, celui de lots de la marque Babybio Optima, annoncé par Vitagermine, dimanche 25 janvier. Ce fournisseur est un groupe chinois, Cabio Biotech.
Ce composant joue un rôle essentiel dans les laits infantiles, comme l’expliquent Frédérique Pédrono, Sergine Even et Amélie Deglaire, chercheuses de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Lorsque l’allaitement n’est pas possible ou pas souhaité, les laits infantiles constituent la seule solution recommandée. Tout l’enjeu pour les industriels qui les élaborent est, partant d’un lait de vache, de s’approcher de la composition et de la structure du lait de femme.
Or, l’acide arachidonique, de la famille des acides gras oméga-6, est présent dans le lait maternel et agit en interaction avec les acides gras de la famille oméga-3, tel que le DHA. « Chez les bébés exclusivement allaités, les apports quotidiens moyens sont estimés à environ 170 milligrammes d’acide arachidonique et 110 milligrammes de DHA, au cours des six premiers mois de lactation », précisent les chercheuses, avant d’ajouter : « Des quantités modestes en apparence, mais déterminantes à une période où l’organisme, et en particulier le cerveau, connaît une croissance rapide. »
Un défi industriel
Contrairement au DHA, l’acide arachidonique ne fait pas partie des composants obligatoires des préparations infantiles en Europe. Une position confirmée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments en 2014. « De nombreux industriels ont néanmoins choisi d’inclure l’acide arachidonique dans leurs produits, s’appuyant sur les connaissances actuelles en nutrition infantile », affirment les expertes de l’Inrae qui soulignent que la production de ces lipides représente un défi industriel. « Les huiles issues de plantes oléagineuses, qui constituent la base lipidique des formules infantiles, ne permettent pas de fournir naturellement ces acides gras spécifiques. L’acide arachidonique et le DHA doivent donc être ajoutés séparément, à partir de sources principalement microbiennes. »
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Et d’expliquer que ces procédés « ne sont pas exempts de contraintes, notamment en matière de sécurité microbiologique, ce qui impose des contrôles stricts tout au long du processus, des matières premières jusqu’au produit ».
La société Cabio Biotech, basée à Wuhan, en Chine, s’en est fait une spécialité, et domine le marché. Elle est née d’une co-entreprise avec le groupe américain Cargill, fondée en 2004. Mais ce dernier a mis fin à son partenariat capitalistique avec l’entreprise chinoise en 2012. Si Cargill ne fabrique plus d’acide arachidonique, il distribue toujours ce produit. Le groupe néerlando-suisse DSM-Firmenich, lui, en est fabricant, mais il tient à affirmer : « Aucun de nos produits n’est concerné [par les retraits]. »
Laits infantiles : le céréulide, une toxine très résistante à l’origine de rappels massifs par Danone, Nestlé et Lactalis
Cette toxine n’est pas réglementée ni systématiquement recherchée, mais les bactéries qui la provoquent, très présentes dans l’environnement, font l’objet d’une réglementation européenne.

Alors que deux enquêtes pénales ont été ouvertes à Bordeaux et à Angers, jeudi 22 janvier, après les morts non expliquées de deux nourrissons et, qu’à la suite de Nestlé et Lactalis, Danone a annoncé, au soir du vendredi 23 janvier, des rappels de laits infantiles, la toxine céréulide est au cœur de l’actualité. Produite par la bactérie Bacillus cereus (B. cereus), cette toxine, qui peut entraîner nausées et vomissements, et affecter les cellules du foie, a notamment été identifiée dans un ingrédient, une huile riche en acide arachidonique, ajouté dans les préparations infantiles pour les complémenter en oméga-6. Si le lien entre la mort des nourrissons et la consommation de lait contaminé n’est pas établi à ce jour et fait l’objet d’analyses complémentaires, les rappels massifs de boîtes de lait, en France et dans plusieurs dizaines d’autres pays, soulèvent de nombreuses interrogations.
Comment se forme le céréulide ?
Le céréulide est une toxine produite par certaines souches de bactéries de l’espèce B. cereus. Ces bactéries telluriques, présentes dans les sols, se retrouvent très fréquemment dans les aliments (légumes, céréales, viandes, produits laitiers, épices, herbes aromatiques…), la plupart du temps sans risque sanitaire. « Bacillus cereus est un groupe de souches bactériennes très diverses, qui ont des caractéristiques de croissance et une pathogénicité variables », décrit Véronique Broussolle, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Ces bactéries ont toutefois une caractéristique commune : elles ont la capacité de former des spores qui leur permettent de survivre même dans des conditions qui ne sont pas favorables à leur croissance – là où d’autres bactéries meurent faute de pouvoir se développer.
Deux grands types de souches B. cereus peuvent provoquer des toxi-infections alimentaires : certaines vont se développer dans le tube digestif et produire des toxines intestinales à l’origine de syndromes diarrhéiques. D’autres souches vont produire le céréulide directement dans l’aliment et provoquer des syndromes émétiques – vomissements, nausées… Certains environnements, notamment riches en amidon, sont favorables au développement de la bactérie et à la production du céréulide – c’est pourquoi cette toxine est souvent associée à la consommation de riz ou de pomme de terre. Une fois produite, elle se révèle très résistante, y compris à la chaleur et aux environnements acides. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a établi que seul un traitement thermique de 90 minutes à 126 °C peut la détruire.
Moins connues du grand public que les salmonelles, les Listeria ou les Escherichia coli, les bactéries Bacillus cereus sont pourtant une des premières causes de toxi-infections alimentaires collectives (lorsque plusieurs cas groupés sont identifiés) en France. Si la grande majorité de ces infections sont bénignes, quelques cas graves peuvent nécessiter une hospitalisation (4 % des cas en 2018), voire entraîner des décès. « Il y a une attention particulière sur les jeunes enfants, parce qu’ils ont un système immunitaire immature, et sur les personnes âgées, avec une surveillance importante en Ehpad. C’est une bactérie qui est suivie », précise Mme Broussolle.
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Comment détecte-t-on cette bactérie et le céréulide ?
Les bactéries Bacillus cereus sont davantage recherchées et étudiées que par le passé et font l’objet désormais de nombreux travaux sur la diversité des souches et leur capacité d’adaptation dans la chaîne alimentaire. Deux normes internationales sont appliquées par les laboratoires pour identifier la présence des B. cereus et les dénombrer. Au niveau européen, ces bactéries sont soumises à des seuils fixés par le règlement n° 2073-2005, qui établit un « critère d’hygiène des procédés applicables à B. cereus ». « Le seuil maximal est fixé à 100 000 bactéries par gramme de denrée mais, pour les préparations en poudre pour les bébés de moins de 6 mois, il est abaissé à 1 000 bactéries par gramme », indique Mme Broussolle.
La sécurité sanitaire des aliments repose notamment sur deux piliers en Europe : la responsabilité des fabricants, qui doivent s’assurer par des autocontrôles de la sécurité des ingrédients et des produits mis sur le marché ; et celle des autorités, qui doivent contrôler le respect des normes. « Il s’agit bien d’une responsabilité partagée », insiste Ingrid Kragl, directrice de l’information de l’association Foodwatch France.
La France dispose d’un centre national de référence sur les B. cereus, le laboratoire de l’Anses spécialisé sur les bactéries sporulées. Dans le cas des enquêtes sanitaires menées sur des suspicions de cas, ce laboratoire est sollicité. Sur des prélèvements de routine, les industriels recourent à un panel de laboratoires agréés qui peuvent détecter ces bactéries.
Le céréulide, lui, n’est pas réglementé et pas systématiquement recherché. Il peut être toutefois dosé par une méthode de spectrométrie de masse, avec une difficulté que les autorités disent avoir découverte mardi 20 janvier : pour certaines préparations, la toxine n’était pas détectée dans la poudre de lait, mais dans le produit reconstitué, c’est-à-dire dans le biberon préparé avec de l’eau. Pour le ministère de l’agriculture, ce « rebondissement » explique le rappel plus tardif des boîtes de lait Lactalis et les autorités n’excluaient pas que d’autres fabricants de lait découvrent qu’ils étaient également concernés. Pour Mme Kragl, « c’est très inquiétant qu’on attende qu’un scandale éclate pour tester le produit avec de l’eau ! ».
Peut-il être détecté chez l’homme ?
Alors que de nombreuses familles ayant acheté ces laits – dont certaines références étaient commercialisées depuis janvier 2025 – n’ont pas gardé chez elles les boîtes, faire le lien entre des symptômes évocateurs et la consommation de lait contaminé s’avérera compliqué. Une difficulté s’ajoute : la toxine céréulide est difficilement détectable dans les prélèvements de selles. Les autorités de santé précisent toutefois que le centre national de référence « est en capacité de retrouver le gène de la bactérie Bacillus cereus qui produit la toxine ». Ces autorités assurent qu’aucun lien n’a été établi avec l’apparition de symptômes chez des nourrissons, mais les associations de consommateurs reçoivent de nombreux témoignages de familles en proie au doute.