« On nous abandonne » : à La Rochelle, un cluster de cancers à côté des usines
Par Emmanuel Clévenot 28 janvier 2026 à 09h07Mis à jour le 28 janvier 2026 à 10h59

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À La Rochelle, un cluster de cancers a été découvert dans des quartiers populaires. Riverains d’usines et écologistes dénoncent le « cocktail environnemental » qui pourrait l’avoir causé et déplorent l’inaction de l’État.
La Rochelle (Charente-Maritime), reportage
À peine ouvert le grincheux portillon du jardinet, une silhouette apparaît derrière les rideaux. « J’évite de le dégraisser, sourit Émilienne Pannetier. Il me sert de sonnette. » Pantoufles aux pieds, l’ancienne aide-soignante s’engouffre dans un salon tamisé où trône un petit sapin de Noël. Un monticule de documents médicaux menace de s’échapper de la commode. « Bernard, mon mari, dort à l’étage. Il est épuisé. Nous étions à l’hôpital ce matin. »
Le 31 octobre, la Rochelaise est tombée des nues en visionnant le journal télévisé local. La voix off de la journaliste annonçait la détection d’un foyer de cancers dans cinq quartiers de l’ouest de la ville. Et à l’écran, défilaient dans le lot des images du sien. Dans le détail, 27 % de cancers du poumon supplémentaires ont été observés chez les hommes de ce territoire entre 2008 et 2019. Une surincidence grimpant à 33 % concernant les tumeurs des voies aérodigestives supérieures, telles que la bouche, la langue et l’œsophage.
Le conjoint d’Émilienne se bat contre un cancer métastasé depuis cinq ans : « Au service oncologie, c’est les Champs-Élysées, décrit-elle. Ça entre et ça sort en permanence. » Un défilé de malades de plus en plus cadencé, d’après les dires de leur oncologue. « Ne serait-ce que dans notre rue, poursuit la retraitée, l’index pointé vers la demeure voisine. Le monsieur vivant là-bas en est décédé. La dame du fond aussi. Et celle à gauche en a un. »
Pesticides, hydrocarbures
Commandée et financée par le comité local de la Ligue contre le cancer, avec l’appui de l’agglomération rochelaise, l’étude à l’origine de l’alerte s’est uniquement concentrée sur la distribution spatiale de cette maladie. Aucune analyse fine n’a pour l’heure été menée pour déterminer les facteurs exacts de la surincidence observée. Pourtant, à en croire la synthèse du document, la réponse se cache notamment dans la consommation de tabac et d’alcool.
« J’ai l’impression qu’on nous dissimule certains éléments, déplore Émilienne Pannetier. Que l’on nous abandonne à notre propre sort. » Pointer sans arrêt les comportements individuels n’est pour elle pas entendable. Cela ne saurait justifier la maladie de son mari, ne fumant pas ni ne buvant.
Son vélo cadenassé au grillage, Marie-Agnès Mallet toque à la porte de Raymond Bozier — son acolyte de l’association Respire. Une théière à la main, le coprésident l’accueille d’un chaleureux bienvenu. Lui regrette que des élus aient évoqué comme hypothèse la sociologie des zones concernées : « Comme si nous picolions et fumions plus que dans le centre-ville aisé de La Rochelle. Honnêtement, je l’ai mal pris. Ça a un côté stigmatisant. » Et si tel est vraiment le cas, pourquoi n’observe-t-on pas semblable surincidence dans les autres quartiers populaires de la ville, s’interroge-t-il.

Non. Pour eux, la réponse est ailleurs et elle saute aux yeux : « Ouvrez une carte de la zone et vous vous apercevrez d’une chose, poursuit Marie-Agnès. Nos quartiers abritent une multitude d’activités industrielles. » À commencer, à l’ouest, par un port de commerce d’un demi-millier d’hectares : La Pallice se hisse au deuxième rang des plus grands exportateurs de céréales en France. Or le transbordement de celles-ci des camions aux cargos — par l’intermédiaire de gigantesques silos — dégage des poussières chargées en pesticides.
« On nous abandonne à notre propre sort »
À l’extrémité nord de l’arc, une quatre-voies sépare un aéroport d’un stockage de plus de 525 000 m3 d’hydrocarbures, que Raymond observe de sa cuisine. L’arbuste planté par le propriétaire aura encore besoin d’un paquet d’anniversaires avant de camoufler ce site Seveso, construit à moins de 30 mètres des premières habitations et dont s’échappent fréquemment des odeurs nauséabondes. « Il y a quinze ans, nous avions tout fait pour empêcher la construction de nouvelles cuves, se souvient le militant. Malheureusement, on a aussi perdu ce combat-là. L’histoire se répète en permanence. Les citoyens ne font pas le poids face à la complicité des collectivités avec les industriels. »
22 salariés malades du cancer
La liste des suspects ne s’arrête pas là. Au sud, se tient une usine du géant de la chimie Solvey, « le seul [site] en Europe capable de traiter en quantité industrielle des terres rares légères et lourdes », indique sa brochure. Le 11 décembre, le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, a visité cet établissement lui aussi classé Seveso pour en louer la qualité, en pleine bataille de souveraineté industrielle face à la Chine et aux États-Unis. Pas un mot, en revanche, sur l’affaire du foyer de cancers dévoilée un mois et demi plus tôt dans la presse.
En avril 2024 déjà, Reporterre avait pourtant rencontré dans le Gard les riverains d’une autre usine de cette même entreprise, fabriquant elle des polluants éternels — appelés PFAS. Là-bas aussi, un cluster de glioblastome — cancer du cerveau foudroyant — a été découvert dans deux communes adjacentes. En quête de réponses, les victimes et leurs proches se heurtent pour le moment à l’omerta protégeant ces activités économiques, dans un bassin frappé par le chômage depuis la désindustrialisation. L’usine a depuis fermé, supprimant 68 postes au passage.

À 800 mètres de l’antenne rochelaise de Solvey, un ultime spot questionne : Innov’ia, filiale du groupe chinois Adisseo, s’était confié la mission de « nourrir la planète de manière sûre, abordable et durable ». Raté. En 2007, la multinationale Adisseo a été condamnée pour « faute inexcusable ». Des cancers du rein avaient été diagnostiqués chez au moins 22 salariés travaillant sur l’un de ses sites près de Montluçon. En cause : leur exposition au chloracétal C5, une molécule cancérigène. Plusieurs employés en sont décédés.
Le casier judiciaire d’Innov’ia n’est pas vierge non plus. Le 13 octobre 2022, en première instance, le tribunal de La Rochelle a condamné l’entreprise et son dirigeant à des amendes de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Parmi les griefs retenus par le parquet figuraient plusieurs « violations de mise en demeure » d’entrer en conformité, adressées précédemment par arrêtés préfectoraux. Ceux-ci concernaient notamment le rejet dans le réseau d’assainissement de la collectivité d’eau fortement chargée en hydrogène sulfuré — gaz mortel rendu tristement célèbre par l’affaire des algues vertes.
Héritage toxique
Pour le Pr Jean-Marie Piot, président de la Ligue contre le cancer en Charente-Maritime, ce « cocktail environnemental » est l’une des pistes pouvant élucider la surincidence de cancers observée : « Les réponses restent à éclaircir, tempère-t-il. Ça demandera un boulot colossal. Peut-être aussi que les conditions ayant conduit à cette situation n’existent plus aujourd’hui. Du moins, je l’espère. Au-delà des activités existantes, il faudra fouiller le passé industriel de la zone. »
Au 336 avenue Denfert-Rochereau, cet héritage toxique revêt la forme d’une friche grande comme cinq terrains de football. Jusqu’aux années 1980, une usine de la Compagnie du Phospho-Guano y fabriquait des engrais phosphatés. Cette sorte de fertilisant est aujourd’hui au cœur du scandale sanitaire du cadmium, métal lourd classé cancérogène certain pour l’humain. Désormais, l’entrée principale d’antan est cadenassée et couverte de graffitis. Seul demeure le squelette d’une voie ferrée s’enfonçant dans l’herbe, sous laquelle de grandes quantités de matériaux sont enfouies. Arsenic, plomb, cuivre, nickel… Le nouveau propriétaire a abandonné l’idée de dépolluer la zone.
« On se protégeait des brûlures en enfilant des toiles d’amiante »
Joël Péchereau travaillait, lui, au chantier naval. Il y est entré dès la majorité acquise, et ne l’a plus quitté jusqu’au baisser de rideau. L’ancien délégué syndical de la CGT se remémore l’air opaque des ateliers, où personne ne voyait à plus de 10 mètres. « Si des soudeurs bossaient à l’étage supérieur de l’échafaudage, on se protégeait des brûlures en enfilant des toiles d’amiante à même nos têtes. » Il en est persuadé : les patrons, depuis condamnés pour « faute inexcusable », connaissaient le danger mais n’ont rien fait. Et ce fut l’hécatombe.

Bientôt octogénaire « mais toujours vaillant », le retraité tient chaque mardi, avec une poignée de camarades, une permanence d’aide aux victimes de ce matériau toxique. « Zut… Vous vous souvenez de la monitrice d’auto-école, lance-t-il à la petite assemblée. En quelle année est-elle morte ? » Victime d’un mésothéliome — l’un des cancers déclenchés par l’inhalation des fibres d’amiante —, elle n’avait pourtant jamais mis un pied dans l’industrie navale. « Une enquête a été menée, et le lien a fini par être établi. » Entre midi et deux, l’instructrice donnait des leçons de conduite aux ouvriers. « Les gars grimpaient dans la voiture avec leurs bleus couverts de poussière. Ce détail lui a été fatal. »
Deux ans de placard
Face à ces hypothèses dérangeantes, certains élus semblent avoir opté pour une stratégie d’évitement. Et celle-ci s’est d’abord matérialisée par un silence interminable. Publiée le 17 juillet 2023, l’étude au cœur de l’affaire est restée au placard durant deux ans et demi. Des délais que le vice-président de l’agglomération chargé du dossier, Marc Maigné, assume : « Ça peut paraître long mais ce sujet est très compliqué à instruire, dit-il à Reporterre. Nous avons tenu dans ce laps de temps quinze réunions de travail. Tous les acteurs concernés ont été informés dès le début. »
Du côté de l’Hôtel de ville, l’édile de centre gauche esquisse cependant un tout autre scénario : « Ni moi ni le précédent maire de La Rochelle n’étions au courant de cette publication, assure Thibaut Guiraud. Elle m’est revenue aux oreilles pour la première fois il y a quelques mois par des bruits de couloir. Tout ceci est resté très nébuleux. »

Médusé, Franck Rinchet-Girollet secoue la tête : « Comment peut-il dire qu’il ne savait pas ? Sa commune est la première concernée. Faut arrêter de nous prendre pour des lapins de six semaines. » Porte-parole de l’association Santé Avenir Environnement, il pianote sur son téléphone en quête d’archives attestant ses propos. « Bingo ! » Sur l’écran esquinté du militant, aussi collaborateur parlementaire du député écologiste Benoît Biteau, s’affiche un document de travail daté du 25 juin 2023… mentionnant la participation de la mairie. À ses yeux, l’affaire est devenue si anxiogène que la municipalité en a perdu pied.
L’affaire des potagers
À l’aube du mois de décembre, Céline Jacob, conseillère municipale de la majorité, s’est elle aussi empêtrée dans une gestion hasardeuse du dossier. Ce, en déconseillant « formellement » aux habitants des quartiers de la zone rouge de cultiver des potagers en pleine terre. « Cette déclaration m’a atterrée, lâche Émilienne. J’ai cultivé mes légumes des années durant dans la parcelle au bout du chemin. Aucun élu ne m’a jamais averti du moindre danger. »
Une fois encore, l’embarras est palpable dans le cabinet du maire. L’édile diagonalise la feuille tendue un instant plus tôt par sa collaboratrice pour en extraire quelques éléments de langage. « Céline Jacob a sorti une bombe, finit-il par dire, brisant le silence. Elle aurait dû dire qu’elle ne savait pas. Il s’agit là d’une erreur d’appréciation malheureuse d’une élue méconnaissant le sujet. » Il omet en revanche de préciser que lui-même avait tenu de semblables propos à la presse le même jour.

Enseignant retraité, Errol laboure son carré de terre à la pioche. Ici, aux jardins familiaux de Vaugouin, ces péripéties politiques angoissent autant qu’elles agacent : « Sommes-nous dans le fantasme ou bien faut-il vraiment s’alarmer ? Seuls des éléments scientifiques peuvent nous éclairer. Malheureusement, j’ai le sentiment que la mairie en manque terriblement. » Et d’ajouter : « Certains d’entre nous cultivent ces terres depuis trente ans. On a le droit d’être informés. »

« L’État n’a pas bougé le petit doigt »
Père d’un petit garçon en rémission, Franck Rinchet-Girollet refuse toutefois de coller sur le dos de la mairie l’entièreté des responsabilités. Et pour cause : l’ancien chauffeur de bus a participé à faire éclater l’affaire des cancers pédiatriques de la plaine d’Aulnis, à quelques encablures de La Rochelle. Ce, grâce aux financements associatifs et des collectivités locales : « L’État, lui, n’a pas bougé le petit doigt. Et bis repetita aujourd’hui. »
La politique de santé publique relève pourtant de sa compétence et est censée être pilotée par les agences régionales de santé (ARS), elles-mêmes sous la tutelle du ministère. « Leur méthodologie consiste à se pointer aux réunions pour appeler à plus de prévention antitabagisme. Rien d’autre, s’offusque le porte-parole. Ces services sont en rupture totale avec la réalité. À chaque fois, c’est le même cirque. Nous sommes obligés d’assurer le travail à leur place. »

Et celui-ci s’annonce colossal. À commencer par la thèse de médecine devant débuter ces prochains mois pour lever le voile sur ce cluster de l’ouest rochelais. Objectif : éplucher les dossiers anonymisés des patients concernés pour tenter d’y déceler des similitudes, notamment dans les antécédents professionnels. Un travail, une fois de plus, financé par la Ligue contre le cancer et l’agglomération.
Une chose est sûre : cette mobilisation citoyenne a offert en Charente-Maritime une photographie fine de l’incidence de cancers. « Une véritable chance », aux yeux du professeur de biochimie retraité, Jean-Marie Piot. Bénévole à la Ligue contre le cancer, il regrette que pareilles dispositions n’aient été prises ailleurs en France. « Si l’on dupliquait ce travail aux quatre coins du territoire, nous aurions de sacrées surprises. Je suis persuadé qu’il y a des tas d’autres foyers dont on ignore encore l’existence. »
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