« On ne discutera plus jamais » : entre pro et antimégabassines, un débat s’achève par des jets d’œufs
| Par Gilles Caprais
Organisée par les opposants aux six projets de mégabassines en Charente-Maritime, une réunion publique a tourné au dialogue de sourds mardi 27 janvier, à Saint-Jean-d’Angély. Entre les deux camps, le conflit s’est cristallisé sur les ressources déclinantes en eau.
Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime).–Une vingtaine de gendarmes se sont postés autour de la salle Aliénor-d’Aquitaine, à Saint-Jean-d’Angély, mardi 27 janvier. Leur présence va se révéler utile. À l’intérieur, les tensions se limitent pour l’heure à une division spatiale.
Devant, assis·es près de l’estrade, près de 150 sympathisant·es des organisations écologistes antimégabassines. Au fond, debout, bras croisés, une cinquantaine d’agriculteurs de l’Association syndicale autorisée (ASA) Boutonne. Venus sans autre étiquette – seul un d’entre eux porte la casquette jaune de la Coordination rurale –, ces agriculteurs irrigants sont les futurs utilisateurs des six « réserves de substitution » qui doivent être construites dans le bassin de la Boutonne, en Charente-Maritime.
« Les volumes prélevables pour l’irrigation vont bien au-delà des limites recommandées par la science », lance Pascal Biteau, président de SOS Rivières et environnement. Ignorant les cris venus du fond de la salle, l’ancien agriculteur en appelle à la mémoire de ses confrères les plus âgés. « Des étiages très sévères, il y en a toujours eu. Mais des assecs [des lits de rivière sans eau – ndlr], on n’en voyait jamais avant les années 1980 », décennie de fort développement de la culture du maïs irrigué.

Réunion publique organisée par les opposants aux six projets de mégabassines en Charente-Maritime, à Saint-Jean-d’Angély, le 27 janvier 2026. © Photo Gilles Caprais pour Mediapart
Au 15 août 2025, sur les 1 400 kilomètres de cours d’eau observés en Charente-Maritime, 752 kilomètres étaient à l’état d’assec ou de rupture d’écoulement, une catastrophe pour la biodiversité. Dans ces conditions, en plus de l’arrosage estival, le remplissage hivernal des mégabassines par pompage dans les nappes phréatiques constitue plus que jamais une « grave rupture dans le grand cycle de l’eau »,estime Pascal Biteau. Nouveaux hurlements. « Vous essayez de faire peur aux gens ! On ne va pas manquer d’eau. La quantité d’eau sur cette planète, elle existe depuis des milliers d’années », assure un agriculteur d’une cinquantaine d’années.
Inquiétudes communes, réponses divergentes
Le nouveau modèle agricole doit aussi reposer sur le reméandrage des cours d’eau, quelques décennies après leur rectification pour les besoins de l’agriculture mécanisée. En serpentant à nouveau, l’eau s’infiltre mieux dans les terres, sa course vers l’aval est freinée. Bruno Pommier, agriculteur et maire de Rives-de-Boutonne, se félicite d’avoir empêché un projet de ce genre. « J’ai refusé que cela se fasse. J’ai permis d’économiser 300 000 euros, et la Brédoire est toujours en eau. On a de petits barrages qui fonctionnent bien, et aujourd’hui on veut les détruire pour dire qu’il n’y a plus d’eau dans les rivières et que c’est de la faute aux paysans. Eh ben, je dis merde ! », sous les hourras de l’arrière-salle.
Le céréalier Luc Servant, ancien président de la chambre régionale d’agriculture (affilié FNSEA), ne conteste pas le manque d’eau. « En Nouvelle-Aquitaine, la production a diminué de 14 % en douze ans à cause du changement climatique, à cause du manque d’eau. » Mais il continue de juger les mégabassines bénéfiques. « Si on doit prélever moins d’eau l’été, qu’on nous laisse la possibilité d’en stocker l’hiver. » Surtout, Luc Servant s’interroge sur « la place » de l’agriculture française. « On importe de plus en plus de fruits et légumes venant du Maroc, d’Israël, du Kenya, des pays qui ont moins d’eau que nous ! On a un souci de souveraineté alimentaire. » Plusieurs de ses confrères s’insurgent contre le Mercosur. « On est tous contre le Mercosur !, répond un homme au troisième rang. Si on ne sort pas du libre-échange, si on ne réoriente pas la PAC [la politique agricole commune de l’Union européenne – ndlr], on ne s’en sortira pas ! »
Olivier Melin, directeur de la coopérative agricole de Tonnay-Boutonne, expose les contraintes des producteurs de maïs. « On s’engage sur des volumes auprès des industriels transformateurs. On a déjà fait des efforts sur l’irrigation, mais elle reste un moyen de sécuriser ces volumes. Si on a une année sèche, si on ne peut plus fournir nos clients, on perd le contrat ! » Un autre céréalier s’impatiente. « Si ça ne vous convient pas, donnez-nous un vrai système où un agriculteur peut gagner sa vie dignement ! »
« On n’est pas à Sainte-Soline »
« Il faut que l’on aille ensemble vers un changement des pratiques agricoles », répond l’hydrogéologue Anne-Morwenn Pastier. La porte-parole du collectif Bassines non merci 86 défend une agriculture peu consommatrice d’eau et de pesticides, davantage pourvoyeuse d’emplois que les immenses cultures mécanisées – le maraîchage plutôt que le maïs, en somme. Elle souligne les impasses du modèle économique dominant, qui ne feront que s’amplifier au fur et à mesure du changement climatique. « Sans changement de modèle, la dégradation des milieux naturels entraînera des pertes économiques encore plus élevées. » Un nouvel acte d’intimidation envers un militant écologiste
Le domicile de Pascal Biteau, président de l’association SOS Rivières et environnement, figure des mobilisations écologistes locales, a été ciblé dans la nuit de lundi à mardi, juste avant la réunion publique. Les valves des quatre pneus de sa voiture ont été sectionnées. Une serre agricole a été lacérée. Des barrières ont été démontées.
C’est la seconde fois que son domicile est pris pour cible. « La dernière fois, je les avais vus, donc on avait juste eu quelques mots, une altercation. C’est extrêmement violent, je vous le jure. C’est dur, mais je reste combatif », a réagi Pascal Biteau, qui entend déposer une plainte.
Les gendarmes ont effectué des constatations à son domicile. « Une procédure est en cours, diligentée par la compagnie de gendarmerie de Saint-Jean-d’Angély », indique le procureur de la République de Saintes, Benjamin Alla.
Non revendiqué, cet acte d’intimidation envers un militant écologiste de Charente-Maritime est le dernier d’une liste qui prend de l’ampleur. Le 11 décembre 2025, la Coordination rurale 17 avait multiplié les cibles et vandalisé la permanence du député écologiste Benoît Biteau (déjà dégradée en décembre 2024) et le siège national de la Ligue de protection des oiseaux (LPO). En mars 2023, le domicile du président de Nature environnement 17 avait notamment été visé par des jets de pierres.Lire la suite
« Oui ça coûte cher, les réserves, surtout quand vous les détruisez ! », réplique un agriculteur. Au mois de juillet, quatre mégabassines avaient été simultanément vandalisées, leurs bâches lacérées au cutter, ainsi rendues inutilisables. Un autre homme avertit les militants écologistes. « On n’est pas dans les Deux-Sèvres ici ! On n’est pas à Sainte-Soline ! »

Pascal Biteau, président de SOS Rivières et environnement. © Photo Gilles Caprais pour Mediapart
« La vitesse d’écoulement de l’eau, c’est un vrai problème », insiste Pascal Biteau. Il pointe du doigt l’artificialisation des sols, mais aussi les pratiques agricoles qui conduisent à un fort drainage. « Si on refuse de regarder la situation dans son ensemble, on n’y arrivera pas ! Prenons date pour travailler ensemble ! »
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La réunion s’achève. Des jets d’œufs partent des rangs des agriculteurs, qui sortent ensuite de la salle pour se positionner devant l’entrée. La gendarmerie retient les autres participant·es quelques minutes, par mesure de sécurité, avant de les exfiltrer au compte-goutte par le côté de la salle. La division de l’espace est encore accentuée, comme celle des esprits.
Julien Chenin rejette immédiatement l’invitation. Le président de l’ASA Boutonne s’en tient à l’autorisation de construction des mégabassines, définitivement validée par le Conseil d’État le 30 avril. « Maintenant, c’est terminé. Vous avez tout perdu. On ne se remettra plus jamais autour d’une table, on ne discutera plus jamais. Maintenant, il reste une seule question. Quand est-ce que vous allez arrêter de nous casser les couilles ? »