« L’industrie des OGM repose sur une économie singulière, celle de la promesse éternellement renouvelée »
Chronique
Les avantages vantés par les promoteurs des nouvelles techniques génomiques ressemblent fort à ceux déjà mis en avant il y a trente ans, lors de l’introduction des premiers OGM, observe, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 15h24 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/25/l-industrie-des-ogm-repose-sur-une-economie-singuliere-celle-de-la-promesse-eternellement-renouvelee_6664002_3232.html
En 1996, la première génération de semences génétiquement modifiées faisait son apparition dans les champs d’Amérique du Nord, laissant l’Union européenne (UE) plutôt sceptique face aux promesses de l’industrie. Trois décennies plus tard, l’UE a changé et s’apprête à ouvrir grand la porte à de « nouveaux OGM » – des plantes issues des « nouvelles techniques génomiques » (NGT). Celles-ci pourraient entrer sur le marché sans évaluation des risques environnementaux ou sanitaires, sans traçabilité, sans étiquetage pour les consommateurs, sans dispositif de coexistence avec les cultures classiques.
Mercredi 28 janvier, la commission environnement du Parlement européen doit ratifier, ou non, les termes de cette dérégulation. Les eurodéputés prendront ce jour-là une décision lourde de conséquences qui déterminera dans une certaine mesure l’avenir de l’agriculture sur le Vieux Continent, avec des effets en cascade sur les systèmes alimentaires, la taille des exploitations, les paysages, la biodiversité, la qualité de l’eau, etc.
Les promoteurs de ces nouvelles technologies font miroiter une réduction des intrants, de meilleurs rendements, l’adaptation des cultures aux températures élevées, aux sécheresses, aux pathogènes, etc. Mais il y a là comme un air de déjà-vu : à la fin des années 1990, les mêmes arguments, parfois aux mots près, étaient mis en avant par les promoteurs des premières générations d’OGM.
Trente ans plus tard, ce que les OGM ont fait à l’agriculture américaine – qui les a largement adoptés – est à l’inverse. Dans un rapport de 2016, l’Académie des sciences américaine reconnaissait n’avoir aucune preuve d’un effet positif sur les rendements à partir des données nationales. Ont-ils permis de réduire l’usage des pesticides ? Les chiffres sont cruels. Depuis l’adoption des OGM, la dépendance de l’agriculture américaine aux herbicides a explosé. Outre-Atlantique, les exploitants épandent chaque année quelque 136 000 tonnes de glyphosate, soit environ dix fois plus qu’en 1995. Sans compter les anciennes molécules qui reviennent en grâce, pour cause d’apparition de mauvaises herbes résistantes.
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De plus, en dépit du développement des OGM dits « Bt », qui sécrètent une toxine naturelle contre les ravageurs, les usages d’insecticides de synthèse toujours plus puissants n’ont pas faibli. Au contraire. La « charge toxique » de l’agriculture américaine pour les pollinisateurs s’est envolée dans des proportions inimaginables : selon des travaux publiés en 2019 dans la revue PLoS One, elle a été multipliée par quarante-huit entre 1992 et 2014. Traduction : là où l’agriculture américaine tuait une seule abeille en 1992, elle en tuait près d’une cinquantaine vingt ans plus tard. Les OGM n’ont pas rendu l’agriculture plus vertueuse ou moins toxique, ils ont contribué à l’extension des parcelles, à l’industrialisation des pratiques, à la réduction de l’emploi agricole, à une dépendance toujours plus forte des exploitations aux firmes semencières et chimiques (souvent les mêmes).
L’industrie des biotechnologies végétales repose donc sur une économie singulière, celle de la promesse éternellement renouvelée. Certes, le potentiel d’innovation des NGT est très vaste et de nombreux projets sont actuellement en développement. Mais la question n’est pas tant de savoir ce que pourraient faire ces technologies. Elle est de savoir ce que les entreprises qui les développent ont intérêt à leur faire faire.
« Culture-robot »
Une étude passée inaperçue, publiée dans la revue Cell à l’automne 2025 et dénichée par l’organisation allemande TestBiotech, donne toute l’étendue des possibilités : des scientifiques chinois ont utilisé les NGT pour modifier la physiologie des organes reproducteurs de plants de tomate – c’est-à-dire la morphologie des fleurs –, avec pour objectif de les rendre « pollinisables » par un robot de leur invention. « Nous avons développé une stratégie de coconception “culture-robot” chez la tomate, combinant l’édition du génome et des robots basés sur l’intelligence artificielle », annoncent les auteurs.
Pour l’heure, l’objectif est de faciliter la sélection variétale grâce à la pollinisation croisée. « Nous avons généré des lignées mâles stériles portant des fleurs à stigmates exsertes [sortant de la corolle], puis entraîné un robot mobile à reconnaître et à polliniser automatiquement ces stigmates », précisent les chercheurs.
Ils sont loin d’être les seuls à travailler sur de telles applications des NGT. TestBiotech a identifié une centaine de travaux sur leur potentiel de modification de la floraison des plantes cultivées. De même que plusieurs brevets déposés par Monsanto (Bayer), Pairwise, Pioneer (Corteva) ou encore Syngenta (ChemChina), revendiquant des techniques d’édition génomique destinées à altérer la floraison ou les organes reproducteurs d’une longue liste de cultures (maïs, coton, soja, etc.).
Or, comme le rappelle l’organisation allemande, le transfert de tels traits vers des plantes sauvages pourrait avoir des effets considérables sur les insectes pollinisateurs – ou ce qu’il en reste. TestBiotech rappelle qu’en l’état du texte qui sera voté le 28 janvier, l’autorisation de telles cultures ne nécessiterait aucune évaluation des risques. Impossible en outre, à la lecture des travaux publiés par Cell, de ne pas imaginer d’autres applications à de telles modifications de la morphologie des fleurs, destinées à les apparier avec des machines. Pour répondre à l’écroulement des populations d’insectes pollinisateurs, il devient envisageable, grâce aux NGT, d’imaginer le remplacement des abeilles et des papillons par de la robotique et de l’intelligence artificielle. Nul ne sait si une telle dystopie verra le jour, mais il est désormais acquis qu’elle relève de l’ordre des choses possibles.
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