Dans les allées du plus grand salon de France consacré à l’eau, des élus inquiets des projets du gouvernement
Des milliers d’élus, industriels et spécialistes de l’eau se sont retrouvés pendant deux jours à Rennes quelques jours après les déclarations du gouvernement qui a annoncé un moratoire sur l’intégralité des « décisions relatives aux questions de la politique de l’eau ».
Par Léa Sanchez (Rennes [Ille-et-Vilaine], envoyée spéciale)Publié le 23 janvier 2026 à 11h00, modifié le 23 janvier 2026 à 15h48 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/01/23/dans-les-allees-du-plus-grand-salon-de-france-consacre-a-l-eau-des-elus-inquiets-des-projets-du-gouvernement_6663786_3244.html

« Dans l’eau, des poissons, pas des poisons. » La banderole brandie par Michel Besnard, mercredi 21 janvier, lors de sa prise de parole sur la scène principale du Carrefour des gestions locales de l’eau au parc des expositions de Rennes (Ille-et-Vilaine), le plus grand salon de France consacré à l’eau, donne le ton.
Profitant de la présence de plusieurs milliers d’élus, industriels et spécialistes de l’eau réunis pendant deux jours, le retraité, représentant du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, est venu faire part de son amertume. Aux côtés de militants d’organisations comme la Confédération paysanne, il dénonce le « moratoire » annoncé par le premier ministre huit jours plus tôt sur l’intégralité des « décisions relatives aux questions de la politique de l’eau ». Une décision qui entraîne, selon M. Besnard, un « bafouement de la démocratie locale », notamment dans le bassin de la Vilaine.
En réponse aux manifestations des agriculteurs, Sébastien Lecornu a choisi de cibler les normes environnementales, annonçant vouloir « faire évoluer » le cadre de la directive européenne sur les nitrates qui encadre l’épandage d’azote, mais aussi préparer un projet de loi agricole d’urgence, dont l’eau sera l’une des « priorités ». Le texte pourrait par exemple faire évoluer la représentation agricole dans les instances locales de l’eau.
« On est déjà en retard »
Dans les allées bondées du salon, où se tiennent notamment des conférences sur la protection des captages ou sur la restauration des milieux humides, de nombreux élus font part de leurs craintes de faire les frais des crispations nationales. Les déclarations de M. Lecornu « donnent l’impression que le gouvernement cède sur les questions environnementales alors que celles-ci rattrapent de toute façon la politique française », estime Michel Demolder.
Maire communiste de Pont-Péan (Ille-et-Vilaine), il préside la commission locale qui planche depuis des années sur la révision du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau du bassin (SAGE) de la Vilaine. Ce document, issu de concertations locales, interdit entre autres d’utiliser des herbicides sur les parcelles de maïs sensibles au ruissellement et à l’érosion à proximité des points de captage d’eau potable d’ici à 2029. Son adoption, déjà retardée en raison de pressions de la FNSEA et de la Coordination rurale, est ajournée du fait du moratoire.
Au-delà du cas du SAGE Vilaine, certains élus et collectivités redoutent de voir le moratoire mettre en péril les travaux menés à l’échelle locale pour préserver la ressource. Les décisions relatives à la politique de l’eau sont en effet prorogées jusqu’à l’inscription en conseil des ministres du projet de loi d’urgence agricole, annoncée pour mars. Sur le plan de la gestion quantitative de l’eau, la suspension est plus longue encore : elle court jusqu’au moins septembre. Or, les élections municipales, prévues en mars, vont rebattre les cartes de la démocratie de l’eau : de nouveaux élus vont être intégrés dans les instances locales.
« Il va falloir qu’ils se réapproprient tout ce qui a été déjà fait : les compromis qui ont pu être passés, les renoncements de certains, les points de blocage des autres », observe Régis Taisne depuis le stand de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR), dont il est le chef du département cycle de l’eau. « Le risque, c’est qu’on reparte non pas sur ce qui devait être signé au mois de janvier, mais sur un nouveau débat. Or, sur les problématiques de dérèglement climatique comme de pollution de l’eau, on est déjà en retard. »
« L’eau potable doit rester la priorité »
Guy Pennec, vice-président socialiste de Morlaix Communauté (Finistère), ne se dit pas opposé au moratoire « pour réfléchir et rebondir », tant qu’il ne s’agit pas de « tout effacer d’un coup d’éponge ». Ce sont surtout les inconnues sur le contenu de la proposition de loi qui l’inquiètent : « Le vrai problème, c’est la rémunération des producteurs. Mais je crains que soit abandonné tout le travail qui a été fait par le passé », par exemple sur les pesticides.
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De nombreux élus se disent inquiets que le texte à venir soit une nouvelle « loi Duplomb » sur les contraintes agricoles et qu’il entraîne de nouveaux reculs environnementaux. « L’eau potable doit rester la priorité », insiste Alain Bellamy, vice-président de Chartres Métropole (sans étiquette).
D’autant qu’« abaisser les contraintes réglementaires peut ajouter des contraintes à la production d’eau potable », prévient Frédy Poirier, le vice-président de la communauté d’agglomération Grand Poitiers (sans étiquette). C’est aussi accroître, dans nombre de territoires, les dépenses de traitement de l’eau – alors que le financement du secteur est en grande partie porté par les ménages. « Au bout du bout, l’eau qu’on distribue doit être potable », relève M. Poirier.