Le gouvernement planche sur la création de « prisons-hôpitaux »
Quentin Haroche | 22 Janvier 2026
Ces établissements d’un nouveau genre devraient accueillir des prisonniers dangereux atteints de troubles psychiatriques.
Ces dernières années, plusieurs études ont mis en lumière l’incidence extrêmement élevée des troubles psychiatriques parmi les prisonniers français. Selon une étude de 2023 menée par le ministère de la Santé, à leur sortie de prison, deux tiers des prisonniers présentent des troubles psychiatriques ou une addiction, dont un tiers qui souffre de troubles anxieux ou dépressifs et 10 % d’un syndrome psychotique. Pour prendre en charge ces sujets atteints de troubles psychiatriques toujours plus nombreux, le gouvernement pense avoir trouvé la solution : créer des prisons-hôpitaux.
Ce mardi, le ministère de la Justice et le ministère de la Santé ont en effet fait savoir à la presse qu’ils travaillaient à l’élaboration de ces établissements pénitentiaires d’un nouveau genre. Ces centres de détention accueilleraient des prisonniers ayant un trouble psychiatrique les rendant dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Ils seraient encadrés par un personnel pénitentiaire spécialement formé et pris en charge par des professionnels de santé.
Une décision saluée par les agents pénitentiaires…
Les deux ministères, qui travaillent main dans la main sur ce projet, ont pour objectif d’ouvrir un premier établissement de ce type cette année et auraient déjà établi une liste de 700 à 800 prisonniers malades psychiatriques et dangereux qui pourraient intégrer ces établissements. « Quand ils ouvrent les portes des cellules, les surveillants ne savent pas toujours ce qui les attend : il en va de la sécurité des détenus eux-mêmes, comme de celle des agents pénitentiaires » explique le ministère de la Justice.
La France a longtemps disposé de prisons-hôpitaux, où soins et application de la peine étaient intimement liés. La loi de 1994 a mis un terme à ces établissements, en posant le principe que les prisonniers ont le droit (en théorie) à la même prise en charge que la population générale et que les soins des prisonniers relèvent du service public hospitalier et non de l’administration pénitentiaire. Depuis, les prisonniers atteints de troubles psychiatriques graves doivent en principe être pris en charge à l’hôpital, dans des unités spécialisées appelées « unité hospitalière spécialement aménagée » (UHSA).
Le retour des prisons-hôpitaux est diversement apprécié dans le monde pénitentiaire. Du côté des agents, dont le syndicat Ufap-Unsa Justice a toujours regretté la disparition de ces établissements, la décision du gouvernement constitue « une victoire » qui signe « la fin de la prison fourre-tout ». « Pendant trop longtemps, l’État a utilisé la prison comme le réceptacle de toutes les défaillances de la société » commente le syndicat dans un communiqué publié ce mardi. « Pendant trente ans, nous avons vu nos personnels devenir, malgré eux, des infirmiers de fortune face à des pathologies lourdes et être des cibles désignées face à des détenus borderline et décomplexés » poursuit le syndicat, qui demande la généralisation rapide du dispositif des prisons-hôpitaux sur tout le territoire.
…mais critiquée par les psychiatres *
Du côté des psychiatres, on se montre en revanche beaucoup plus circonspect face à ce projet. « Ce n’est absolument pas une bonne idée » commente ce mercredi le Dr Pascale Grivalli, présidente de l’association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (ASPMP). « Dans un lieu de privation de liberté, il faut être indépendant pour soigner, parce que le soin, c’est justement remettre les personnes dans le mouvement de la vie ». Selon elle, le véritable problème de la psychiatrie carcérale ne tient pas à sa structure, mais au manque de moyens humains et financiers face à la surpopulation carcérale. « Il n’y a pas besoin de construire des “prisons-hôpitaux” quand tous les dispositifs existent déjà. Mais il faut une volonté politique et des moyens pour les faire fonctionner » plaide la psychiatre. Les professionnels de santé « sont en grande difficulté et ne peuvent plus travailler correctement » poursuit-elle.
La décision du gouvernement de recréer des prisons-hôpitaux intervient alors que nos prisons font face à une surpopulation croissante. La France compte plus de 86 000 prisonniers (+ 25 % en huit ans) pour seulement environ 64 000 places, soit un taux d’occupation des prisons de plus de 135 %. Ce jeudi, le Conseil de l’Europe a de nouveau dénoncé les conditions d’incarcération en France, qualifiant les prisons françaises d’ «entrepôts humains ».
*Geneviève Henault (Psychiatre publique)
On ne peut pas demander aux médecins d’être complices de la dérive sécuritaire du gouvernement
A lire, cette interview de Pascale Giravalli. Elle montre d’abord la grande confusion induite entre maladie mentale et violence, qui pourrait tenter certains politiques à considérer psychiatrisable tout comportement problématique au sein de la prison.
Elle décrit aussi les conditions dans lesquelles les détenu·es ont accès (ou pas) aux soins psychiatriques en prison : ❝ On nous demande de consulter des patients menottés ou entravés aux pieds, avec des surveillants présents dans la salle ❞ et la fragilisation extrême du secret médical : ❝ des agents exigent des diagnostics pour justifier – ou refuser – une extraction vers l’hôpital. Si nous ne cédons pas, ils ne nous amènent tout simplement plus les patients à l’unité sanitaire, nous enjoignant d’aller les voir en cellule. C’est une entrave majeure à l’accès aux soins et à la dignité. ❞
Elle conclut enfin par l’évidence, martelée par les acteurs du soin : plus la psychiatrie publique s’effondre et se trouve dans l’incapacité d’assumer prévention et soins, plus les prisons se remplissent – quasi mécaniquement – de personnes souffrant de maladies psychiatriques.