Baisse de la natalité en France : « Il se peut que l’on vive une période de changement social très rapide et très genré »
Chronique
Pauline GrosjeanProfesseure d’économie
La chute du nombre de naissances est à mettre en relation avec la « divergence des genres » entre des jeunes femmes de plus en plus progressistes et des jeunes hommes de plus en plus conservateurs, constate l’économiste Pauline Grosjean, dans sa chronique.
Le nombre de naissances a continué de chuter en France en 2025. Le taux de fécondité, à 1,56 par femme, est au plus bas depuis 1918. Il est vrai, la plupart de nos voisins font pire, et la France conserve son rang – très relatif – de championne de la natalité. Cette baisse est un phénomène universel et de long terme, dont les explications varient au cours du temps.
La phase initiale, la plus étudiée, est celle de la transition démographique, avec le passage d’un régime de forte mortalité et fécondité à un régime de faible mortalité et fécondité. La France a déjà fait exception, ayant amorcé sa transition démographique au XVIIIe siècle, avant les autres pays. Sans cette transition précoce, estiment certains économistes, la population française s’élèverait aujourd’hui à 250 millions.
Comment alors expliquer que la France – qui avait l’un des taux de fécondité les plus bas au début du XXe siècle – fasse ensuite figure de championne européenne de la natalité ? Prix Nobel d’économie 2023, Claudia Goldin explique cela par la vitesse de la croissance pendant les « trente glorieuses », qui fut plus faible dans l’Hexagone que chez ses voisins, dans son étude Babies and the macroeconomy (« les bébés et la macroéconomie », Economica, 2025, non traduit). Les pays qui ont la natalité la plus faible aujourd’hui (Italie, Espagne, Corée du Sud, Japon, avec des taux oscillant entre 0,7 pour la Corée du Sud et 1,2 pour l’Italie) ont tous en commun une croissance économique très rapide dans l’après-guerre. Le changement social ne suivit pas, ce qui créa, selon l’économiste, un conflit culturel et une guerre des sexes.
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Attrait de l’extrême droite
La croissance et les opportunités qu’elle offre en matière d’éducation et d’indépendance économique permettent aux femmes de s’émanciper du carcan domestique et patriarcal. Les hommes se montrent beaucoup moins enthousiastes quant à l’abandon des normes rigides de genre, dont ils sont les principaux bénéficiaires. Cette asymétrie entraîne le refus du mariage, de la maternité et de l’asservissement domestique. En Corée du Sud, par exemple, plus d’un tiers des femmes nées entre 1976 et 1985 n’a pas d’enfant.
Cette évolution permet de comprendre pourquoi la natalité est restée plutôt élevée en France dans l’après-guerre par rapport à ses voisins, en raison de sa croissance économique plus lente qui a permis d’éviter un conflit social brutal, mais cela ne permet pas d’expliquer la chute récente de la natalité, alors que la croissance économique française demeure atone. Cependant, la clé du raisonnement ne réside pas dans la vitesse de la croissance économique, mais dans le différentiel entre conditions économiques et normes sociales de genre. Or, il se peut que l’on vive aujourd’hui une période de changement social très rapide et très genré.
La « divergence des genres » entre des femmes de plus en plus progressistes et des hommes de plus en plus conservateurs a d’ailleurs fait la une de nombreux médias internationaux. Aux Etats-Unis, en 2024, le vote pour le candidat républicain, Donald Trump, fut majoritaire parmi les hommes de 18 ans à 29 ans, alors que les jeunes sont traditionnellement démocrates et que les femmes du même âge ont voté majoritairement pour Kamala Harris, élargissant un écart historique entre le vote suivant le genre au sein d’une même génération.
En France aussi, l’écart se creuse dans les préférences politiques des jeunes hommes et des jeunes femmes, particulièrement chez les très jeunes. Ainsi, l’attrait de l’extrême droite chez des jeunes est très prononcé chez les garçons. Selon un sondage Ipsos dans le cadre des élections européennes de 2024, 49 % des hommes de 18-19 ans déclaraient leurs intentions de vote pour le Rassemblement national, contre 26 % des femmes du même âge, et entre 21 % et 34 % chez les hommes de 20-25 ans ; 22 % des femmes de 18-19 ans déclaraient leur intention de voter pour La France insoumise, en hausse de 8 points par rapport à leurs aînées de 24-25 ans. Les raisons profondes de cette divergence font débat et le rôle des réseaux sociaux et des influenceurs masculinistes est montré du doigt. De quoi alimenter les débats sur l’interdiction de ce ces réseaux aux plus jeunes.
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Pauline Grosjean est professeure d’économie à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (Australie)