Venezuela : quel serait le coût environnemental d’une reprise de la production de pétrole ?
L’exploitation du brut extra-lourd, situé dans la ceinture de l’Orénoque, est un processus particulièrement énergivore et les fuites de méthane, au très fort pouvoir de réchauffement, sont gigantesques dans les installations délabrées du pays.

« Nous allons extraire des quantités de pétrole comme peu de gens en ont vu. » Devant les patrons des compagnies pétrolières américaines, réunis à la Maison Blanche, le 9 janvier, Donald Trump a clairement affirmé ses ambitions concernant le Venezuela, après en avoir enlevé le président, Nicolas Maduro. A première vue, cette volonté d’exploiter massivement les réserves du pays n’est pas une bonne nouvelle pour le climat.
Comme l’a reconnu le président américain lui-même, le pétrole vénézuélien est « probablement l’un des plus sales au monde ». Dans une étude publiée en mars 2025 dans The Review of Economic Studies, des chercheurs rappellent qu’il y a le « mauvais pétrole »… et le « pire pétrole ». « L’intensité carbone des gisements varie grandement, notamment en fonction de deux facteurs : si [le pétrole] est difficile à extraire et que le processus requiert beaucoup d’énergie, et si une quantité importante de méthane est brûlée ou relâchée directement dans l’atmosphère », explique Fanny Henriet, coautrice de l’étude et directrice de recherche au CNRS à l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille.
Les immenses gisements vénézuéliens, situés dans la ceinture de l’Orénoque, sont composés d’un pétrole extra-lourd, dense, visqueux et à forte teneur en soufre, bien plus complexe à exploiter que le pétrole conventionnel. Il faut, par exemple, pour faire remonter cet hydrocarbure à la surface, le chauffer ou réaliser des injections de vapeur, puis le diluer avec d’autres produits chimiques, des techniques énergivores, polluantes et coûteuses.
Le Venezuela a également un énorme problème de méthane, un gaz à effet de serre au pouvoir de réchauffement 80 fois plus puissant que le dioxyde de carbone (sur une période de vingt ans). Le pays est l’un de ceux qui pratiquent le plus le torchage, une technique consistant à brûler le gaz émis lors de l’extraction pétrolière. En outre, du gaz s’échappe également des infrastructures délabrées ou abandonnées. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’intensité méthane du secteur pétrogazier vénézuélien était la plus élevée au monde en 2024, et six fois supérieure à la moyenne mondiale. Des investissements américains pourraient toutefois permettre de moderniser les installations énergétiques et, éventuellement, de réduire les émissions de CO2 et de méthane.
Dégradation de la biodiversité
Exploiter davantage ces ressources irait donc nécessairement à rebours de la lutte contre le réchauffement. Selon une estimation réalisée par la société ClimatePartner pour le quotidien britannique The Guardian, une augmentation de la production de 500 000 barils par jour, d’ici à 2028, puis de 1,6 million entre 2035 et 2050, conduirait à consommer près de 13 % du budget carbone restant pour limiter le réchauffement sous 1,5 °C – un seuil franchi pour la première fois sur une période de trois ans, de 2023 à 2025.
« En prenant en compte les dimensions climatique et économique, nous montrons dans notre étude qu’il faudrait laisser 90 % des réserves de pétrole vénézuélien sous terre, contre 22 % de celles de l’Arabie saoudite, dans une trajectoire permettant d’atteindre zéro émission nette en 2050 », précise Fanny Henriet.
Lire aussi | Venezuela : le pétrole au centre des ambitions américaines
Les déversements de pétrole dans l’environnement seraient par ailleurs extrêmement fréquents au Venezuela, une autre conséquence du mauvais état des infrastructures. La compagnie nationale Petroleos de Venezuela SA a signalé 46 000 fuites entre 2010 et 2016, date à laquelle elle a cessé de documenter ces épisodes. Selon le New York Times, des chercheurs indépendants ont continué de recenser « des douzaines de déversements chaque mois », qui dégradent les mangroves, les coraux et le reste de la biodiversité. « La pollution pétrolière du lac Maracaibo a transformé cet écosystème autrefois florissant en une étendue d’eau fortement contaminée, recouverte de nappes de pétrole et de proliférations d’algues toxiques », décrivent des travaux publiés en octobre 2025.

Malgré ces éléments à charge, de nombreuses inconnues demeurent quant aux conséquences climatiques potentielles de cette possible prise de contrôle de l’or noir vénézuélien. D’abord, l’exploitation de ces gisements va-t-elle réellement s’accroître et, si oui, dans quelle mesure ? Les principaux dirigeants du secteur ne se sont pas, jusqu’ici, montrés particulièrement enthousiastes à l’idée d’investir des sommes colossales dans des installations vétustes, alors que le cadre réglementaire et politique est incertain et le marché pétrolier, excédentaire. « Les grandes compagnies pétrolières ne sont plus prêtes à s’engager coûte que coûte dans de nouveaux projets, ce qui constitue une rupture majeure, souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales. Elles ont pris conscience que l’horizon pétrolier était en train de se restreindre. »
Ainsi, si le pétrole vénézuélien venait à être davantage exploité, il faudrait également voir s’il se substituerait à d’autres réserves, ou s’il viendrait s’ajouter à la production mondiale – dont il représente aujourd’hui moins de 1 %.
Urgence à décarboner pour l’Europe
A ce stade, les experts soulignent surtout que la crise vénézuélienne devrait, pour les Européens, sonner comme un rappel de l’urgence à décarboner leurs économies pour gagner en souveraineté énergétique. La volonté américaine de mettre la main sur les ressources du Venezuela, mais aussi sur celles du Groenland ou d’autres pays de l’« hémisphère occidental », et potentiellement sur celles de l’Iran, met en exergue la vulnérabilité du Vieux Continent, soumis aux décisions imprévisibles et au bon vouloir des Etats-Unis de Donald Trump, ou d’autres grandes puissances, pour son approvisionnement.
L’Union européenne (UE) est l’une des grandes économies mondiales les plus dépendantes des importations de combustibles fossiles. Si les flux en provenance de la Russie ont diminué depuis le début de la guerre en Ukraine, l’UE reste liée de manière étroite à un petit nombre de fournisseurs, notamment aux Etats-Unis pour le pétrole et le gaz naturel liquéfié (GNL). Or, l’administration Trump ne cesse de montrer qu’elle peut utiliser l’énergie comme une arme. En juillet 2025 déjà, les Européens ont été contraints de s’engager à acheter 750 milliards de dollars (645 milliards d’euros) d’énergie en échange d’une baisse des droits de douane. A l’inverse, le président américain pourrait décider de couper le robinet du GNL, par mesure de rétorsion.
« Donald Trump est dans une logique d’impérialisme agressif sur les énergies fossiles qui vise à entretenir notre dépendance », insiste Phuc-Vinh Nguyen, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors. « Nous ne pouvons pas faire reposer la stabilité de nos sociétés sur les Etats-Unis, la Russie ou le Moyen-Orient, souligne aussi Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières. Si nous ne décarbonons pas, nous nous condamnons à la vassalisation. C’est une question de sécurité collective, en plus d’être un enjeu climatique. »
Lire aussi l’analyse | Pétrole au Venezuela : relancer l’industrie, un pari risqué au coût colossal
Les crises actuelles pourraient-elles, par ricochet, conduire à accélérer les efforts européens en faveur de la transition ? Dans un contexte économique et budgétaire contraint, telle ne semble pas être la priorité à Bruxelles. La polarisation entre les Etats-Unis et la Chine – aujourd’hui le premier importateur de pétrole vénézuélien – continue, en revanche, de s’accentuer, les premiers étant prêts à tout pour défendre les hydrocarbures, quand la seconde mise sur l’électrification et les technologies propres.
Pourquoi les réserves pétrolières du Venezuela ne sont sans doute pas « les plus importantes du monde »
Si le pays sud-américain possède bien des ressources gigantesques dans son sous-sol, des critères technologiques et économiques déterminent dans quelle proportion elles pourront être exploitées de manière rentable.

Les réserves pétrolières du Venezuela sont les plus importantes du monde. Depuis que les Etats-Unis ont annoncé vouloir en prendre le contrôle, après l’enlèvement du président Nicolas Maduro, le 3 janvier, cette affirmation a été largement répétée. Et pour cause : elle émane notamment de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP, dont le Venezuela fait partie) et de l’Agence américaine d’information sur l’énergie. Ces sources-clés indiquent que le Venezuela est assis sur quelque 300 milliards de barils de « réserves prouvées », soit un peu plus que celles de l’Arabie saoudite.
Pourtant, cette affirmation fait débat parmi les experts. Rystad Energy notamment, l’une des principales agences d’intelligence économique sur le sujet, considère que les réserves du Venezuela sont largement surestimées. Selon des documents repérés par le spécialiste du pétrole Matthieu Auzanneau, et consultés par Le Monde, ce cabinet de conseil basé en Norvège indique même que ces réserves seraient en réalité… dix fois moins importantes qu’annoncé. Signe du caractère sensible de la question, Rystad Energy a dépublié, début janvier, après l’opération militaire américaine, le communiqué relayant ces chiffres. « Les réserves dites “prouvées” que déclarent les Etats sont celles que tout le monde cite et utilise… sauf les pétroliers, car ce sont des chiffres invérifiables et qui n’ont guère de sens techniquement », assure Matthieu Auzanneau, également directeur du cercle de réflexion The Shift Project.
Comment expliquer de tels écarts entre les estimations ? Chaque année, les Etats et les entreprises sont tenus de déclarer leurs réserves prouvées. En théorie, celles-ci correspondent au nombre de barils qui peuvent être extraits du sous-sol grâce aux technologies existantes et de manière rentable. Autrement dit, il s’agit de ce que le pays est à peu près sûr de pouvoir exploiter en prenant en compte les paramètres géologiques, technologiques et économiques. Certaines de ces réserves ont été auditées et certifiées de manière indépendante, comme c’est le cas, par exemple, pour celles de Saudi Aramco. Dans d’autres cas, comme pour le Venezuela, le chiffre officiel ne repose que sur les déclarations des dirigeants.
Le brut extra-lourd est onéreux à exploiter
Le Statistical Review of World Energy, publié par la société BP jusqu’en 2022, montre comment ces réserves ont évolué ces dernières décennies. Jusqu’en 2007, Caracas faisait état de moins de 100 milliards de barils. Puis, entre 2007 et 2010, le volume est multiplié par trois : alors que le prix du baril est très élevé et que les technologies évoluent, le régime chaviste requalifie une partie de ses ressources de pétrole extra-lourd, situées dans la ceinture de l’Orénoque, en réserves prouvées.
Selon les géologues, ce bassin sédimentaire, localisé dans le centre du pays, contiendrait bien l’un des plus grands gisements de pétrole au monde. Mais le problème est que les « ressources » ne se transforment pas nécessairement en « réserves ». Le brut extra-lourd est bien plus complexe à extraire, à raffiner et à transporter que le pétrole conventionnel, plus fluide. « Plus le pétrole est lourd, moins il est facile à sortir, résume Marc Blaizot, géologue et ancien responsable des exportations du groupe français Total. La compagnie nationale vénézuélienne estime qu’elle va récupérer 20 % des ressources de l’Orénoque, mais ce taux me paraît largement exagéré. » « Pour les sables bitumineux du Canada, dont les gisements présentent des propriétés assez similaires, on dépasse rarement les 5 % de facteur de récupération », assure aussi Artem Abramov, responsable pétrole et gaz chez Rystad Energy.
Lire aussi | Face à Donald Trump, les majors américaines montrent un intérêt plus que mesuré pour le pétrole du Venezuela
Un autre paramètre est d’ordre économique : à quel prix du baril est-il rentable de produire ce pétrole ? Pour Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, cette question est « la plus sensible »pour estimer les réserves du Venezuela, le brut extra-lourd étant particulièrement onéreux à exploiter. « La compagnie américaine Chevron continue de produire du pétrole dans le pays, rappelle toutefois ce spécialiste des questions énergétiques. Pourquoi le ferait-elle, si ce n’était pas du tout rentable ? »
« Une denrée tarissable »
En prenant en compte ces différents paramètres, Rystad Energy estimait, début septembre 2025, que les réserves « économiquement récupérables », dans le contexte d’investissement de cette période et en prenant pour hypothèse un taux de récupération compris entre 2 % et 5 %, étaient d’environ 27 milliards de barils. Un an plus tôt, la société pointait déjà le Venezuela comme l’un des principaux pays – avec l’Iran, la Libye, le Koweït et le Canada – à avoir surestimé ses réserves. Pour les Etats, déclarer des réserves importantes peut être un moyen de s’imposer comme un acteur central sur la scène géopolitique, d’attirer des investisseurs, mais aussi d’obtenir davantage de droits à produire, l’OPEP ayant indexé les quotas de production sur les réserves prouvées en 1986.
Rystad Energy explique avoir supprimé son communiqué début janvier parce qu’il a donné lieu à de « mauvaises interprétations », et précise que de nouvelles estimations, prenant en compte le nouveau contexte, seront publiées prochainement. « Les chiffres pourraient être révisés légèrement à la hausse, si les sanctions à l’encontre du pays sont supprimées ou si le prix du baril passe à 80 dollars, par exemple. Mais nous n’arriverons pas au chiffre de 300 milliards de barils. Nous ne voyons pas un tel potentiel au Venezuela », assure Artem Abramov.
Au-delà du cas du Venezuela, cet exemple illustre l’incertitude qui entoure l’inventaire des réserves mondiales d’hydrocarbures. « Le pétrole est une denrée tarissable, on l’oublie trop facilement, souligne Matthieu Auzanneau. Pour l’Europe, qui importe presque tout son brut et qui est en train d’épuiser la mer du Nord, il est vital de savoir ce qu’il reste dans l’entrepôt. Aujourd’hui, ça n’est pas clair du tout. »