Santé mentale : « Notre jeunesse est en danger » s’alarme le Pr Tzourio


Christophe Gattuso
30 octobre 2025 https://francais.medscape.com/viewarticle/santé-mentale-notre-jeunesse-danger-salarme-2025a1000tja

« Notre jeunesse va mal, elle est en danger, mais elle n’est pas responsable de ce qui lui arrive. »

Dans un ouvrage paru en septembre aux éditions Michel Lafon, le Pr Christophe Tzourio appelle à un engagement individuel et sociétal pour améliorer durablement la santé mentale des jeunes, qui s’est considérablement dégradée ces dernières années. Avec ce livre, fruit d’une carrière en partie consacrée à la santé des jeunes, l’épidémiologiste de 67 ans retrace les résultats des vastes études qu’il a menées à Bordeaux (I-share, Prisme) et propose des pistes pour soigner le mal-être des étudiants.

photo du Robert Lafon

photo du Robert Lafon
Pr Christophe Tzourio


Dans un long entretien à Medscape édition française, l’épidémiologiste et professeur de santé publique à l’Université de Bordeaux, invite à une mobilisation générale pour « identifier ceux qui vont très mal et les faire entrer plus rapidement dans le système de santé », et en particulier les jeunes filles deux fois plus touchées par les dépressions et pensées suicidaires.

Préoccupé par l’impact des écrans, il fustige certains réseaux sociaux et autres applications, qui rendent les jeunes addicts, confrontent les jeunes à des contenus violents et facilitent le harcèlement. Enfin, dans un contexte de pénurie de psychiatres et de psychologues, l’expert préconise d’améliorer le niveau de connaissances générales sur la santé mentale, de développer les premiers secours dans ce domaine, d’améliorer la situation matérielle des étudiants et de lutter contre la solitude.

Même pour des comportements suicidaires, les propositions de rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP) atteignent les six mois. C’est un crève-cœur.


Medscape : Comment expliquer que les perturbations entraînées par le Covid et les confinements perdurent cinq ans après ?

Le Covid a entraîné un isolement massif et des perturbations de la santé mentale de tous, du stress, de l’anxiété. Sans surprise, la santé mentale des jeunes s’est détériorée pendant l’épidémie, et les effets se font encore sentir, cinq ans après. Le Covid a perturbé les adultes jeunes, à une période de leur vie où ils se créent en tant qu’individus, à travers les échanges avec les autres. Un projet de recherche canadien qui avait démarré avant la pandémie, et repose sur l’analyse d’IRM cérébrales réalisées auprès de jeunes adultes, a mis en évidence que le confinement a eu un impact délétère sur les structures cérébrales.

D’autres facteurs que le confinement et le manque d’interaction sociale peuvent-ils expliquer le malaise de cette génération ?

Oui, les études menées avant l’épidémie de Covid sur la santé mentale des jeunes montraient des taux de dépressivité de 24 à 25 %. Le Covid a aggravé la situation. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Des jeunes n’arrivent pas à se loger, n’ont pas les moyens de financer leurs études. 40% ont un travail étudiant pendant leur cursus pour les aider à survivre. Beaucoup d’étudiants n’arrivent pas à faire plus d’un repas quotidien, d’autres dorment parfois dans leur voiture. Quand un étudiant est préoccupé par ces difficultés, cela impacte sa santé mentale. Les étudiants verbalisent par ailleurs de plus en plus leur éco-anxiété – auquel je préfère le terme d’éco-lucidité. Le réchauffement climatique, la disparition des espèces, les limites planétaires ont de profondes répercussions sur les moins de 30 ans. Il est difficile pour des jeunes de 15 ou 20 ans de réaliser qu’ils vivent sur une planète de plus en plus en mauvais état. Le contexte géopolitique avec la guerre en Ukraine, le conflit entre Israël et le Hamas, mais aussi la crise économique avec la dégradation du marché de l’emploi pèsent sur leur mal-être, bien évidemment.

Il y a pratiquement deux fois plus de filles anxieuses que de garçons, deux fois plus de filles dépressives, les filles sont deux fois plus nombreuses à avoir des pensées suicidaires.


Les troubles de santé mentale sont plus marqués chez les jeunes filles. Pourquoi ?

Toutes les études montrent que la santé mentale des filles est davantage détériorée que celle des garçons. Il y a pratiquement deux fois plus de filles anxieuses que de garçons, deux fois plus de filles dépressives, les filles sont deux fois plus nombreuses à avoir des pensées suicidaires. Pourquoi ? Certains scientifiques pensent que c’est parce que les filles savent mieux verbaliser ces problèmes que les garçons. Et c’est vrai. Les garçons ont plus de mal à participer aux études ou à parler de leur santé mentale. Beaucoup de filles témoignent de la pression qu’elles ressentent. Elles doivent assumer la bonne marche du monde, les enfants… Elles subissent surtout le male gaze [vision masculine et sexualisée du corps de la femme, NDLR]. Depuis leur enfance, leur adolescence, elles sont dans une forme d’oppression liée au regard masculin qui pèse énormément.

Toutes les études convergent pour dire qu’environ 30% des étudiants tireraient bénéfice à consulter un professionnel de santé mentale. Pas pour faire une cure psychanalytique de dix ans mais pour avoir quelques séances avec un psychologue.


Les adolescentes et jeunes adultes sont aussi plus sujettes aux tentatives de suicide ?

Oui, les statistiques de Santé publique France, qui enregistre les automutilations, scarifications, brûlures, coups auto-infligés et les tentatives de suicide, sont édifiantes. Santé publique France a mis en évidence qu’entre les périodes 2010-2019 et 2021-2022, le nombre d’hospitalisations a augmenté de 71% chez les jeunes filles de 10-14 ans et de 44% chez les 15-19 ans. Le nombre d’hospitalisations en psychiatrie a augmenté de 250% chez les filles de 10 à 14 ans entre ces deux périodes. Il y a un vrai problème de santé mentale chez les adolescentes qui a progressé ces dernières années… Les chiffres sont irréfutables.

Le système de santé est-il suffisamment armé pour prendre en charge tous ces jeunes ?

Il est de notoriété publique que la psychiatrie hospitalière est en déshérence. Du fait du faible nombre de pédopsychiatres et de psychiatres, la réponse est très inadéquate au quotidien. Avec la crise Covid, tout a explosé. Même pour des comportements suicidaires, les propositions de rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP) atteignent les six mois. C’est d’autant plus dommageable qu’une intervention précoce est efficace. Quand un enfant ou un ado ne va pas bien, il suffit de quelques séances pour améliorer la situation. En faisant attendre des mois les jeunes concernés, on accentue le risque de dépression avérée et là, il sera beaucoup plus compliqué de revenir à un état de bon fonctionnement psychiatrique. C’est un crève-cœur. Toutes les études convergent pour dire qu’environ 30% des étudiants tireraient bénéfice à consulter un professionnel de santé mentale. Pas pour faire une cure psychanalytique de dix ans mais pour avoir quelques séances avec un psychologue.

Mon Soutien Psy, c’est bien. Mais c’est souvent ceux qui en ont le moins besoin qui en profitent le plus.


Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ? Le dispositif Mon Soutien Psy est-il une solution ?

Il n’y a pas assez de psychologues et de psychiatres et il n’y en aura jamais assez. Le problème est tellement massif. Que les étudiants, les jeunes et les moins jeunes aient des consultations de psychologue gratuites avec Mon Soutien Psy, c’est bien. Cela peut faire partie des solutions mais ce n’est pas la solution. La question est de savoir si cela marche. Qui y a accès et qui devrait y aller et n’y va pas ? C’est souvent ceux qui en ont le moins besoin qui en profitent le plus.

L’une des seules solutions pour traverser cette crise, est de faire en sorte que les gens soient plus au courant de leur propre santé mentale, et puissent savoir où ils en sont, de façon à ne recourir à un psychologue ou à un psychiatre qu’en cas de besoin. Il est impératif d’améliorer la qualité de la demande, je ne vois pas d’autre issue.

Les écrans et certaines applications, comme TikTok, ont un impact sur la santé mentale des jeunes et des moins jeunes, c’est indiscutable.


Cela veut dire qu’il faudrait qu’il y ait une sorte de tableau diagnostique que chacun pourrait suivre pour établir s’il a besoin ou non de consulter ?

Exactement. Avant cela, il faudrait augmenter le niveau de connaissance sur la santé mentale de tout le monde, permettre à chacun d‘identifier ce que sont des symptômes de dépression, les pensées suicidaires. C’est ce que permet notamment la formation sur les premiers secours en santé mentale (PSSM), un plan de formation en deux jours, créé par une équipe australienne, qui donne des notions sur les maladies mentales. L’Université de Bordeaux, fait partie des trois universités expérimentatrices de la formation aux PSSM. Depuis 2019, nous avons formé 2000 étudiants, c’est bien mais cela reste insuffisant. Les psychiatres sont débordés, il faudrait comme pour la médecine de guerre, identifier ceux qui vont très mal et les faire entrer plus rapidement dans le système de santé. Il faut une mobilisation générale à l’image de la santé mentale qui est cette année grande cause nationale. Il faudrait pouvoir faire comme le chanteur belge Stromae qui, au 20H de TF1, a dit avoir eu des pensées suicidaires. Sa prestation a permis de débloquer beaucoup de personnes.

Etes-vous préoccupé par la surexposition aux écrans des jeunes et des étudiants ?

Oui, les écrans et certaines applications, comme TikTok, ont un impact sur la santé mentale des jeunes et des moins jeunes, c’est indiscutable. Très peu d’études sont consacrées à ce sujet, car ce phénomène est encore récent. On a d’abord pensé que l’impact des écrans dépendait surtout du temps d’exposition. Or, c’est plutôt la qualité de l’interaction voire la fragilité initiale de la personne qui importe. Des études mettent en évidence que les personnes sujettes à des comportements addictifs sont plus facilement piégés par des TikToks et des vidéos courtes. Là encore, les jeunes filles sont davantage touchées que les jeunes garçons. Plus elles sont sur les réseaux sociaux, plus leur risque de dépression augmente. Elles comparent leur vie qu’elles jugent médiocre à la vie de rêve des influenceuses ou de leurs amis. Les réseaux proposent aussi des contenus violents, facilitent le harcèlement.

Les écrans et les réseaux sociaux n’ont que des côtés négatifs ?

Non, les réseaux sociaux ont aussi un côté positif. Au moment du Covid, heureusement qu’ils étaient là ! C’était le seul endroit où les jeunes se sont retrouvés pour discuter avec leurs copains. Pour les LGBTQIA+ ou d’autres petites communautés, les réseaux sociaux sont un endroit où ils peuvent se retrouver, échanger, partager leurs expériences, leurs adresses.

J’adorerais que l’on puisse faire disparaître TikTok car c’est un réseau complètement inutile qui ne vise que l’addiction.


Faut-il davantage réguler les réseaux sociaux ?

Je trouve intéressant que des pays interdisent les réseaux aux moins de 16 ans comme l’Australie (la Nouvelle-Zélande l’envisage). Nous allons voir quel sera l’impact sur la santé mentale des jeunes de ces pays. Il y a urgence en France et en Europe à accélérer la recherche sur ce sujet. Des études sont indispensables de façon à pouvoir délivrer des messages sur la dangerosité des écrans ou de certains réseaux. Les jeunes ne sont pas stupides. Quand ils reçoivent des messages émanant d’une autorité en laquelle ils ont confiance, ils les écoutent ! Or, pour l’instant, les messages de santé publique n’existent pas.

Un rapport sur le sujet a été remis à l’Elysée en mai 2024 par les Prs Amine Benyamina (psychiatre addictologue) et Servane Mouton (neurologue) dont les préconisations ne sont pas suivies (pas d’écran avant 3 ans, peu avant 6 ans, pas de portable avant 11 ans, de téléphone connecté avant 13 ans, un accès uniquement aux réseaux sociaux éthiques après 15 ans). Qu’en pensez-vous ?

Je suis entièrement d’accord avec les préconisations de ce rapport. J’adorerais que l’on puisse faire disparaître TikTok car c’est un réseau complètement inutile qui ne vise que l’addiction. Mais ne soyons pas crédules, d’autres réseaux prendraient sa place. Je serais aussi favorable au report de l’âge pour avoir son premier smartphone ou accéder aux réseaux sociaux, mais je me demande si une interdiction est possible et efficace. Il serait sans doute possible de faire davantage de prévention mais une nouvelle fois, pour porter de tels messages, il faut avoir des données. Sinon, la prévention est purement idéologique et ça ne marche pas.

Un sujet important dont on a récemment eu la révélation dans nos dernières enquêtes, est le fort sentiment de solitude.


Quelles seraient, selon vous, les mesures les plus urgentes à mettre en place pour améliorer la santé mentale des jeunes ?

Il faut améliorer le niveau de connaissances générales sur le sujet, développer les premiers secours en santé mentale, améliorer la situation matérielle des étudiants. Un sujet important dont on a récemment eu la révélation dans nos dernières enquêtes, est le fort sentiment de solitude. Au moment du Covid, nous avons observé à quel point le sentiment de solitude avait un effet incroyablement négatif sur la santé mentale. Ceux qui ont un haut niveau de solitude voient le risque de comportement suicidaire multiplié par quatre. C’est spectaculaire. L’OMS a décrété une urgence de santé publique autour de la solitude en pensant aux personnes âgées ou aux personnes à faibles revenus, mais cela concerne aussi les adultes jeunes. Les campus universitaires sont des lieux de passage où les étudiants n’ont qu’un petit cercle d’amis. Des études expérimentales ont montré qu’augmenter les relations entre étudiants diminue leur sentiment de solitude et améliore leur santé mentale. Avec des moyens raisonnables, un lieu de rencontre, un accueil en cité U, il est possible d’améliorer la santé mentale des étudiants.

Lire notre dossier Psychiatrie et jeunes en souffrance : innover maintenant

Pour aller plus loin : Notre jeunesse est en danger, éditions Michel Lafon, 168 pages, 14,95 euros

Les droits d’auteur liés à la vente de l’ouvrage seront reversés, à la demande du Pr Tzourio à Linkee Bordeaux, solution solidaire au gaspillage alimentaire.

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2025/03/29/covid-19-une-societe-dadultes-sest-protegee-en-demandant-aux-jeunes-de-sacrifier-leur-jeunesse-sans-jamais-reconnaitre-la-souffrance-que-cela-a-cause/

« Le chèque psy » pour les étudiants: la mesure d’urgence du gouvernement est ralentie par des lourdeurs administratives, un tarif peu attractif pour les psychologues… https://environnementsantepolitique.fr/2021/04/13/13175/

La jeunesse en détresse psychologique https://environnementsantepolitique.fr/2020/11/12/la-jeunesse-en-detresse-psychologique/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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