L’arrivée chez Zoï de Jérôme Salomon, ancien directeur général de la santé, relance le débat sur la médecine préventive
L’arrivée de cet ex-commis de l’Etat dans une société privée qui propose des « check-up » suscite des critiques chez ses collègues médecins. Ces derniers remettent en question l’intérêt de ces bilans de prévention « à 360 degrés ».

Le débat a beau rester confiné aux boucles d’échanges entre médecins, il n’en est pas moins vif. L’ancien directeur général de la santé (2018-2023), Jérôme Salomon, l’un des visages de l’Etat durant la crise due au Covid-19, a choisi de rejoindre le secteur privé. Après deux années à l’Organisation mondiale de la santé, en tant qu’assistant directeur général, l’infectiologue et professeur de santé publique rejoint, à 56 ans, une start-up de santé, dénommée Zoï (« la vie », en grec) et dirigée par un ancien conseiller d’Emmanuel Macron, Ismaël Emelien.
L’entreprise l’a annoncé le 6 janvier. Une arrivée destinée à « garantir l’excellence scientifique et médicale des prochaines phases de développement et accélérer la démocratisation de la médecine préventive », peut-on lire dans le communiqué de Zoï. La société propose, depuis 2022, des « check-up à 360 degrés » à plusieurs milliers d’euros (examens d’imagerie, fonctionnels, marqueurs biologiques, analyse du microbiote…).
Ce « transfert » d’un commis de l’Etat vers le privé provoque l’indignation de certains de ses confrères médecins. « Il est choquant de voir un médecin qui, grâce à une notoriété acquise à la tête du système public de santé, rejoint une entreprise lucrative, aux antipodes du “juste soin” au “moindre coût”, assène Olivier Milleron, cardiologue parisien et membre du Collectif inter-hôpitaux. On parle quand même d’une entreprise qui propose des dizaines d’examens à effectuer, sur la base d’un gros pouvoir d’achat. » Et d’étriller « la caution » ainsi apportée à une société privée, à l’heure où le système de santé manque de bras. En 2024, l’annonce, par l’ancien ministre de la santé (2020-2022) Olivier Véran, neurologue, de sa reconversion vers la médecine esthétique – finalement abandonnée – avait également suscité l’émoi.
« Incidentalomes »
En face, Jérôme Salomon défend son choix. « Je suis convaincu de l’importance de la prévention, or, la part qui y est consacrée dans tous les budgets, qu’ils soient publics ou privés, ne bouge pas depuis trente ans, avance le professeur. Je n’aurais probablement pas basculé dans le privé pur, à but lucratif, je ne serais pas non plus allé dans une clinique qui ne fait que des check-up, mais Zoï mise sur l’innovation, le partage des données, la collaboration avec la recherche, une évaluation constante des protocoles… » Les quatre examens d’imagerie proposés par l’entreprise et les 181 marqueurs biologiques analysés pour chaque bilan, donnent lieu à un suivi sur douze mois, souligne encore le médecin : « Le bilan n’est utile que si, derrière, il permet de déclencher des modifications du comportement, des habitudes… avec un accompagnement. »
Pourtant, le modèle de ces bilans, proposés également ces dernières années par des cliniques ou des grandes entreprises à leurs cadres, fait débat. On peut lire, sur l’offre en ligne de Zoï, que ces examens doivent permettre un « dépistage des principales pathologies », une « détection anticipée des facteurs de risque », ou même favoriser un « ralentissement des effets biologiques du temps ».
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« En santé publique, tout le monde sait que le bilan de prévention “tous azimuts” n’a guère de sens, estime François Bourdillon, ancien directeur général de Santé publique France. Ce n’est pas étayé scientifiquement. En revanche, le rapport entre le risque de découvrir une maladie et celui de provoquer un surtraitement ou un surdiagnostic peut être en défaveur du patient. » Dans sa ligne de mire, ces « faux positifs », ou encore ces « incidentalomes [anomalies découvertes de manière fortuite, par un examen d’imagerie, chez un patient asymptomatique] », comme on les appelle dans le jargon médical, qui vont aboutir à d’autres examens, voire à un traitement, alors qu’ils n’étaient pas toujours nécessaires.
Le médecin ne manque pas de rappeler, en miroir, les faiblesses persistantes de la politique de prévention. Dernière mesure d’ampleur en date, les « bilans de prévention » aux âges-clés de la vie, créés sous le mandat d’Emmanuel Macron, « commencent très doucement », fait-il observer. « Mais la médecine préventive, ce n’est pas des bilans pour des groupes de personnes qui peuvent se les payer. Ce sont des travaux en population générale », ajoute-t-il.
« Pas d’intérêt »
Dominique Dupagne, médecin généraliste, le souligne avec pédagogie : « Le débat est difficile car la réponse est contre-intuitive, avec cette sorte d’évidence qu’il vaudrait toujours mieux faire des examens, pour prendre à temps une maladie, dit-il. Mais quand vous cherchez des anomalies sur des personnes qui n’ont aucun symptôme, vous augmentez la probabilité d’en trouver, avec de l’imagerie qui peut évoquer des cancers qui n’en sont pas, ou des valeurs sanguines “anormales” sans qu’il y ait pour autant de maladie. Les études montrent que les bilans systématiques n’ont pas d’intérêt pour des gens qui se portent bien. »
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Patron de Zoï, Ismaël Emelien défend son modèle. « Les deux tiers des maladies chroniques non transmissibles sont évitables par le comportement, la moitié des cancers », souligne-t-il. Et de rappeler qu’un grand nombre d’études en cours, soumises à publication, viennent valider la « pertinence » de son protocole médical. « Chaque examen est proposé parce qu’il est pertinent scientifiquement, c’est le résultat du travail d’une équipe médicale, j’attends encore qu’on me dise lequel ne le serait pas… », insiste-t-il.
Commentaires:
J Chonburi18/01/2026 – Dès 2018, Santé publique France alerte Jérôme Salomon sur l’état «catastrophique » des stocks stratégiques de masques : plus de 600 millions de masques chirurgicaux des années 2000 sont inutilisables, et seuls restent environ 99 à 100 millions de masques, dont une grande partie proche de la péremption. Informé de cette situation, il donne instruction d’acheter seulement 50 millions de masques, avec 50 millions supplémentaires si le budget le permet, ce que la commission d’enquête du Sénat juge très inférieur aux besoins et qualifie de «défaut de préparation » face à un risque pandémique. Le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur la crise Covid, publié en déc 2020, pointe directement la responsabilité du DGS dans la pénurie de masques et évoque un « dysfonctionnement grave des pouvoirs publics ». Etc. S’il gère son nouveau travail comme il a géré les masques, les actionnaires seraient bien inspirés de tout vendre lundi à l’ouverture…
Frank Boët18/01/2026 -Très intéressant article sur les « valeurs » des amis de M. Macron. J’aurais juste aimé connaître les émoluments de M. Salomon et savoir si cette société accepte la carte Vitale et le tiers payant.
JIVAGO 18/01/2026 – 11h34 On ne parle pas dans l’article ni de Madame Buzyn, ni de l’Inserm, ce brillant professeur quitte donc les structures étatiques à 56 ans pour Zoé, créée par un ancien conseiller du Président Macron. Substituer les bilans de prévention des centres de bilan de santé de la sécurité sociale par des bilans à 980 euros ou 3600 euros payés par le particulier ou son entreprise semble un créneau à exploiter. Au fil des commentaires cette approche privée lucrative de la médecine préventive a des critiques intéressantes. La levée de fond de vingt millions d’euros d’une structure à rentabiliser aura bien besoin de l’enrichissement de Monsieur Salomon. C’est bien la faillite du système de santé publique français qui permet la croissance de ces tumeurs, véritable cancers sociétaux, dans notre bonne vieille et agonisante cinquième République.
Irai18/01/2026 – 07h56 En tant que médecin hospitalier « pur et dur » je suis choqué par tous ces types (Salomon, Veran) qui trahissent notre modèle, notre image et notre probité. Vous gagnerez plus d’argent mais vous perdez votre crédibilité
Todomodo18/01/2026 – 11h43 Où l’on voit que non content d’avoir géré la pandémie du Covid de façon lamentable ayant vraisemblablement entraîné la mort de nombreuses personnes, il n’hésite pas cette fois à escroquer les personnes qui croient aux vertus de ces check up dont la valeur prédictive est nulle et qui n’ont aucune place en médecine préventive. C’est un exemple de plus de pantouflage éhonté et particulièrement scandaleux ! Il est grand temps de réglementer ce pan de la médecine qui relève du charlatanisme et qui constitue une véritable escroquerie.
Lacannerie18/01/2026 – 08h40 Les anciens ministres, notamment de la santé, s’illustrent décidément par leur absence totale d’éthique. Comment ne pas comprendre le rejet massif de ces élites dont l’indignité fait régulièrement la Une de la presse, entre condamnations à répétition pour corruption et pantouflages indécents, entre conflits d’intérêts caractérisés et entre-soi patenté ? Affligeant.
Commentaire Dr Jean SCHEFFER