Mercosur imposé, défense paralysée, guerre sans fin : le prix de l’européisme
Tandis que le traité UE-Mercosur s’apprête à être signé en dépit de la colère des agriculteurs français, la perspective d’un échec du projet franco-allemand d’avion du futur gagne en consistance, et la guerre en Ukraine ressemble de plus plus à un conflit où les Européens ont tout à perdre. Dernières nouvelles de Bruxelles.
publié le 11/01/2026 https://elucid.media/politique/mercosur-impose-defense-paralysee-guerre-sans-fin-le-prix-de-l-europeisme
Par Éric Juillot

Ainsi donc, le plus européiste de nos présidents aura manifesté, après huit années d’exercice du pouvoir, son opposition ferme à un traité de libre-échange avec le Mercosur, défendu par la Commission européenne comme relevant de la plus haute importance stratégique. Il l’aura fait contre l’Allemagne, fervent soutien du traité, au risque d’exposer au grand jour les divergences de fond qui séparent Paris et Berlin sur ce dossier comme sur d’autres, à rebours de la thématique éculée du « couple » franco-allemand, « moteur de l’Europe ».
Une révolte française ?
Dans ce rejet du traité en l’état, les circonstances ont beaucoup joué. D’abord, indépendamment du gouvernement français, le soutien de l’Italie. Pour opportuniste et sans doute éphémère qu’il soit, ce soutien était indispensable, dans un domaine où le vote à la majorité qualifiée impose aux États acquis au « non » de former une minorité de blocage. La France n’étant plus souveraine dans le domaine commercial, il lui fallait donc accepter de dépendre ouvertement d’autrui. Autre circonstance tout à fait pressante, la colère du monde paysan, dont les manifestations et, parfois, les débordements violents, font craindre à l’Élysée un mouvement d’ampleur susceptible de fragiliser un peu plus un président contesté de toute part, dont le mandat finissant relève de plus en plus d’une épreuve pour lui et pour le pays.
Les effets nuisibles du traité pour l’agriculture française étant objectivement documentés, Paris ne pouvait pas céder à Bruxelles sans donner à l’opinion publique l’insupportable impression de brader les intérêts de la France, au moment même, coïncidence accablante, où notre pays s’apprête à connaître un premier déficit de sa balance agroalimentaire, dans lequel le libre-échange tient toute sa place.
Le dernier élément qui a conduit la France à se cabrer est précisément de nature idéologique. Le reflux planétaire du libre-échange et la montée en puissance générale du protectionnisme ouvrent la voie d’une nouvelle ère dans les relations commerciales internationales. Si la bureaucratie bruxelloise, figée dans ses croyances libre-échangistes, est viscéralement hostile à cette ère nouvelle, les gouvernements nationaux, responsables devant les citoyens de leur pays, ne peuvent pas les ignorer aussi superbement, sauf à prendre le risque d’être balayé politiquement par une élection ou par un soulèvement. Aussi le président français est-il en quelque sorte condamné à agir, ou plutôt, comme il sait si bien le faire, à faire semblant d’agir pour préserver ce qui lui reste de légitimité.
Il s’en faut de beaucoup, cependant, pour faire du chef de l’État un partisan résolu de la démondialisation. Tout au plus prône-t-il une approche du libre-échange plus réaliste et moins dogmatique que celle de la Commission européenne. Si cela suffit à générer une crise avec Bruxelles, la France est ici encore loin de défendre ses intérêts aussi pleinement qu’elle le pourrait si elle n’appartenait pas à ce vaste ensemble sclérosé et paralysant qu’est l’Union européenne. Car, il faut le constater, c’est contre l’UE, contre l’avis de la bureaucratie bruxelloise et la volonté majoritaire des États membres que la France lutte : singulière illustration des déboires et des désillusions par lesquels s’achève l’espoir d’une émancipation vendue ces dernières décennies par les tenants de l’européisme.
Et puisqu’il n’est pas question d’une rupture française avec l’édifice communautaire et l’idéologie qui le sous-tend, toute la question désormais est de savoir de quels éléments de langage Paris disposera pour masquer l’ampleur de sa défaite et pour tenter d’enfumer l’opinion publique et les agriculteurs. Car la victoire est impossible : elle supposerait en effet la mise en place d’authentiques clauses miroirs par lesquelles les pays du Mercosur s’engageraient à adopter des pratiques et des normes environnementales comparables sinon identiques à celles de l’UE. Cela supposerait une modification du traité impossible juridiquement et politiquement.
Paris va donc se coucher, après avoir obtenu une victoire purement symbolique qui aura eu pour seul effet de repousser l’adoption du traité de quelques semaines. Si Emmanuel Macron voulait marquer l’Histoire avant de quitter l’Élysée, il pourrait s’y opposer frontalement en déclenchant une crise majeure avec Bruxelles, en forme d’instant de vérité. Il est évident qu’il ne le fera pas puisque rien, dans sa personne comme dans ses convictions, ne l’y dispose, malheureusement pour notre pays.
Le SCAF en mort clinique
L’interminable feuilleton du système de combat aérien du futur, un projet franco-allemand auquel s’est agrégée l’Espagne, toucherait-il à sa fin ? Proposé dès 2017 par Emmanuel Macron à Angela Merkel, ce projet devait constituer un symbole fort des progrès de l’Europe de la défense ainsi que de la solidité du couple franco-allemand. Huit années plus tard, il est à l’arrêt, sans avoir dépassé le stade préliminaire, en dépit de l’engagement maintes fois renouvelé des gouvernements français et allemands à son sujet.
Le projet achoppe concrètement sur le partage des tâches industrielles et la question du leadership entre Dassault et ses homologues allemands. Le contentieux s’est à ce point envenimé ces derniers mois que des responsables industriels et syndicaux allemands ont ouvertement suggéré à leur gouvernement l’abandon du projet.
De l’effet d’annonce à sa concrétisation, un tel projet doit en fait subir le test majeur de la confrontation à la réalité. Car il en va dans le domaine de l’industrie militaire aéronautique du cœur de la souveraineté des États concernés et, dans le cas de la France, d’un domaine dans lequel elle excelle de manière autonome, ce dont peu de pays au monde et aucun au sein de l’UE ne sont capables. Le succès du Rafale à l’exportation suffisent à le démontrer.
Sur le papier, Paris n’a donc aucun intérêt à vouloir accoucher au forceps d’une coopération industrielle de nature à créer des interdépendances inutiles et susceptibles de porter atteinte à son autonomie stratégique. Mais, à travers ce cas d’espèce, l’européisme tente de plier la réalité à ses exigences. Le chef de l’État en est le seul responsable, et il se trouve pris au piège de ses propres contorsions sémantiques : à force d’évoquer sempiternellement une chimérique « souveraineté européenne », arrive un moment où la souveraineté authentique, celle des États, exerce sa puissante force de rappel. Le paradoxe, typique de ce que les emballements idéologiques peuvent produire, réside aujourd’hui dans le fait que c’est une entreprise privée – Dassault – qui, à travers la défense sourcilleuse de ses intérêts propres, défend simultanément l’intérêt de la nation contre un chef de l’État prêt à le brader.
L’argument de la rationalité économique régulièrement mis en avant pour convaincre de la pertinence des projets industriels entre États de l’UE est quant à lui controversé. La réalisation de nombreux programmes antérieurs a montré que les économies d’échelle et la réduction des coûts espérées n’étaient pas toujours au rendez-vous, loin s’en faut : l’hélicoptère NH90 ou l’avion de transport A400M en témoignent exemplairement, tout comme l’Eurofighter ; ce chasseur, fruit d’une coopération entre l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Espagne, possède un coût par appareil deux fois supérieur à celui du Rafale pour des performances sensiblement inférieures. La multiplication de spécifications nationales et la difficulté de coordonner les acteurs industriels de plusieurs pays constituent des facteurs structurels de surcoûts et des obstacles très difficiles à surmonter.
Le gouvernement allemand a fait savoir récemment que Paris et Berlin n’étaient pas parvenus à s’entendre avant la fin de l’année 2025 comme ils s’y étaient engagés pour sortir de l’impasse. Toute annonce au sujet du SCAF est donc officiellement reportée sine die. Une solution de sortie consisterait à conserver le projet d’un cloud de combat commun, pour garantir une étroite interopérabilité entre les armées de l’air impliquées, tout en concevant deux avions différents, sur une base nationale dans le cas de la France. Un tel choix préserverait l’essentiel au plan stratégique pour notre pays, tout en permettant à la communication présidentielle d’entonner « en même temps » le couplet de l’intérêt national et celui de l’« Europe ».
Ni l’Allemagne ni la France ne s’autorise à ce stade à annoncer une telle réorientation du projet. En ces temps d’européisme finissant, et dans un contexte stratégique international très tendu, il est urgent de se raccrocher à des symboles. Or, le SCAF en est un, et son abandon précipiterait la fin d’une époque, à la différence des projets précédents restés dans les limbes sans que personne ne s’en émeuve alors, tel le projet de char franco-allemand tenté en vain au cours des années 1960.
Quoi qu’il en soit, la décision au sujet du SCAF, lorsqu’elle sera prise, permettra de savoir si les gouvernements ont intégré les données du monde qui vient, ou s’ils préfèrent s’accrocher à leurs vieilles lunes européistes.
Dans l’entonnoir ukrainien
La Belgique a obtenu gain de cause. Après des semaines de refus explicite et de défense intransigeante de sa position, aidée en sous-main par quelques autres États, elle a empêché les chefs d’État et de gouvernement des 27, réunis en Conseil le 19 décembre, de saisir les avoirs russes – détenus pour l’essentiel par une structure belge, Euroclear – pour soutenir financièrement l’Ukraine. Si Berlin militait activement en faveur de cette appropriation, le gouvernement belge en craignait, outre l’aspect moral, les innombrables conséquences juridiques, financières et géostratégiques.
Le plus troublant dans cette affaire réside dans le fait qu’elle ait été sérieusement discutée, et au plus haut niveau, comme une preuve accablante de l’ingénuité et de l’impéritie des dirigeants européens. Il s’en est fallu de peu, d’un État en l’occurrence, pour qu’ils adoptent collectivement une décision encore plus autodestructrice que ne l’ont été pour leurs économies depuis 2022 les sanctions infligées à la Russie par leurs effets pervers.
Pour éviter de prêter le flanc à la critique, les 27 ont cependant accepté à l’unanimité le principe d’un endettement commun à hauteur de 90 milliards d’euros, gagé sur le budget de l’UE et proposé en prêt à taux zéro à l’Ukraine pour abonder son budget en 2026 et 2027.
Il est affirmé, par les services de l’UE, que le prêt ne sera remboursé qu’à l’issue de la guerre, si (ou quand) la Russie a payé des indemnités de réparations à l’Ukraine. L’évocation d’une telle hypothèse est si invraisemblable que le simple fait de l’évoquer a, là encore, quelque chose de déroutant, car si elle a peut-être pour elle la morale, la totalité de l’histoire des relations internationales de l’Antiquité à nos jours la vide de toute crédibilité. Ce sont les vaincus qui paient des réparations et il faut avoir une foi de charbonnier pour croire encore que la victoire de l’Ukraine soit possible.
Mais cette affirmation montre que les dirigeants européens restent prisonniers d’une lecture purement morale, et même manichéenne du conflit, qui les condamne à soutenir sans but rationnel l’Ukraine au nom de la défense maximaliste de principes moraux. Cette posture, pour grisante qu’elle soit, peut déboucher sur un désastre stratégique, pour l’Ukraine comme pour l’Union européenne. Une perspective réaliste devrait au contraire inciter les Européens à peser sur Kiev pour obtenir les concessions douloureuses indispensables à la paix, au plan territorial notamment, avant que ne se referme l’actuelle fenêtre d’opportunité.
Après quatre années de guerre, l’énorme soutien financier et matériel des Européens et des Américains, couplé au sacrifice de centaines de milliers de soldats ukrainiens a permis de limiter drastiquement l’ampleur des gains russes. Croire qu’il soit possible d’obtenir davantage revient à affirmer que la situation stratégique de l’Ukraine va s’améliorer au cours des mois à venir, ce qui est hautement improbable.
Lâchés par les États-Unis, figés dans leur manichéisme, les dirigeants européens sont en quelque sorte engagés dans un entonnoir conçu par eux et dont il ne leur est plus possible de sortir. À l’issue de la guerre, il leur faudra financer seuls la reconstruction de l’Ukraine tout en accélérant quoiqu’il en coûte le processus d’intégration de ce pays à l’UE. Tout au plus pourront-ils se livrer à une concurrence féroce pour voir attribuer à leurs entreprises respectives la plus grosse part du gâteau de la reconstruction. En matière d’intelligence stratégique, il faudra alors constater qu’il était difficile de faire pire.