On se casse la tête à devenir docteur et vous, vous censurez les scientifiques. Mais qu’est-ce que c’est que ce pays ? » : Elise Bordet, une ingénieure agronome à l’assaut des fake news.
« La Relève ». Chaque mois, « Le Monde Campus » rencontre un jeune qui bouscule les normes dans son domaine. La trentenaire a délaissé le monde de la recherche pour celui de l’entrepreneuriat. Très présente sur Instagram, elle s’attache à démonter les contre-vérités scientifiques grâce à des vidéos didactiques et percutantes.

« Allez, c’est parti pour un nouveau scandale sanitaire où les politiques bafouent les scientifiques, voire les menacent. »Face caméra, la jeune femme ne mâche pas ses mots. Dans une vidéo postée mardi 4 novembre sur son compte Instagram, Elise Bordet dénonce l’attitude d’Annie Genevard, ministre de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la souveraineté alimentaire, qui aurait tenté d’édulcorer un rapport sur la loi Duplomb et sur les effets nocifs des pesticides, notamment leurs liens avec des cas de cancers pédiatriques. La « chercheuse qui décrypte la science » pour ses 137 000 followers ne décolère pas. « On se casse la tête à devenir ingénieur agronome, à devenir docteur, on fait des bac + 8 et vous, vous ne comprenez rien à ce qu’il va se passer et vous censurez les scientifiques. (…) Mais qu’est-ce que c’est que ce pays ? »
Elle est comme ça, Elise Bordet, elle tire le fil de sa pensée et tricote un argumentaire solide où se mêlent affects et précision technique avec une aisance déconcertante. Ce ton direct a fait le succès des vidéos qu’elle poste sur Instagram depuis mai 2025. « J’ai commencé sans ambition particulière, je voulais juste apporter ma pierre à l’édifice et aider les gens à développer leur esprit critique », raconte celle qui vient de fêter ses 33 ans. Au mois de juillet dernier, l’une de ses vidéos a connu un succès retentissant. En à peine trois minutes, elle y démonte les arguments mis en avant par Gabriel Attal pour justifier son vote en faveur de la loi Duplomb. Elle enregistre 6 millions de vues. Le secrétaire général du parti Renaissance l’a-t-il vue ? Lui seul le sait, mais il n’a pas contacté Elise Bordet pour lui répondre.
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Parfois émue, souvent en colère ou ironique, toujours pédagogue, la jeune scientifique, que l’on rencontre un matin à l’heure du petit déjeuner dans un café-boulangerie bio du 11e arrondissement de Paris, fait mouche dans chaque intervention. Une aisance qu’elle doit aux cours de théâtre qu’elle a suivis pendant quatre ans. La vidéo de juillet 2025 n’est pas la seule consacrée à la loi Duplomb, un texte qui la fait bondir. D’autres ont suivi, dont une où elle apparaît en larmes, bouleversée par le retour de l’acétamipride, un pesticide banni en France depuis 2020 en raison de son impact sur les insectes pollinisateurs. « Cette loi, ça a été le pompon sur la Garonne pour moi. C’était mon terrain, mon sujet. J’ai grandi dans une ferme, je suis ingénieure agronome, j’ai travaillé à Sanofi sur des données liées au cancer. Constater que la vérité scientifique était manipulée et piétinée dans les débats m’a vraiment atteinte. » Son amie Zoé Leboucher, elle aussi entrepreneuse, mais dans la mode, redoute parfois qu’elle n’y laisse quelques plumes. « Elle est entière et s’investit à fond pour creuser chaque sujet, mais je me dis qu’elle ne pourra peut-être pas tout défendre avec autant d’intensité. On ne peut pas toujours monter au créneau. »
Le virus des chiffres
Pour cette « grosse bosseuse », la science est une cause sacrée. Née en Bourgogne dans une famille d’éleveurs de bovins, elle s’épanouit à l’école, où elle excelle. Grâce à un grand-père agriculteur et « génie des maths », elle attrape le virus des chiffres et du travail, « un des grands piliers de la culture paysanne ». Un samedi soir de décembre, alors qu’elle n’a que 8 ans, elle regarde le Téléthon avec ses parents et son frère et s’émerveille d’apprendre que des gens « en sauvent d’autres en fabriquant des médicaments ». Sa vocation est toute trouvée. Les années passent et l’emmènent à Lyon, en classe prépa BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre), puis en Ille-et-Vilaine, où elle intègre l’Institut Agro Rennes-Angers.
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Elle n’abandonne pas pour autant son objectif de devenir chercheuse et de travailler dans le secteur médical : elle suit pour cela un double diplôme avec la faculté de médecine. Après un passage dans un laboratoire écossais, puis au Centre international de recherche sur le cancer, à Lyon, elle se spécialise dans la virologie. Pendant trois ans, elle analyse des cellules de porcs pour comprendre les mystères de leur système immunitaire. Un sujet qu’elle maîtrise sur le bout des doigts et qu’elle a défendu en finale du concours « Ma thèse en 180 secondes ».
Alors que la doctorante touche du doigt son rêve de recherche, elle déchante face à la précarité qui règne dans le secteur. « Ma directrice de thèse m’a dit que c’était super que mon compagnon de l’époque ait un bon salaire. Comme ça le mien serait de l’argent de poche, se souvient-elle avec amertume. J’ai toujours voulu être autonome financièrement, et j’ai enchaîné les petits boulots de femme de ménage ou les cours particuliers pour gagner de l’argent. Mais quand j’ai vu que les doctorantes de la génération précédente se tapaient dix ans de postdoc à l’étranger pour revenir en France et gagner 1 800 euros par mois, j’ai dit non. Pas question de galérer à nouveau après tous ces efforts. »
Pragmatique, Elise décide de s’ouvrir d’autres portes et intègre un MBA au Collège des ingénieurs, un établissement qui forme les profils scientifiques aux enjeux du business. « Elle est très vite sortie du lot et a marqué les esprits par la clarté de son expression et sa capacité à oser prendre la parole », se remémore Bruno Boulay, le directeur des lieux. Elle rejoint Sanofi en alternance, où elle s’occupe de la stratégie data et intelligence artificielle du département d’oncologie pendant trois ans. En 2022, à peine trentenaire, elle prend en charge la stratégie et l’innovation de l’entreprise pharmaceutique lyonnaise Seqens. Un job très prenant, un défi titanesque qui aspire toute son énergie.
« Sens du bien commun »
« Je me suis éclatée mais c’était très intense, admet-elle. Pour mes 30 ans, j’étais en retard à ma propre fête parce que je terminais des “slides” pour les investisseurs. » Plus que les longues heures de boulot, c’est la découverte de sa fiche de paie qui la trouble. « J’ai beaucoup travaillé, mais j’ai aussi gagné énormément d’argent en devenant actionnaire de l’entreprise, confie-t-elle. Ce n’était plus mon référentiel habituel : une heure travaillée égale une heure payée. Quand j’ai comparé mes revenus mensuels avec ceux accumulés par mes parents pendant toute leur vie, j’ai trouvé ça vertigineux. Je ne veux pas avoir l’air de cracher dans la soupe, mais j’ai eu du mal à me faire à ce monde-là. » Moins de deux ans après son entrée dans la boîte, elle décide de quitter son poste.
Marquée par son expérience dans le privé et par certaines réunions où elle n’était entourée que d’hommes, et effarée par les inégalités salariales à l’œuvre dans le monde du travail, elle fonde l’association 2082. « C’est l’année où les femmes seront payées autant que les hommes, d’après les estimations du Forum économique mondial, lâche-t-elle. Comme je n’ai pas envie d’attendre soixante ans que les choses se rééquilibrent, j’ai décidé de contacter des femmes que je connaissais pour en accompagner d’autres dans leurs négociations salariales. » Quelques mois plus tard, elle cofonde le Club de pouvoir avec la coach Kaouthar Trojette, avec un objectif concret : permettre aux femmes d’accéder à des postes haut placés sans se « suradapter ». « On les aide à adopter la bonne posture, à nouer des alliances entre elles, mais aussi à accepter le conflit », détaille Elise Bordet.
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L’éclectisme de la carrière d’Elise Bordet ne surprend pas Bruno Boulay. « Elle a le sens du bien commun et un talent unique pour tisser des liens de confiance avec les gens », résume-t-il, impressionné par le parcours brillant de la scientifique, qu’il verrait bien entrer en politique dans une quinzaine d’années. « Surtout pas ! », se défend la principale intéressée, qui assure ne viser aucun poste. « Mon prisme d’entrée dans la vie, c’est l’impact, poursuit-elle. Je veux avoir une forme d’utilité dans la société, transmettre des connaissances ou aider les autres dans cette voie-là. » Elle travaille à l’élaboration d’un réseau d’ingénieurs agronomes pour les aider à prendre la parole sur les sujets en lien avec la transition écologique, afin de peser dans le débat public. « A quoi ça sert de produire de la connaissance scientifique si elle n’atteint personne et ne déclenche aucune action ? », interroge celle qui travaille en parallèle à la réalisation d’un documentaire sur les fils et filles d’agriculteurs. Un autre sujet sur lequel elle est intarissable.
Voir aussi:
* « La loi Duplomb illustre cette tendance à céder au court terme au risque de fabriquer les cancers et les maladies chroniques qui se révéleront dans trente ans »
A la veille de l’examen en commission mixte paritaire de la proposition de loi Duplomb qui pourrait réautoriser un pesticide néonicotinoïde en France, Maxime Molina, le président du directoire de la Fondation pour la recherche médicale, dénonce, dans un entretien au « Monde », le choix politique d’ignorer les liens entre santé et environnement.

Fondée voilà plus de soixante-quinze ans, la Fondation pour la recherche médicale (FRM) est le premier financeur philanthropique de la recherche biomédicale en France. D’ordinaire discrète, la FRM alerte aujourd’hui sur la déconnexion entre l’état des connaissances en santé environnementale et les décisions politiques. Maxime Molina, le président du directoire de la FRM, plaide, dans un entretien au Monde, pour un renforcement de la réglementation des polluants chimiques tels que les pesticides, en ligne avec les résultats des travaux scientifiques récents.
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Pourquoi la FRM s’investit-elle aujourd’hui dans le débat sur les liens entre santé et polluants chimiques ?
Depuis notre création, nous avons toujours eu une dimension généraliste, et nous avons à cœur de soutenir des projets de recherche dans toutes les disciplines, sur toutes les thématiques. Mais, depuis 2019, nous avons choisi de bâtir un axe spécifique sur la question santé-environnement : au cours des cinq dernières années, nous avons financé les projets de 83 équipes, pour environ 15 millions d’euros. Nous pensons désormais avoir, de notre côté, assez de recul pour porter une parole claire sur le sujet.
Il nous semble aussi que notre parole sur cette question est nécessaire, car nous pouvons nous exprimer en totale indépendance. Sur ces sujets, on entend des responsables politiques qui défendent une position politique, ou des parties prenantes, comme les industriels ou certains syndicats agricoles, qui défendent leurs intérêts. Nous sommes indépendants des intérêts particuliers, indépendants de l’Etat, indépendants des laboratoires, car nous ne dépendons que de la générosité du public. Si nous estimons urgent de soulever la question des liens entre santé et environnement, c’est parce qu’il nous semble que les résultats les plus récents de la recherche doivent animer le débat public et éclairer la décision politique. Et force est de constater que ce n’est aujourd’hui pas le cas.
A quoi faites-vous référence ?
A la proposition de loi Duplomb par exemple, qui marque des reculs importants, notamment en permettant la réintroduction de pesticides dangereux pour la santé aujourd’hui interdits en France. Nous nous sommes positionnés contre cette proposition législative. Mais je pense aussi à ce qu’il se passe au niveau européen en particulier sur le réglement REACH [qui encadre la mise sur le marché des substances chimiques de synthèse, dont la réforme est encalminée]. L’Union européenne réautorise aussi des pesticides potentiellement problématiques pour la santé humaine, comme le glyphosate, le captane ou le folpel. Ces produits sont susceptibles d’élever les risques de cancer, de troubles du neurodéveloppement chez les enfants ou encore de maladies neurodégénératives comme Parkinson.
Quelles sont les principales évolutions réglementaires qui vous semblent les plus urgentes ?
Il faut d’abord, bien sûr, ne pas réautoriser les molécules dangereuses. Mais il y a aussi la question des seuils d’exposition jugés tolérables, qu’il faut baisser. En particulier, la question des mélanges de substances auxquelles la population est exposée n’est aujourd’hui pas prise en compte, alors que l’effet cocktail peut démultiplier l’impact potentiel d’une substance. Abaisser les seuils lorsque les produits se trouvent en mélange, en appliquant un facteur de sécurité, était une avancée importante, prévue pour être mise en œuvre au niveau européen. Et nous étions plutôt en bonne voie. Il semble malheureusement qu’on soit en train de revenir dessus.
Pourtant il y a des avancées comme la loi votée en France sur l’interdiction des PFAS [polluants éternels], mais qui épargne le téflon. Autre exemple en termes de santé publique : le Nutri-Score, bien qu’il ne soit toujours pas obligatoire en France. Dans un cas comme dans l’autre on ne va pas au bout de la logique. Il faut faire plus !
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Au-delà de la réglementation des substances toxiques, il faut mener des campagnes de prévention, il faut aussi informer et faire de la pédagogie sur ces sujets. Nous sommes très attachés à ce que les résultats des recherches que nous soutenons soient vulgarisés.
Les questions ouvertes par les contaminants chimiques de la chaîne alimentaire et de l’environnement sont très vastes : y a-t-il des domaines particuliers où la recherche vous apparaît prioritaire ?
Je ne sais pas s’il est possible de faire une hiérarchie. Les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquent qu’environ un quart des morts sont liées à l’environnement, et qu’un quart des maladies chroniques le sont également. De notre côté, nous lançons des appels à projets très ouverts sur toutes les questions – l’alimentation, l’impact des températures, les contaminants de l’eau et de l’air, etc. Il manque encore des connaissances scientifiques et les choix que nous faisons portent certes sur les domaines couverts, mais aussi sur la qualité des équipes et des projets, les hypothèses portées, etc.
Nous avons par exemple financé des travaux montrant qu’une quinzaine de pesticides ont des effets d’inhibition sur une enzyme impliquée dans des mécanismes biologiques protégeant de la maladie de Parkinson. Nous sommes également impliqués dans les travaux du réseau Holimitox, un consortium d’une quinzaine de laboratoires qui est en train de montrer que des fongicides controversés, les SDHI, posent de sérieuses questions pour la santé humaine. Or toutes ces substances se retrouvent dans des aliments de consommation courante. Nous avons soutenu dès ses débuts la cohorte épidémiologique NutriNet, qui permet de caractériser les effets sanitaires des types d’alimentation et qui a déjà montré une association entre alimentation bio et des risques diminués de cancers ou de maladies métaboliques.
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Quelles sont les grandes maladies associées aux contaminants chimiques, notamment selon les résultats des travaux financés par la FRM ?
Les cancers et les maladies neurodégénératives comme Parkinson, on l’a dit, mais aussi les maladies cardiovasculaires, des problèmes respiratoires chez l’enfant, lorsque les expositions se produisent au cours de la période périnatale. Nous soutenons des travaux sur les conséquences des expositions à certains contaminants, et notamment de pesticides, au cours de cette période-clé du développement, sachant que certaines expositions sont associées à des troubles du spectre autistique.
Ce qu’il faut comprendre c’est que sur ces sujets, ne pas prendre en compte l’état réel de la connaissance permet de gérer des situations de très court terme, par exemple répondre immédiatement aux exigences économiques de tel ou tel secteur, mais entraîne des problèmes qu’on va devoir régler à un autre horizon de temps. On fabrique les cancers et les maladies chroniques qui se révéleront dans trente ans : en faisant quelques économies aujourd’hui en évitant d’investir dans les substituts aux pesticides et aux produits chimiques dangereux, nous créons des externalités négatives qui nous coûteront en définitive beaucoup plus cher. Il faut un véritable courage politique pour prendre en compte les données que la science et la recherche produisent !
**Face à la multiplication des scandales agroalimentaires, une génération d’étudiants désenchantée
Alors que le secteur attire de moins en moins de jeunes, les futurs ingénieurs agronomes cherchent leur voie, entre idéaux et pragmatisme.

On en était resté au discours tonitruant prononcé il y a trois ans par huit étudiants d’AgroParisTech lors de leur cérémonie de remise de diplôme. Leur appel à déserter l’agro-industrie aurait pu créer une onde de choc durable. D’autant que les scandales sanitaires ont continué à éclater, année après année. Pourtant, malgré la multiplication des crises, l’esprit de révolte semble plutôt s’émousser dans les écoles d’agronomie.
Théo Gangloff avait tout juste 10 ans quand a éclaté le « chevalgate », début 2013. Cinquante mille tonnes de viande de cheval vendues pour du bœuf dans 16 pays européens, dont 800 tonnes en France. Un véritable séisme pour l’enfant dont les grands-parents exerçaient alors le métier d’agriculteur, tandis que ses parents dirigeaient une biscuiterie artisanale spécialisée dans les bredele – ces fameux biscuits traditionnels alsaciens. « Après le scandale, je me souviens m’être mis à douter de tout ce que je mangeais, que ce soit à la cantine ou au restaurant, raconte-t-il. J’avais peur d’être moi aussi trompé. »
Douze ans plus tard, le voilà pourtant étudiant en deuxième année de cursus ingénieur à l’Ecole nationale supérieure en agronomie et industries alimentaires (Ensaia), au sein de l’université de Lorraine, à Nancy. Il a choisi d’effectuer sa formation en alternance chez Nestlé Waters, éclaboussé quelques mois plus tôt par une affaire de tromperie. La filiale du géant suisse a reconnu avoir eu recours à des techniques de filtration interdites pour purifier ses eaux. Pourtant, cela n’a pas arrêté Théo. « Quand je suis arrivé, en septembre 2024, l’entreprise avait arrêté ce procédé, assure-t-il. A mes yeux, l’affaire était donc close. »
Rentrer dans le rang
Un déni assez classique chez les fils et filles d’agriculteurs. « Beaucoup vivent ces affaires comme des attaques contre leur monde, constate François Allard-Huver, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université catholique de l’Ouest, à Angers. En réponse, ils défendent leurs pratiques, leur savoir-faire, leur rapport aux animaux. »
Et les autres, comment vivent-ils les scandales qui émaillent l’actualité ? « Il y en a toujours une poignée qui sont dans une forme de rejet global du système, mais leur révolte se traduit plus par des choix individuels que par des coups d’éclat, note François Allard-Huver. Elle peut les conduire, par exemple, à se réorienter vers la nutrition ou à s’engager dans des ONG ou des structures plus éthiques. »
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Certains choisissent au contraire de rentrer dans le rang. Plus par obligation que par réelle conviction. « Il y a trois ans, l’embellie post-Covid qui s’était amorcée dans l’emploi des cadres sup avait créé une forme d’euphorie qu’on n’avait plus connue depuis la crise de 2008, rappelle l’enseignant-chercheur. Les jeunes diplômés avaient alors pu imposer certaines de leurs conditions : télétravail, RSE [responsabilité sociale des entreprises]… » Aujourd’hui, le contexte est moins porteur. Résultat, les valeurs ont tendance à passer au second plan.
Au milieu de ces deux tendances, la majorité des étudiants oscille entre questionnement et envie d’agir. « Ils ne nient pas les problèmes, affirme François Allard-Huver. Ils ne les réduisent pas non plus à des affabulations de militants. Ils s’interrogent sur les pratiques agricoles et l’impact des produits sur nos sociétés. » Han Chen, 23 ans, a été particulièrement marquée par les épisodes de la salmonelle dans les Kinder et par celui des pizzas contaminées par la bactérie E. coli. « Ce sont des drames “bêtes” liés à une vigilance insuffisante, s’anime la jeune femme, en deuxième année à AgroParisTech. Si les contrôles et les normes avaient été correctement appliqués, les contaminations auraient pu être évitées. Il y a forcément eu un maillon faible dans la chaîne. »
Inscrite en deuxième année à l’Ecole nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l’alimentation de Nantes-Atlantique (Oniris), Lucie Pionnier, 22 ans, se montre plus mesurée. « En tant qu’humain, on ne peut pas rester insensible face à de tels drames, témoigne-t-elle. Mais en tant qu’élève ingénieur, on doit aussi essayer de comprendre ce qui a pu se passer, quelles étapes ont pu pécher. »
« Transparents et factuels »
A charge pour les écoles de faire de la pédagogie. « Dans une crise alimentaire, on pointe immédiatement l’industriel, ce qui est normal, souligne Benoît Grossiord, enseignant-chercheur à Bordeaux Sciences Agro. Mais parfois, le problème relève du transport, de la conservation, voire de la cuisson. Les étudiants n’ont pas toujours ce recul. Dans la formation, nous rappelons donc que, lorsqu’un incident survient, il faut chercher les causes plutôt que de désigner un coupable trop rapidement. L’enjeu est de les rendre plus curieux et plus critiques vis-à-vis des informations qu’ils entendent. »
Certains profs n’hésitent pas à aborder les problèmes plus frontalement. « En cours, on ne “tape” pas sur l’industrie, mais on essaie d’être transparents et factuels, nuance Vincent Hardy, enseignant en qualité à UniLaSalle, à Beauvais. On parle des controverses quand il y en a. On explique la situation, les dangers, les évolutions réglementaires, ainsi que les recommandations des autorités sanitaires. » Face à l’actualité, l’école a même fait le choix d’adapter ses programmes. La fraude alimentaire – le fait de mentir sur un produit, en modifiant sa composition, en substituant un ingrédient par un autre moins cher ou en changeant son origine ou son espèce – représente aujourd’hui un cours à part entière, alors qu’elle était à peine évoquée il y a quelques années.
De son côté, l’école d’ingénieurs de Purpan, à Toulouse, mise beaucoup sur la pratique pour aborder les risques et les fraudes dans la chaîne alimentaire. « A partir de la troisième année, nous organisons des “bousculades bienveillantes” », explique Hélène Tormo, enseignante-chercheuse en agro-alimentaire. Les étudiants préparent des dossiers sur des controverses comme les OGM ou la pollution par les nitrates, puis échangent avec des dirigeants sur les pratiques à risque. En quatrième et cinquième années, ils réalisent des audits dans des entreprises pour identifier les dangers potentiels et proposer des améliorations.
A l’Isara, école d’ingénieurs en agronomie, agroalimentaire et environnement à Lyon, les enseignements en qualité ne sont abordés qu’à partir de la quatrième année par des études de cas. La cinquième année est davantage tournée vers la mise en application, avec des projets d’innovation et un jeu de rôle sur la gestion de crise. « Les élèves doivent représenter une entreprise qui va connaître une crise sanitaire », détaille Alexia Lafarge, enseignante et consultante en qualité, sécurité des aliments et RSE.
Crise d’attractivité
L’objectif est de les préparer à devenir acteurs de leur secteur. C’est ce qu’une grande majorité d’entre eux attend, à l’image d’Aude Chevalier, fraîchement diplômée de l’Isara. « Pour moi, les crises ne sont pas des freins, mais plutôt des défis qui me donnent envie de m’engager », confie la jeune femme de 22 ans.
Le hic, c’est qu’ils sont de moins en moins nombreux à vouloir tenter l’aventure. « Alors que nos concours sont historiquement sélectifs, on n’arrive pas à remplir nos cursus, s’alarme Laurence Deflesselle, directrice générale d’Oniris. Pourtant, l’agroalimentaire est le premier employeur industriel en France, avec 450 000 salariés. » Les scandales sanitaires ne sont pas seuls en cause. Il y a aussi une question de salaires et de méconnaissance des métiers. Pour y répondre, écoles publiques et privées sous contrat ont décidé, pour la première fois, d’unir leurs forces et de répondre ensemble à l’appel à manifestation d’intérêt France 2030 Compétences et métiers d’avenir, un programme qui vise à accélérer l’adaptation des formations aux besoins de compétences de certains secteurs. Le but : rendre plus visibles ces filières dès le collège.
Reste à trouver les bons arguments pour faire rêver les jeunes. « Je pense que nous, futurs ingénieurs, pourrons vraiment faire bouger les lignes, notamment avec le développement des intelligences artificielles », insiste Hanane Abderrazak, 23 ans. L’étudiante en 3e année à l’Ensaia demeure toutefois lucide. Les jeunes diplômés ne changeront pas le système agro-industriel à eux tout seuls. « Il faudra que les industriels, le gouvernement et la société dans son ensemble se mobilisent pour construire un avenir plus juste et durable », previent-elle. Dans un contexte économique tendu, le principe de réalité semble bel et bien avoir pris le pas sur les idéaux chez les futurs professionnels de l’agro.