De plus en plus de jeunes ingénieurs refusent des postes bien rémunérés pour emprunter d’autres voies.

« Ces jobs sont destructeurs » : la nouvelle vie des ingénieurs déserteurs, plus alignée avec leurs valeurs

Alors qu’une carrière confortable attend les diplômés des meilleures écoles, de plus en plus d’entre eux refusent des postes bien rémunérés pour emprunter d’autres voies

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le 15 novembre 2025 à 10h30 https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/11/15/ces-jobs-sont-destructeurs-la-nouvelle-vie-des-ingenieurs-deserteurs-plus-alignee-avec-leurs-valeurs_6653530_4401467.html

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CÉLIA CALLOIS

« Là, tu vois, je suis pieds nus, en train de marcher dans l’herbe, avec une vue sur le potager en fleurs », savoure Paul Saada, 24 ans, diplômé de l’INSA Lyon. Le jeune ingénieur rit encore de sa trajectoire improbable : lui qui a grandi dans le moule des « très bons élèves », puis étudié dans une grande école, vit désormais en collectivité, dans un château à Forges (Seine-et-Marne). Rebaptisé Campus de la transition, le lieu se veut « radical, mais pas en marge de la société », nuance-t-il. Sur place, ils sont une quinzaine : chercheurs, ingénieurs en rupture, enseignants, mais aussi cuisiniers, jardiniers, artisans, bénévoles… Tous participent de près ou de loin au même projet : transformer l’enseignement supérieur pour y intégrer les enjeux de la transition écologique.

Avant d’arriver ici, Paul a connu un long cheminement intérieur, entamé dès sa première année d’école d’ingénieurs. « Après avoir pris conscience des enjeux climatiques, j’ai remarqué qu’il n’y avait aucun cours sur l’écologie ou la biodiversité dans le cursus et ça m’a profondément choqué », confie-t-il. Pour tenter de faire bouger les lignes, il s’engage alors dans plusieurs collectifs étudiants. Ensemble, ils obtiennent une petite victoire : « On a réussi à faire voter des crédits ECTS [système européen de transfert et d’accumulation de crédits] pour que les enjeux écologiques soient intégrés à la formation. On est passés de zéro à 18 ECTS obligatoires sur ce sujet au cours de la scolarité », raconte-t-il.

Mais cette réforme ne le satisfait pas vraiment. Car, au-delà du contenu des cours, c’est le rôle même de l’ingénieur dans la société qu’il remet en question. « C’est un métier qui a toujours été au service de l’ordre social dominant, de l’économie ou du marché », estime-t-il. Il prend conscience des limites de l’activité à laquelle il se destine : « On nous appelle pour résoudre un problème sans jamais penser à remettre en question le système dans lequel on vit ni l’innovation qui, souvent, va créer d’autres problèmes », regrette-t-il.

Malaise générationnel

C’est le point de bascule. « J’ai réussi à terminer mon diplôme, mais, en parallèle, j’ai dû commencer une thérapie », confie le jeune homme. Les discussions avec ses parents s’enchaînent, les disputes aussi. « Toutes les offres de stage me donnaient envie de vomir, je voyais du greenwashing partout », se souvient-il. Il lui devient alors impossible d’imaginer travailler pour une entreprise quand il pense à l’« impact socioclimatique que peut avoir [son] métier ».

Paul est loin d’être seul à souffrir de ce malaise générationnel. En 2022, les étudiants d’AgroParisTech faisaient sensation lors de leur cérémonie de remise de diplômes, avec un discours vibrant dénonçant les impasses du modèle productiviste : « Inventer des labels “bonne conscience”, pondre des rapports RSE [responsabilité sociétale des entreprises] ou encore compter des grenouilles et des papillons pour que les bétonneurs puissent les faire disparaître légalement… A nos yeux, ces jobs sont destructeurs, et les choisir, c’est nuire », lâchaient-ils sur la scène de la Salle Gaveau.

L’année suivante, Olivier Lefebvre, ancien ingénieur en robotique, publiait Lettre aux ingénieurs qui doutent (L’Echappée), un essai sur la dissonance cognitive vécue par les ingénieurs et sur la difficulté à quitter un métier qui ne fait plus sens. Plus récemment, en septembre 2025, Jeanne Mermet racontait à son tour sa rupture avec une carrière prestigieuse dans Désertons (Les Liens qui libèrent, 176 pages, 16 euros, numérique 10,99 euros), récit d’une tentative de vie plus alignée avec ses convictions.

Collectifs de « déserteurs »

« En école, on leur répète qu’ils sont l’élite de la nation, alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à se dire que s’ils suivent la voie toute tracée ils vont faire partie du problème », analyse Olivier Lefebvre. Selon lui, « la différence par rapport à ces trente dernières années, c’est qu’avant aller travailler chez Total ne posait aucune question ». Il fait ici référence aux récentes mobilisations étudiantes contre les partenariats entre grandes écoles et multinationales pétrolières.

Lire aussi l’enquête (2023) | 

Dans une tribune publiée dans L’Obs le 15 novembre, plus de 1 200 étudiants de grandes écoles, parmi lesquelles Polytechnique, AgroParisTech, les Mines Paris-PSL ou encore CentraleSupélec, ont annoncé leur intention de ne pas rejoindre les rangs de BNP Paribas, qu’ils accusent de continuer à soutenir les nouveaux projets d’extraction pétrolière et gazière. Aux Ponts ParisTech, un syndicat d’étudiants est en cours de création, notamment pour peser davantage dans les arbitrages au sujet des partenariats. Du jamais-vu dans une grande école.

Lire aussi :    « Il faut rendre les métiers à impact stylés. On aura gagné le jour où ce sera la honte d’aller bosser chez Total ». A Rennes, un forum conçu pour les métiers à impact

Ces étudiants sont devenus « militants ». « C’est une réflexion politique nouvelle pour les ingénieurs, peu habitués à la conflictualité dans leur formation : ils désignent les responsables des dégâts environnementaux », relève Antoine Bouzin. Le 21 novembre, à nouveau, au forum de CentraleSupélec, qui réunit chaque année 3 000 étudiants et 200 entreprises, la même chorégraphie et le même scénario… Sit-in devant les banques françaises, discours, communiqué de presse virulent… « On continuera nos actions, des plus consensuelles, comme les tribunes, aux plus dérangeantes, comme la perturbation des forums et l’exposition publique des entreprises coupables», assure un étudiant de Polytechnique. Il conclut en s’adressant aux grandes entreprises : « Partout où vous irez, nous serons là, comme des cailloux dans vos chaussures. »Marine MillerMargherita Nasi

L’ancien ingénieur cite également l’émergence de collectifs comme Ingénieurs sans frontières, Vous n’êtes pas seuls ou encore Les Désert’ heureuses, qui forment de véritables réseaux d’entraide pour celles et ceux qui cherchent à « déserter » leur métier. Beaucoup se forment à l’autoconstruction ou rejoignent des projets agricoles. « Dans le maraîchage ou la construction écologique, il y a énormément d’ingénieurs. Ils suivent une formation, investissent un petit pécule accumulé pendant leurs années de salariat et se lancent », observe-t-il.

« Je vis rarement au même endroit d’un mois sur l’autre », explique Romain Boucher, 32 ans, membre fondateur du collectif Vous n’êtes pas seuls, créé en 2021. Diplômé des Mines, il a travaillé trois ans dans un cabinet de conseil pour un salaire de 60 000 euros brut par an, avant de démissionner pour mener une vie « véritablement active », explique-t-il. Critique d’un système qu’il juge mortifère, il l’affirme : « On ne pourra jamais être cohérent sous le soleil noir du capital. » C’est en échangeant avec deux de ses amis très proches qu’il réalise qu’il faut se regrouper pour mieux politiser la désertion. Face à la sensation d’être « devenus les petits soldats d’un système », ils décident alors de démissionner et fondent Vous n’êtes pas seuls.

Critique du monde industriel

Leur objectif : accompagner ceux qui, à leur tour, veulent quitter un emploi en contradiction avec leurs valeurs. Le collectif mène aussi un travail d’enquête à partir de témoignages d’anciens salariés, pour nourrir une critique écologiste et sociale du monde industriel, par exemple autour du projet East African Crude Oil Pipeline de Total. Concrètement, une fois qu’ils sont « sortis du rang », l’enjeu est double : d’une part, « mettre un terme à la destruction du vivant » et, d’autre part, « se doter de moyens techniques propices à la vie en société de taille réduite ». Autrement dit, recréer des modes de vie où chacun contribue à la subsistance du groupe, afin d’éviter la dépendance à la production industrielle. Avec l’aide d’agriculteurs et de maraîchers, le collectif s’attache à « faire revivre des savoir-faire paysans », en réapprenant à fabriquer et à réparer des outils, raconte Romain.

« Ce sont des missions très terre à terre : plantations, récoltes, fabrication de mobilier, ménage… », énumère Adrien Combelles, 25 ans, diplômé de Polytechnique. Fraîchement débarqué au Campus de la transition, il est aujourd’hui au chômage par choix, « pour prendre du recul et réfléchir à la manière dont [il] souhaite bifurquer », explique-t-il. Avant cela, il a travaillé à la création de jardins partagés dans un centre-ville, un poste de contractuel de catégorie C, accessible aux personnes sans diplôme, au sein d’une collectivité territoriale. « Certains te diront qu’avec un diplôme de Polytechnique on peut clairement prétendre à mieux », dit-il en souriant.

Lire le reportage :  En Seine-et-Marne, le château pour étudiants en quête de sens

Mais le jeune homme cherche désormais un travail en accord avec ses valeurs, « loin des innovations techniques qui ne servent à rien, à part détruire la planète ». Après plusieurs mois de réflexion et de bénévolat, une première piste se dessine : « La bonne échelle d’action, pour moi, c’est l’échelle locale, territoriale ou associative. C’est en partant du bas que l’on peut se rendre utile. » Une autre manière de « réussir » : plus discrète, plus lente, loin de « la posture de l’ingénieur tout-puissant dans la société que l’on nous a toujours vendue », analyse-t-il. En attendant, Adrien doit filer en cuisine : c’est l’heure de préparer le repas pour le collectif.

Voir aussi:

A Polytechnique, aux Mines de Paris ou à AgroParisTech, les liaisons dangereuses avec les grandes entreprises dénoncées par des étudiants militants

Par  et 

le 29 novembre 2023 à 06h00, modifié le 29 novembre 2023 à 16h58 https://www.lemonde.fr/campus/article/2023/11/29/a-polytechnique-aux-mines-de-paris-ou-a-agroparistech-les-liaisons-dangereuses-avec-les-grandes-entreprises-denoncees-par-des-etudiants-militants_6202902_4401467.html

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EnquêteManifestations, « name and shame », « die-in » : une poignée d’élèves ingénieurs montent des opérations-chocs pour contester « l’emprise » de sociétés « polluantes » sur leurs campus.

Avec la venue de l’automne, les étudiants sortent leur costume, et les employeurs leurs meilleurs arguments. La saison des forums d’entreprises est ouverte. Temps fort de la formation des ingénieurs, cette traditionnelle opération de séduction et de levée de fonds vire désormais à l’insurrection. De Polytechnique aux Mines Paris-PSL en passant par AgroParisTech, le scénario est toujours le même. Au milieu des stands affichant les grands noms du conseil, de la banque ou de l’énergie, loués au prix fort pour financer la vie associative de l’école, des dizaines d’étudiants se laissent tomber par terre, simulant la mort en exécutant un die-in. Tout autour, des banderoles aux slogans percutants : « Ecole financée par l’or noir »« Stop aux cabinets de con (seil) »« Les intérêts privés se font toujours au détriment de l’avenir commun ».

Puis des discours viennent rompre le silence de la foule interloquée. « Comment peut-on encore accepter d’être financé par TotalEnergies, qui continue de multiplier les nouveaux projets pétroliers, tel le projet Eacop [de construction d’un oléoduc] en Ouganda ? Comment peut-on encore accepter des partenariats avec la BNP, la Société générale ou le Crédit agricole qui continuent de financer les projets les plus destructeurs ? Et comment peut-on encore accueillir LVMH ou L’Oréal, qui nous embauchent pour optimiser leurs algorithmes de ciblage publicitaire ? », s’insurgeaient, début octobre, une trentaine d’étudiants de Polytechnique lors du X-Forum, devant les regards parfois approbateurs, amusés, ou plus souvent indifférents de leurs camarades.

Déroulé similaire quelques jours plus tard, au Forum Trium, coorganisé par les associations étudiantes de quatre écoles d’ingénieurs (Mines Paris-PSL, Ponts ParisTech, Ensta Paris et Ensae Paris). Distribution de tracts, sit-in de quelques minutes devant le stand de Perenco, producteur d’hydrocarbures, discours sur l’appel à la révolte et, en bonus, pendant toute la durée de l’événement, des passes d’armes rhétoriques entre recruteurs et étudiants.

Lire l’entretien avec Olivier Lefebvre : « Je ne sais pas combien sont ces ingénieurs qui doutent, mais mon expérience me laisse penser qu’ils sont de plus en plus nombreux »

Planté devant le stand de TotalEnergies, un jeune ingénieur des Ponts interpelle un représentant du géant pétrolier : « Je ne travaillerai pas pour vous tant que des changements drastiques ne seront pas mis en œuvre. » Tout sourire, le recruteur dégaine sa réplique bien huilée : « C’est dommage, on manque cruellement d’ingénieurs sur l’éolien ou l’hydrogène. Je reçois tous les jours deux cents CV pour l’Oil & Gas et seulement quinze pour l’éolien. Si la transition vous intéresse, rejoignez-nous ! »

Assemblée générale improvisée

A l’AgroParisTech mi-novembre, un groupe d’étudiants avait prévu d’asperger de peinture noire le stand de TotalEnergies lors du Forum Vitae. « Mais ils se sont planqués dans un coin périphérique du forum, à l’abri des regards. On a donc opté pour un die-in au cœur du bâtiment, pour être le plus visibles possible », raconte Thomas, l’un d’eux (le prénom a été modifié). Après l’effondrement au sol, la quinzaine d’étudiants aux manettes de l’action improvisent une assemblée générale, sous les applaudissements de la foule. Une cinquantaine de leurs camarades les suivent dans un amphithéâtre. Le débat durera deux heures. Les uns évoquent « la honte » de participer à un forum qui propose « une vision passéiste du futur », d’autres craignent que ces voix critiques ne « ternissent l’image de l’école ».

Lire notre décryptage :    Face à l’urgence écologique, comment le discours des étudiants « bifurqueurs » d’AgroParisTech a essaimé

Le rassemblement se clôt par un échange entre Etienne Verrier, directeur général adjoint d’AgroParisTech, et les élèves. Ces derniers citent le théoricien russe de l’anarchisme Bakounine, quand M. Verrier convie, lui, les Inconnus : « Savoir si une entreprise est bonne ou mauvaise, ce n’est pas facile. C’est comme le sketch du bon et du mauvais chasseur. »L’ensemble des écoles d’ingénieurs interrogées se disent ouvertes au débat, tout en restant fermes sur leurs positions : pas question de boycotter les entreprises ciblées. « Notre rôle en tant qu’institution est de coopérer avec des entreprises engagées dans la décarbonation. Nous sommes à l’aube d’une révolution industrielle ! », estime Marie-Christine Bert, directrice des partenariats entreprises à l’Ecole des ponts ParisTech.

Surtout, les forums doivent répondre aux attentes de tous les jeunes ingénieurs, et pas seulement de la frange la plus engagée, souligne Antoine Guigui, 22 ans, président de l’association en charge du forum CentraleSupélec, en première année : « Les étudiants engagés défendent une cause importante, certes. Mais les entreprises pointées du doigt continuent d’intéresser une partie des candidats. » Les études récentes lui donnent raison : les jeunes diplômés s’insèrent en majorité dans les grandes entreprises : 31,1 % des diplômés en 2022 ont rejoint des structures de 5 000 salariés ou plus, et 30,1 %, des structures de plus de 250 salariés, selon la dernière enquête sur l’insertion des diplômés des grandes écoles, conduite par la Conférence des grandes écoles et publiée en juin.

Manne financière pour les associations

Ces tensions autour des forums racontent à nouveau la fracture entre ceux qui pensent pouvoir changer le système de l’intérieur et la nécessité de le quitter. En poussant le curseur plus loin néanmoins : il ne s’agit plus uniquement de critiquer l’avenir incarné par certaines entreprises lors de discours de cérémonie de remise de diplômes. Les étudiants dénoncent le fonctionnement même des forums, et par là l’« emprise » du privé au sein des écoles d’ingénieurs, en particulier dans le financement de la vie étudiante.

Le Forum Trium engendre ainsi 1 million d’euros de recettes, grâce aux 200 entreprises présentes, qui louent leur stand en moyenne 3 000 euros, parfois bien plus – le géant de la construction Vinci s’est, par exemple, offert un espace de 144 mètres carrés pour 30 000 euros. Les quatre associations étudiantes qui organisent l’événement se partagent les bénéfices de la journée, une fois les frais logistiques réglés. Aux Mines Paris-PSL, l’association Trium est de ce fait l’une des plus riches du campus, explique Matthieu Hingouet, étudiant de deuxième année qui en est membre : « Nous prêtons de l’argent à d’autres associations, comme celle qui organise le WEI [week-end d’intégration] qui nous rembourse une fois que les entreprises ont versé leurs subventions. Nous pouvons aussi financer des projets qui coûtent cher aux associations qui les montent, comme les spectacles. »

Lire l’entretien :    « La voie toute tracée pour les jeunes diplômés s’est transformée en voie toute cassée »

Lorsque les étudiants convient des entreprises à venir sur les forums, ou qu’ils leur ouvrent leurs amphis, ils se muent en manageurs. « A chaque fois, l’argent est reversé dans la vie associative. Sont alors organisés des événements onéreux qui confortent les élèves dans l’idée qu’ils sont au-dessus de la masse », analyse le sociologue Adrien Delespierre, auteur, en 2016, d’une thèse sur l’internationalisation des grandes écoles d’ingénieurs françaises. Les étudiants apprennent ainsi à se conformer au moule du capitalisme néolibéral, avance Christophe Birolini, doctorant en sciences de l’éducation à l’université Paris-Cité et diplômé de CentraleSupélec en 2017 : « Sur les forums, les entreprises dominantes viennent s’offrir l’élite. Dans un système de ruissellement souvent opaque, les plus grosses associations, où l’on retrouve les étudiants les plus favorisés, récupèrent le plus d’argent. »

Visibilité renforcée

Le système est le même dans toutes les écoles. « McKinsey paie nos cuites ! », résume un ancien polytechnicien. « Les associations sont tellement riches qu’elles ne savent plus comment dépenser cette manne. Les unes vont s’offrir une nouvelle table de mixage à des prix ahurissants, les autres organisent des soirées avec alcool à volonté. On nous habitue à dépenser beaucoup », abonde Abel, un étudiant de Polytechnique. Tous s’expriment sous le couvert de l’anonymat, car le sujet est sensible. Les trois élèves officiers qui ont pris la parole lors du X-Forum ont été sévèrement sanctionnés par dix jours d’arrêt.

« Les forums symbolisent les liens troubles des écoles avec des entreprises cotées en Bourse », commente Charles, étudiant à Polytechnique. Il évoque les journées de visite dans les entreprises, qui sont obligatoires et possibles uniquement dans une trentaine de groupes – dont BNP Paribas, Cartier, Vinci, Safran ou Société générale –, ou encore les journées de simulation d’entreprise. « On doit alors utiliser toutes les techniques possibles pour optimiser la croissance d’une entreprise des télécoms, y compris l’optimisation fiscale, qui est nécessaire pour gagner », poursuit l’un de ses camarades.

Cette proximité avec les entreprises est revendiquée par les écoles, qui mettent en avant les chaires nouées avec les grands groupes et les parrainages de promotion. A Polytechnique, l’entreprise marraine dispose d’une visibilité renforcée sur le campus, avec une présentation à laquelle doivent assister tous les étudiants, en grand uniforme pour l’occasion, ou avec des offres de stage relayées par l’école. « En échange, elle verse 150 000 euros sur trois ans à la vie associative », précise un ancien de l’X.

Lire aussi notre récit :  Les désillusions de certains élèves ingénieurs : « Les gens pensent qu’à l’X on est une élite, mais c’est le Club Med »

Dans les écoles des Mines et des Ponts, environ 50 % des ressources proviennent de la subvention de l’Etat et le reste des ressources propres : frais de scolarité, recherche partenariale, formation continue, taxe d’apprentissage, mastères. Plus une école est proche des milieux d’affaires, plus elle est prestigieuse, analyse l’ingénieur et actuel doctorant en sociologie au Centre Emile-Durkheim Antoine Bouzin : « La forte présence des industriels, dans les conseils d’administration, sous forme de partenariats ou encore dans les chaires d’enseignement et de recherche, fait partie du modèle économique. Les écoles défendent leur mission : produire des ingénieurs pour la vie économique nationale. »

« Réflexion politique nouvelle »

Un modèle gagnant-gagnant : alors que certains secteurs comme la construction ou l’industrie peinent à attirer et à retenir les diplômés, les entreprises voient aussi dans ces partenariats une manière de soigner leur réputation. Mais le rapport de force sur le marché du travail est aujourd’hui favorable aux jeunes. « Leur rapport au travail et leurs aspirations pour des nouvelles modalités de travail impactent tous les secteurs et tous les métiers, abonde Marie-Christine Bert. Le présentiel doit être justifié, l’entreprise doit faire la démonstration de ses valeurs. Pour ceux qui ont des convictions écologiques, l’entreprise doit éviter le greenwashing, qui sera détecté par les jeunes. »

Dans une tribune publiée dans L’Obs le 15 novembre, plus de 1 200 étudiants de grandes écoles, parmi lesquelles Polytechnique, AgroParisTech, les Mines Paris-PSL ou encore CentraleSupélec, ont annoncé leur intention de ne pas rejoindre les rangs de BNP Paribas, qu’ils accusent de continuer à soutenir les nouveaux projets d’extraction pétrolière et gazière. Aux Ponts ParisTech, un syndicat d’étudiants est en cours de création, notamment pour peser davantage dans les arbitrages au sujet des partenariats. Du jamais-vu dans une grande école.

Lire aussi  « Il faut rendre les métiers à impact stylés. On aura gagné le jour où ce sera la honte d’aller bosser chez Total ». A Rennes, un forum conçu pour les métiers à impact

Ces étudiants sont devenus « militants ». « C’est une réflexion politique nouvelle pour les ingénieurs, peu habitués à la conflictualité dans leur formation : ils désignent les responsables des dégâts environnementaux », relève Antoine Bouzin. Le 21 novembre, à nouveau, au forum de CentraleSupélec, qui réunit chaque année 3 000 étudiants et 200 entreprises, la même chorégraphie et le même scénario… Sit-in devant les banques françaises, discours, communiqué de presse virulent… « On continuera nos actions, des plus consensuelles, comme les tribunes, aux plus dérangeantes, comme la perturbation des forums et l’exposition publique des entreprises coupables», assure un étudiant de Polytechnique. Il conclut en s’adressant aux grandes entreprises : « Partout où vous irez, nous serons là, comme des cailloux dans vos chaussures. »Marine MillerMargherita Nasi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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