De Monroe à Trump : retour sur deux siècles d’ingérence de Washington en Amérique latine

Par Angeline Montoya
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 13h41 https://www.lemonde.fr/histoire/article/2026/01/18/de-monroe-a-trump-retour-sur-deux-siecles-d-ingerence-de-washington-en-amerique-latine_6663011_4655323.html
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Récit
De la doctrine Monroe de 1823 à l’offensive au Venezuela, Washington a dominé le continent américain par la force et l’économie. Face à l’influence croissante de la Chine, Donald Trump ressuscite des ambitions hégémoniques.
Dans la longue histoire des interventions des Etats-Unis, directes ou indirectes, en Amérique latine – au moins 70 ont été comptabilisées par les historiens –, le président actuel, Donald Trump, a réussi une opération inédite : pour la première fois, le pays a attaqué militairement un Etat d’Amérique du Sud, le Venezuela.
Par le passé, des invasions avaient visé le voisinage proche : le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes – la plus récente, au Panama, en 1989, marquée par l’enlèvement du général au pouvoir, Manuel Noriega. Quelques militaires avaient aussi été envoyés, au XIXe siècle, dans des pays plus éloignés, surtout pour protéger des citoyens états-uniens.
Cette fois, avec l’enlèvement, dans la nuit du 2 au 3 janvier, du président vénézuélien, Nicolas Maduro, et de son épouse, Cilia Flores, « un seuil a été franchi, et les conséquences sont imprévisibles », alerte Jorge Heine, ancien ministre et diplomate chilien, dans le Responsible Statecraft, publication du Quincy Institute, un think tank établi à Washington. Selon lui, la justification officielle de l’opération – le fentanyl que le Venezuela exporterait en masse vers les Etats-Unis – s’apparente au prétexte qu’avaient constitué « les armes de destruction massive inexistantes, lors de l’invasion de l’Irak en 2003 ».

Le général panaméen Manuel Noriega, le 4 janvier 1990, sur une photo fournie par le bureau du procureur fédéral américain. Inculpé pour trafic de cocaïne et blanchiment d’argent, il avait été capturé par les Etats-Unis, l’année précédente, lors de l’invasion du Panama. STEVEN AUMAND/BUREAU DU PROCUREUR FÉDÉRAL DES ÉTATS-UNIS/AFP
L’histoire des interventions états-uniennes en Amérique latine au XXe siècle se déroule en quatre actes majeurs : la « diplomatie du Big Stick » (« gros bâton »), de Theodore Roosevelt (1901-1909), qui brandit le gourdin à tout-va ; la « politique de bon voisinage » de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945), qui se caractérise par des retraits spectaculaires. Puis vient la guerre froide, rythmée de coups d’Etat orchestrés dans l’ombre et d’interventions directes. A partir de la fin des années 1980, les Etats-Unis détournent leur attention du continent pour se porter vers d’autres théâtres, avant de revenir en force, aujourd’hui, au Venezuela.
L’annexion du Texas
Pour de nombreux observateurs, cette dernière intervention s’inscrit dans la continuité de la doctrine Monroe de 1823. Donald Trump lui-même assume cet héritage dans sa stratégie de sécurité nationale, publiée le 5 décembre 2025 : « Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. » Pourtant, la doctrine énoncée le 2 décembre 1823 par James Monroe, alors président des Etats-Unis, n’était pas offensive, mais bien défensive, condamnant toute ingérence européenne en Amérique à une époque où le continent est menacé.
L’Empire russe lorgne alors le sud du continent, de l’Alaska qu’il occupe depuis la fin du XVIIIe siècle. La Sainte-Alliance (Russie, Autriche, Prusse, France) envisage de soutenir l’Espagne dans la reconquête de ses colonies devenues indépendantes. Quant à la monarchie française, elle poursuit son projet de revenir à Saint-Domingue, l’actuel Haïti.
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La politique expansionniste des Etats-Unis ne commence donc pas avec la doctrine Monroe, mais plus de vingt ans plus tard, avec la guerre qui les oppose au Mexique, entre 1846 et 1848, au terme de laquelle ce dernier est amputé de la moitié de son territoire. Dès 1845, le journaliste new-yorkais John O’Sullivan publie, dans The United States Magazine and Democratic Review, un éditorial célébrant l’annexion du Texas aux Etats-Unis et fustigeant les nations qui voudraient « limiter [la] grandeur du pays » et « empêcher l’accomplissement de [sa] destinée manifeste, qui est de s’étendre sur le continent alloué par la providence ».
« Destinée manifeste » : les mots sont lâchés. Washington se voit alors investi d’une mission divine : coloniser le reste du continent. « L’idée était que, puisque les populations autochtones et les Mexicains n’avaient pas su valoriser ces terres, il revenait aux Etats-Unis de s’en charger », résume Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine et des Caraïbes à la Fondation Jean Jaurès. Cette même logique « civilisatrice » a été brandie par le Royaume-Uni et la France pour coloniser l’Afrique.
Entre octobre 1889 et avril 1890, les Etats-Unis organisent à Washington le premier congrès panaméricain, qui inaugure ce qui deviendra, en 1948, l’Organisation des Etats américains. Presque tous les pays de la région y envoient des délégués, auxquels Washington vante les mérites d’une vaste zone de libre-échange. « Ils sont emmenés dans une grande tournée à travers le pays pour leur faire voir ce qu’est la modernité états-unienne : les premiers gratte-ciel de Chicago, la splendeur industrielle des Appalaches, retrace l’historien Olivier Compagnon, professeur à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. On leur montre que la modernité, elle est là, et non plus en Europe. » Mais certains ne se laissent pas séduire, à commencer par le Cubain José Marti, qui y voit déjà un projet expansionniste. « De la tyrannie d’Espagne, l’Amérique espagnole a pu se sauver. (…) L’heure est arrivée pour l’Amérique espagnole de déclarer sa seconde indépendance », écrit alors le poète engagé.
Les années suivantes voient les Etats-Unis intervenir à répétition dans ce qu’ils nomment l’« hémisphère occidental ». Ils mènent une guerre contre l’Espagne en 1898, en soutien des indépendantistes cubains, mais Washington en profite largement : les Philippines, Porto Rico et Guam passent sous son contrôle. Et l’île de Cuba est placée sous sa tutelle. En 1903, le Panama est arraché à la Colombie avec l’appui des troupes états-uniennes, prélude au percement du canal.
Le gendarme du continent
Cette accélération est théorisée, en décembre 1904, par le président Theodore Roosevelt devant le Congrès. Si une nation compromet l’ordre, entraînant un « relâchement général des règles de la société civilisée, prévient-il, l’adhésion des Etats-Unis à la doctrine Monroe peut forcer [ces derniers], à contrecœur cependant, à exercer un pouvoir de police international » dans l’hémisphère occidental.
C’est ce que l’on appellera le « corollaire Roosevelt » : la doctrine Monroe devient une arme résolument offensive, légitimant trente ans d’interventions de Washington dans la région. Cette « diplomatie du Big Stick » érige les Etats-Unis en gendarme du continent. Le Nicaragua est occupé de 1912 à 1933, afin de sécuriser un second canal interocéanique – qui ne verra jamais le jour. Haïti subit le même sort, de 1915 à 1934, pour protéger les intérêts économiques américains, tandis que Cuba est le théâtre de multiples interventions et que le port de Veracruz, au Mexique, est envahi en 1914, en pleine révolution mexicaine (1910-1920).

C’est un autre Roosevelt, Franklin Delano, qui clôt ce chapitre interventionniste par la mise en œuvre d’une « politique de bon voisinage ». Le krach de 1929 a laissé des traces : la crise économique sévit, tandis que fascisme et nazisme gagnent du terrain en Europe. Déjà, en 1933, les Etats-Unis retirent leurs troupes du Nicaragua. L’année suivante, ils abandonnent le protectorat sur Cuba – alors en pleine tourmente, secoué par le coup d’Etat de Fulgencio Batista – et mettent fin à l’occupation d’Haïti. En 1936, Carlos Saavedra Lamas, ministre des affaires étrangères argentin – qui obtiendra le prix Nobel de la paix pour ses efforts –, persuade Roosevelt de signer un traité de non-agression et de non-ingérence, en échange de la garantie d’un ordre régional. S’ouvre une ère de trente ans sans intervention.
Mais celle-ci n’est qu’apparente, comme le souligne Olivier Compagnon. « En fait, les répertoires d’actions déployés sont différents pour des raisons pragmatiques, liées aux impératifs de la crise économique, mais il ne s’agit pas du tout d’un renoncement des Etats-Unis à leur arrière-cour latino-américaine, loin de là, considère-t-il. La politique d’influence passe alors par d’autres leviers : échanges culturels intenses, propagande, diffusion de produits états-uniens en Amérique latine et inversement. L’idée est que la valorisation des liens culturels est une manière de favoriser les échanges économiques et que, dans cette américanité partagée, les Etats-Unis sont un phare. » Du gourdin militaire à la séduction culturelle, l’emprise perdure.
La guerre froide bouleverse la donne. A Washington, la traque anticommuniste s’intensifie. C’est dans ce climat que Juan Jacobo Arbenz Guzman est élu président du Guatemala, en 1950. Réformateur agraire ambitieux, il nationalise les terres incultes pour les redistribuer aux petits paysans, abolit le travail forcé des indigènes – une main-d’œuvre quasi esclavagisée – et s’attaque à la corruption. Mais la moitié du territoire appartient à l’United Fruit Company (UFC), firme américaine qui n’en exploite qu’une fraction et dont deux actionnaires de poids sont John Foster Dulles, secrétaire d’Etat américain, et son frère, Allen Dulles, patron de la CIA. Une campagne de propagande massive s’efforce alors de dépeindre le président guatémaltèque comme un dangereux communiste.
Le piège se referme en 1954. Avec l’aide très active de la CIA, 400 soldats entraînés aux Etats-Unis mènent un coup d’Etat qui renverse Arbenz. « Washington n’intervient pas directement, mais de façon détournée, souligne Isabelle Vagnoux, professeure à Aix-Marseille Université et spécialiste des relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine. A partir de là, la promesse de non-intervention en Amérique latine est rompue. » Les opérations suivantes suivront le même schéma : « Légitimées par la diabolisation d’un gouvernement qui pouvait être qualifié de communiste, mais dont la politique était surtout contraire aux intérêts des Etats-Unis », note Jean-Jacques Kourliandsky.
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L’intervention au Guatemala marque un tournant majeur, selon Olivier Compagnon. « [Elle] fait basculer beaucoup d’élites des gauches latino-américaines vers des positions radicales, selon l’historien. Elle leur montre que, même dans un cadre démocratique, il sera impossible de mener des réformes permettant de lutter contre la pauvreté, les inégalités, etc. Et que seule la voie révolutionnaire et armée est susceptible de transformer les sociétés latino-américaines. » Le coup d’Etat de 1954 préfigure la radicalisation de la révolution cubaine (1953-1959) et les guérillas des années 1960. « Che Guevara se trouve alors dans la capitale du Guatemala, rappelle Olivier Compagnon. Observer la chute du gouvernement démocratique d’Arbenz constitue un basculement décisif dans sa trajectoire et la militarisation de son combat. »


La méthode qui avait fonctionné au Guatemala en 1954 se solde par un fiasco à Cuba. En 1959, Washington lâche le dictateur Batista – trop corrompu – face aux insurgés dirigés, entre autres, par Fidel Castro et Ernesto « Che » Guevara. Un gouvernement socialiste s’installe, qui décrète la réforme agraire et nationalise terres et entreprises, au grand dam des compagnies américaines propriétaires de la plupart des terres arables, des mines et des raffineries. L’intervention des Etats-Unis en 1961 – avec près de 1 400 exilés cubains, recrutés et entraînés par la CIA, débarquant dans la baie des Cochons – tourne au désastre.
La peur du « sandwich rouge »
Pourtant, la liste des interventions s’allonge dans les décennies suivantes. Certaines sont directes : République dominicaine (1965), Grenade (1983), Panama (1989) – toutes confinées à l’Amérique centrale et aux Caraïbes. D’autres sont des manœuvres indirectes : Brésil (1964), Chili (1973). L’objectif est constant : déloger tout gouvernement taxé de marxisme et donc perçu comme une menace pour la sécurité des Etats-Unis.

Au Brésil, Washington fournit une aide financière discrète, mais importante (propagande, lobbying, photocopies de tracts… ; un appui militaire est même proposé, qui ne se révèle pas nécessaire), tandis qu’au Chili la CIA s’active dès 1964 pour barrer la route au socialiste Salvador Allende. Elle y parvient une première fois face à Eduardo Frei Montalva, mais échoue en 1970. Le président américain, Richard Nixon (1969-1974), et son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger, lancent alors une double offensive : faire capoter la validation, par le Congrès, des élections – en vain –, puis organiser le putsch du 11 septembre 1973. L’aide est économique, en finançant la grève des camionneurs qui paralyse le pays. Elle est aussi militaire : les officiers putschistes, comme tous les cadres militaires latino-américains de l’époque, ont été formés à l’Ecole des Amériques (School of the Americas), fondée en 1946 au Panama, où leur a été inculqué un anticommunisme forcené.
Laquelle de ces deux motivations, économique ou idéologique, a animé les Etats-Unis ? La première est dominante avant la guerre froide, juge Olivier Compagnon. « Entre le début du XXe siècle et le début des années 1930, aucune intervention n’est teintée d’idéologie, précise-t-il. L’objectif est de sauvegarder l’accès aux matières premières, de préserver des marchés. La longue occupation nicaraguayenne [1912-1933] est un bon exemple de “république bananière”. Très souvent, l’occupation est une manière d’assurer une forme de stabilité politique dont les entreprises américaines ont besoin. » Rien qui ne diffère, en somme, des intentions affichées aujourd’hui par Donald Trump au Venezuela : une stabilité avant tout, sans s’embarrasser de transition démocratique, pour ouvrir les champs pétroliers aux firmes américaines – pour l’heure encore réticentes.
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La guerre froide ajoute toutefois une dimension idéologique à cette logique économique. Certes, les intérêts commerciaux restent cruciaux : au Guatemala, la réforme agraire porte atteinte à l’UFC ; au Chili, Washington craint la nationalisation totale du cuivre, tandis que le géant américain des télécommunications, ITT, lié aux oligarchies locales, pèse dans la chute de Salvador Allende. « Mais Nixon et Kissinger n’auraient jamais soutenu un coup d’Etat juste pour faire plaisir à des multinationales, affirme Isabelle Vagnoux. Ils avaient surtout une peur bleue de ce que Nixon appelait le “sandwich rouge” – entre Cuba au nord et le Chili au sud : selon la fameuse théorie des dominos, ils craignaient que les pays tombent les uns après les autres. » De fait, au Pérou, fait remarquer Isabelle Vagnoux, le général nationaliste Francisco Morales Bermudez (1975-1980) nationalise à tour de bras, y compris des firmes américaines, sans subir de putsch téléguidé par Washington.
La rupture du 11-Septembre
Le mandat de Jimmy Carter (1977-1981), axé sur les droits humains, s’avère n’être qu’une parenthèse. Washington lâche la dictature de la dynastie Somoza au Nicaragua – les sandinistes prennent le pouvoir en 1979 –, impulse la réforme de la Charte de l’Organisation des Etats américains, qui ancre les principes de démocratie et de non-ingérence, critique les dictatures d’Augusto Pinochet (1973-1990) au Chili et d’Alfredo Stroessner (1954-1989) au Paraguay, signe avec le Panama un traité cédant la souveraineté du canal, en 1999.

Mais, avec l’arrivée à la Maison Blanche du républicain Ronald Reagan (1981-1989), Washington renoue avec la politique de la « chasse gardée », focalisée sur l’Amérique centrale et les Caraïbes. Les Etats-Unis financent et arment les contras (« contre-révolutionnaires ») contre les sandinistes au Nicaragua, soutiennent les juntes salvadorienne, guatémaltèque et hondurienne face aux guérillas de gauche. L’invasion de la Grenade, en 1983, renverse le gouvernement révolutionnaire prosoviétique, au pouvoir depuis 1979. L’opération, qui fait une centaine de morts, est condamnée par l’Assemblée générale des Nations unies.
Les attentats du 11 septembre 2001 à New York marquent cependant une rupture : pour la première fois depuis le début du XIXe siècle, les Etats-Unis se détournent de l’hémisphère occidental, pour concentrer leurs forces en Afghanistan et en Irak. « Il y a une sorte de prise de conscience, au début des années 1990, que le marxisme, c’est fini, analyse Olivier Compagnon. C’est l’époque des transitions démocratiques en Amérique latine, la démocratie libérale et le capitalisme l’ont emporté. »
Au Chili, le président démocratiquement élu Patricio Aylwin (1990-1994) conserve le modèle des « Chicago Boys », hérité de Pinochet, qui fait la part belle aux intérêts américains. Cette époque consacre la toute-puissance du néolibéralisme : privatisations massives, Etat subsidiaire, notamment incarnés par Carlos Menem (1989-1999) en Argentine, ou Alberto Fujimori (1990-2000) au Pérou.
En 2005, Washington tente d’élargir au reste du continent l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), mais bute sur la « marée rose », ces gouvernements de gauche élus au début des années 2000 : Hugo Chavez (1999-2013) au Venezuela, Nestor Kirchner (2003-2007) en Argentine, Evo Morales (2006-2019) en Bolivie, Michelle Bachelet (2006-2010, puis 2014-2018) au Chili… La distance politique qui s’installe entre les Etats-Unis et le sous-continent affecte aussi les affaires.
Chasser la Chine
Les échanges économiques ayant horreur du vide, la Chine en profite pour avancer ses pions. Dès le début du XXIe siècle, elle devient le premier partenaire commercial du Brésil et du Chili, puis rapidement de plusieurs autres pays de la région. « Face à des Américains plutôt passifs, les Chinois ont progressé de manière fulgurante en Amérique latine, explique Isabelle Vagnoux. Sous la présidence de Barack Obama [2009-2017], cela était minimisé : la Chine n’était perçue que comme un concurrent économique. L’idée était que le jour où les intérêts stratégiques ou sécuritaires des Etats-Unis seraient en danger, ils reconsidéreraient les choses.»
Or, les partenariats chinois ne sont pas qu’économiques, ils sont aussi stratégiques et militaires. Ce que l’administration Biden (2021-2025) a continué d’ignorer. C’est finalement Donald Trump qui s’empare du sujet : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, de posséder ou de contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère », souligne sa « stratégie de sécurité nationale » de décembre 2025. Cinq jours plus tard, Pékin riposte, promettant d’appuyer l’Amérique latine contre « l’hégémonisme et la politique de puissance ». La Chine a fermement condamné l’intervention américaine du 3 janvier à Caracas.
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Cette offensive contre le Venezuela traduit, pour Isabelle Vagnoux, la volonté de chasser la Chine du continent. Le géant asiatique est désormais perçu comme une menace sécuritaire dans le pré carré états-unien. Donald Trump, qui critique régulièrement Jimmy Carter pour avoir cédé le canal de Panama, tombé selon lui entre les mains chinoises, n’exclut d’ailleurs pas une reconquête militaire. Il mise à présent sur l’alignement des pays de la région, qui ont élu des dirigeants de droite ou d’extrême droite : Argentine, Chili, Bolivie, Equateur, Honduras, Panama, Paraguay, République dominicaine, Salvador…

Les élections à venir en Colombie, au Pérou et au Brésil pourraient subir des ingérences états-uniennes, comme récemment en Argentine et au Honduras. Pour autant, rien ne garantit que Donald Trump puisse récupérer les marchés latino-américains. Même son indéfectible allié argentin, l’ultralibéral Javier Milei, commerce désormais avec la Chine, malgré ses imprécations de campagne contre les « communistes assassins ».
« Trump a remis au goût du jour le slogan de Reagan : “Make America great again”, croyant pouvoir reprendre la main en Amérique latine, mais cette vision est anachronique, explique Olivier Compagnon. Les Etats-Unis ne disposent plus de la marge de manœuvre qu’ils avaient pendant la guerre froide. » Washington a d’ores et déjà concédé trop de parts de marché à Pékin.
Après avoir longtemps prôné la non-intervention à l’extérieur de son pays, Donald Trump ne s’embarrasse plus de nuances et professe désormais une mission hégémonique. Celle-ci dépasse d’ailleurs largement le continent américain, même si ses mots sont précisément ceux qu’employa O’Sullivan, en 1845, pour exalter la conquête du Mexique par les Etats-Unis : « Nous poursuivrons notre “destinée manifeste” vers les étoiles, s’est-il exclamé le jour de sa seconde investiture, le 20 janvier 2025, en envoyant des astronautes américains planter la bannière étoilée sur la planète Mars. »Angeline Montoya